L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen est un drame intense entre un père et sa fille situé dans le monde du cinéma et porté par un duo d’acteurs formidable. Certaines digressions et quelques affèteries stylistiques pouvaient toutefois être évitées.
Synopsis : Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Rodrigo Sorogoyen creuse une veine plus personnelle
Critique : Si le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen est surtout connu chez nous pour avoir signé plusieurs thrillers comme Que Dios nos perdone (2016), El reino (2018) et As Bestas (2022), il travaille également une veine plus intimiste liée aux relations familiales. Ainsi, on se souvient de Madre (2019) qui évoquait une relation entre une mère et son fils disparu mystérieusement durant dix longues années. Avec L’Être aimé (2026), Sorogoyen revient davantage à cette veine intimiste en organisant les retrouvailles entre un père cinéaste et sa fille comédienne, treize ans après l’avoir abandonnée pour aller vivre une autre vie aux Etats-Unis.

© 2026 Caballo Films, Movistar Plus+, El Ser Querido AIE, Le Pacte / Photographie : Manolo Pavón. Tous droits réservés.
Dès le départ, le réalisateur instaure un climat tendu en créant un long plan séquence d’environ quinze minutes où le père (interprété avec autorité par Javier Bardem) rencontre pour la première fois sa fille (excellente Victoria Luengo) après un silence radio de plus de dix ans afin de lui proposer un rôle dans son prochain film. En s’approchant au maximum des visages de ses comédiens, le réalisateur brise la distance habituelle qui sépare le spectateur des comédiens dans le but de créer un malaise et une tension qui sont palpables en seulement quelques minutes.
Je t’aime, moi non plus
Loin de n’être qu’un exercice de style, cette longue séquence pré-générique installe immédiatement les rapports conflictuels entre deux êtres qui s’aiment profondément, tout en se détestant forcément. Pour le père, sa fille le renvoie à une période difficile de son existence, alors qu’il était sous l’emprise de stupéfiants, tandis que sa progéniture n’a jamais compris pourquoi elle avait été abandonnée, au point de ne pas être mentionnée sur la fiche Wikipedia de ce réalisateur mondialement connu.
A travers cette histoire, les cinéphiles auront sans doute reconnu celle de Valeur sentimentale (Joachim Trier, 2025), Grand Prix du Festival de Cannes 2025. Il s’agit assurément d’un hasard, d’autant que de nombreux films contemporains traitent du rapport entre réalité et fiction. On peut effectivement ajouter à cette liste les récents Autofiction (Pedro Almodóvar, 2026) et Histoires parallèles (Asghar Farhadi, 2026), tous deux également présentés à Cannes, mais cette fois en 2026, en même temps que L’Être aimé. D’ailleurs, aucun de ces trois films n’a obtenu de récompenses.
Un cadre ensoleillé contrastant avec une histoire sombre
En ce qui concerne le long métrage de Rodrigo Sorogoyen, le dispositif du film dans le film permet de mieux pénétrer dans les arcanes de la création cinématographique. Le projet du réalisateur interprété par Javier Bardem se situe au Sahara espagnol et le tournage est donc opéré sur l’île de Fuerteventura aux Iles Canaries. Cela donne au drame une respiration bienvenue qui contraste fortement avec les premières séquences madrilènes.

© 2026 Caballo Films, Movistar Plus+, El Ser Querido AIE, Le Pacte / Photographie : Manolo Pavón. Tous droits réservés.
Petit à petit, la volonté de reconstruire une relation mise à mal par treize ans d’absence par ce père autoritaire va se heurter au mur de la réalité. On n’efface pas un trauma en quelques semaines de tournage. D’autant que la jeune comédienne est prise du syndrome de l’imposteur car choisie uniquement parce qu’elle est la fille du cinéaste. Entre doutes, rapprochements et fuites, les deux êtres se confrontent ou s’évitent durant ce tournage qui va finir dans une tension extrême.
Tournage sous haute tension
Fort de son expérience dans le thriller, Rodrigo Sorogoyen parvient à créer des moments très tendus, notamment lors d’une séquence tétanisante où le réalisateur n’arrive pas à obtenir ce qu’il souhaite et qu’il commence à humilier l’ensemble de son équipe. Au passage, Sorogoyen indique que ce type de comportement était généralement accepté dans les décennies précédentes, mais que ce manque de respect des équipes crée désormais des incidents qui mettent en péril les tournages. Plus personne aujourd’hui n’a envie de supporter une humiliation, même de la part d’un artiste reconnu pour son génie dans le monde entier.
Dépourvu de musique durant les deux premières heures, L’Être aimé prend une dimension plus émouvante lorsque le réalisateur découvre sur son écran de montage les images de sa fille ajoutées à la musique composée pour le film. Le thème lyrique d’Olivier Arson amène enfin une sincère émotion et permet de terminer le long métrage sur une note bien plus romanesque, loin des frictions précédentes très bergmaniennes. Grâce à un beau plan séquence sur le visage de Javier Bardem en train de se rendre compte de son échec personnel, L’Être aimé gagne enfin ses galons de beau film sur une relation gâchée.
Une sortie dans la foulée de Cannes
Il est donc dommage que certains passages paraissent quelque peu inutiles, tandis que ceux qui alternent couleur et noir et blanc apparaissent comme des affèteries stylistiques un peu chichiteuses. Contrairement à Joachim Trier qui a réussi à trouver le ton juste en permanence avec Valeur sentimentale, Rodrigo Sorogoyen a sans doute eu peur de trop se dévoiler, ce qui fait de son drame une œuvre intéressante, mais encore perfectible.
Présenté au Festival de Cannes le samedi 16 mai 2026, L’Être aimé est sorti le même jour dans 213 salles françaises par Le Pacte qui en a tiré 39 864 entrées sur 4 jours pour une 16ème place hebdomadaire. La semaine suivante, la première complète, a offert au long métrage 51 312 clients supplémentaires, avant de se maintenir correctement en troisième septaine, glanant 38 804 retardataires pour un total très provisoire de 129 980 tickets vendus. Pour le moment, le drame ne sedmble donc pas passionner les foules.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 13 mai 2026

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Rodrigo Sorogoyen, Javier Bardem, Marina Foïs, Victoria Luengo, Raúl Arévalo
Mots clés
Cinéma espagnol, Les relations père-fille, La famille au cinéma, Le film dans le film, Le désert au cinéma, Cannes 2026