Film classique et patrimonial, Si Versailles m’était conté… bénéficie de dialogues acérés et d’un montage vif qui l’empêche de crouler sous le statisme de sa réalisation. Les acteurs, fort nombreux, sont tous excellents.
Synopsis : L’histoire du château de Versailles, depuis Louis XIV jusqu’à nos jours.
La revanche d’un paria
Critique : Sacha Guitry a retrouvé le succès au début des années 50 après une difficile période où il était devenu persona non grata à la suite de l’Occupation. Après avoir purgé une peine de prison de deux mois, ses deux procès ont débouché sur des non-lieux. Pourtant, l’homme a été profondément marqué par cet épisode et lorsque le comédien Clément Duhour lui propose de coproduire une fresque monumentale sur le château de Versailles, Sacha Guitry y voit l’occasion de prendre sa revanche sur l’ensemble du cinéma français en réaffirmant sa place centrale.

© 1954 Editions René Chateau, Studio TF1 Cinéma. Tous droits réservés.
Pour qu’une telle entreprise puisse être menée, il a fallu bien entendu l’aide du gouvernement et des autorités régissant le château, alors en passe de tomber en ruine. Ainsi, le deal prévoyait que la production s’engage à verser 50 millions de francs au château, puis un pourcentage sur les recettes dégagées, contre l’autorisation de tourner durant deux mois entiers dans l’enceinte du monument. En fait, Si Versailles m’était conté… a été conçu dès le départ comme un film patrimonial qui devait permettre de raviver l’intérêt des Français autour du monument, tout en en faisant la publicité dans le monde entier.
Un projet pharaonique réalisé en peu de temps
Totalement démentiel, le projet a été validé au début du mois de mai 1953, alors que Sacha Guitry s’était déjà engagé à jouer au théâtre en Angleterre durant trois semaines. Il a donc été contraint d’en commencer l’écriture aussitôt car le tournage devait commencer début juillet. L’auteur, toujours aussi dingue de travail, a donc rédigé le scénario touffu d’une œuvre de trois heures en un temps record.
Parallèlement, Sacha Guitry voulait avoir pour sa distribution tout le gratin du cinéma français, la plupart acceptant la proposition pour des cachets minimes. Toutefois, il fallait organiser la venue sur le tournage de toutes ces stars en fonction des exigences de leur propre agenda. Le casse-tête fut donc total lors des deux mois que durèrent les prises de vues. Lorsque les grandes vedettes venaient à s’absenter, Sacha Guitry tournait toutes les scènes où il incarne le monarque Louis XIV vieillissant.
Le tournage dans le château sans cesse interrompu par les visites des touristes
Autre difficulté majeure, les visites des touristes – moins nombreux qu’aujourd’hui heureusement – n’ont pas été suspendues pendant le tournage. Cela explique le peu de plans extérieurs du château. En fait, l’équipe devait s’interrompre à chaque passage des touristes, ou encore travailler en soirée et nuitamment. Là encore, Si Versailles m’était conté… a été un défi de chaque instant, impliquant des journées de tournage de plus de quinze heures. Pourtant, aucun heurt ne semble avoir affecté les prises de vues grâce au calme légendaire de Sacha Guitry, un homme qui ne se mettait jamais en colère.

© 1954 Editions René Chateau, Studio TF1 Cinéma / Affiche : Guy-Gérard Noël. Tous droits réservés.
Finalement, le film fut terminé pour une grande soirée de gala au mois de décembre 1953, puis une sortie programmée au mois de février 1954. Là encore un record pour effectuer le montage d’un tel monument, faisant intervenir plusieurs centaines de protagonistes différents.
Si Versailles m’était conté… attaqué à sa gauche et à sa droite
Considéré de nos jours comme un petit classique du cinéma français des années 50, Si Versailles m’était conté… n’a pas fait que des heureux lors de sa sortie. Ainsi, la presse de gauche a fustigé cette œuvre qui présente le peuple de la Révolution sous un jour quelque peu vulgaire et dépenaillé. Elle a vu dans le film une ode à la monarchie de la part d’un cinéaste accusé d’avoir collaboré durant l’Occupation.
Mais la presse de droite ne fut pas moins agressive avec l’œuvre de Sacha Guitry car celui-ci est accusé d’avoir rabaissé les grandes figures de notre histoire nationale en les montrant comme de simples hommes mus par leurs désirs charnels et leurs appétits de gloire. Crime de lèse-majesté dirons-nous, pour cette droite traditionnaliste qui entendait retrouver sur grand écran le grand roman national appelé de leurs vœux.
Une fantaisie ironique avant tout
Or, Si Versailles m’était conté… n’est rien de tout cela. Ni film historique d’une exactitude impeccable, ni tract monarchiste, ni manifeste révolutionnaire, le long métrage est avant tout une fantaisie ironique qui reflète parfaitement les ambiguïtés de Sacha Guitry. D’ailleurs, l’auteur lui-même annonce dans le préambule du film que celui-ci sera un livre d’images illustrées. Il n’entend donc pas être exhaustif, ni foncièrement exact car, comme le titre l’indique, le métrage tient avant tout du conte. Cela sera confirmé par le dernier monologue déclamé par Bourvil qui dit clairement que peu importe l’exactitude historique pour peu que l’on respecte les grandes idées développées à l’époque.
Ainsi, dans Si Versailles m’était conté…, Sacha Guitry sélectionne les événements qui l’intéressent et effectue d’importantes impasses, notamment sur les périodes troubles des différentes régences. Mais comment embrasser plus de trois siècles d’une histoire si riche en seulement trois heures, sinon en effectuant un choix, forcément contestable. Ainsi, Guitry s’est beaucoup concentré sur les histoires de cœur des souverains, fidèle qu’il est à son cinéma d’antan, plutôt boulevardier.
A la limite du théâtre filmé
Il parle assez peu de politique, mais tente d’approcher au plus près des têtes couronnées et des grands artistes des époques concernées. Dès lors, le long métrage doit être vu comme un défilé ininterrompu de grandes figures historiques, toutes interprétées par des actrices et acteurs célèbres. En agissant de la sorte, Guitry s’assure que les spectateurs ne seront pas perdus face à la profusion de personnages, tout en embrassant pleinement l’aspect théâtral de son œuvre.
Car la limite d’un tel procédé vient d’une réalisation globalement statique – la caméra demeure sur pied et panote de temps à autre – mais qui accompagne parfaitement les entrées et sorties des comédiens. Malgré le statisme de la réalisation, Si Versailles m’était conté… n’appartient aucunement à cette catégorie de films français de studio des années 50 fort ennuyeux.
Des dialogues ciselés et un montage affuté
En réalité, le dynamisme du long métrage vient de l’extrême vivacité des dialogues, assurément très littéraires et pleins de mots d’esprit, mais aussi d’un montage très découpé qui évite de trop s’appesantir sur chaque scène. Dès lors, les trois heures filent à toute allure et Si Versailles m’était conté… laisse donc un souvenir enchanteur pour tous ceux qui aiment les dialogues écrits avec verve et parfois méchanceté. Car on rit beaucoup durant la projection de cette œuvre finement ciselée par un orfèvre des mots. Loin de la vulgarité dénoncée par la presse de l’époque, le long métrage s’avère parfaitement équilibré, quelque part entre volonté de démythifier les grandes figures de notre histoire, tout en rendant un vibrant hommage au génie français, dans une forme de patriotisme qui abolit toute couleur politique, pouvant être ressenti par chacun d’entre nous.

© 1954 Editions René Chateau, Studio TF1 Cinéma. Tous droits réservés.
Bien entendu, tous les grands acteurs convoqués pour l’occasion remplissent parfaitement leur fonction et il serait fastidieux et inutile de décerner des prix d’excellence. En tout cas, Sacha Guitry lui-même est absolument saisissant en vieux Louis XIV aigri. Tous les autres comédiens ont été dirigés avec goût dans une distribution qui compte tout le gratin du cinéma français de l’époque.
Box-office de Si Versailles m’était conté…
Sorti le 10 février 1954, Si Versailles m’était conté… a bénéficié d’une vaste campagne de publicité depuis le mois de décembre 1953 afin d’en faire un véritable événement. Alors qu’il n’est présent qu’en exclusivité à Paris, le film arrive en quatrième position nationale avec déjà 138 393 spectateurs. Durant les semaines suivantes, le film événement truste la première place du box-office national, et ceci durant tout le mois de mars et jusqu’au milieu du mois d’avril 1954.
Par la suite, il est renvoyé à la deuxième place par la sortie de Tant qu’il y aura des hommes (Fred Zinnemann). On notera que le long métrage français grapille plus de 200 000 spectateurs supplémentaires à chaque semaine qui passe. D’ailleurs, au mois de mai, le film est relancé et retrouve la première place du box-office, demeurant en pole position à nouveau jusqu’à la fin juin. Il s’agit donc d’un pari largement gagné puisque le film va cumuler la bagatelle de 6 986 788 entrées, devenant ainsi le plus gros succès de l’année 1954 et également le plus beau score de Sacha Guitry sur l’ensemble de sa longue carrière.
Bien plus tard, le classique allait avoir droit à une sortie en VHS, puis en DVD chez René Chateau Vidéo, avant une reprise en salles en novembre 2025 et une distribution par Rimini en cette fin d’année 2025 dans une magnifique version restaurée en 4K UHD.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 10 février 1954
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© 1954 Editions René Chateau, Studio TF1 Cinéma. Tous droits réservés.
Biographies +
Bourvil, Charles Vanel, Jean-Pierre Aumont, Jean Murat, Gino Cervi, Orson Welles, Michel Bouquet, Michel Auclair, Jean Desailly, Daniel Gélin, Yvette Etiévant, Georges Marchal, Jean Tissier, Jacqueline Maillan, Micheline Presle, Sacha Guitry, Jean Marais, Gérard Philipe, Brigitte Bardot, Jean-Louis Barrault, Claudette Colbert, Louis Seigner, Gaby Morlay, Jacques François, Howard Vernon, Annie Cordy, Jean-Claude Pascal, Véronique Silver, Guy Tréjan, Fernand Gravey, Paul Azaïs, Aimé Clariond, Gilbert Gil, Madeleine Lebeau, Jeanne Boitel, Maurice Teynac, Jean-Marie Robain, Nicole Courcel, Olivier Mathot, Danièle Delorme
Mots clés
Cinéma français, Fresque historique, Comédies du verbe, Film choral, La Révolution française au cinéma, Les classiques du cinéma français
