Comédie caustique, Stalag 17 permet à Billy Wilder de détourner le genre du film de guerre pour livrer un constat plus cynique sur la réalité des camps de prisonniers. Un classique qui ne se démode pas.
Synopsis : Durant la Seconde Guerre mondiale dans le Stalag 17, deux prisonniers tentent de s’évader mais sont abattus. De plus, les Allemands découvrent l’existence du tunnel par lequel les autres prisonniers devaient s’évader. Il y a donc un traître parmi les détenus, Sefton, un officier magouilleur et adepte du marché noir, est soupçonné…
Au départ, un succès de Broadway
Critique : En 1951, les anciens prisonniers de guerre Donald Bevan et Edmund Trzcinski présentent au public de Broadway leur pièce de théâtre Stalag 17 qui relate la vie à l’intérieur d’un camp de prisonniers nazi en Autriche. Le succès est immédiat et les auteurs proposent de vendre les droits d’adaptation à des studios hollywoodiens. Toutefois, ils essuient de nombreux refus, notamment de la part de la Paramount qui n’en repère pas le potentiel.
Il faut donc attendre que le réalisateur Billy Wilder découvre la pièce pour qu’il s’avère intéressé par le projet, non sans préciser qu’il va devoir effectuer de nombreuses réécritures. Finalement, il parvient à convaincre la Paramount de financer ce projet à hauteur de 1 661 530 $ (soit 20 700 000 $ au cours de 2026), ce qui est relativement élevé pour un cinéaste qui vient de faire perdre beaucoup d’argent au studio avec Le Gouffre aux chimères (1951), pourtant mené par Kirk Douglas – et ceci malgré les grandes qualités du film qui dénonçait la folie médiatique contemporaine.
William Holden, parfait en anti-héros
Afin de limiter les coûts de production, l’intégralité du film est tournée en Californie (dans le John Show Ranch pour les extérieurs) et dans les studios Paramount pour les intérieurs, nettement plus nombreux puisque le métrage est une adaptation d’une pièce se situant en intégralité dans un baraquement de prisonniers américains. Alors que Billy Wilder envisage de donner le premier rôle à Charlton Heston, il finit par se rabattre sur William Holden, avec qui il a déjà tourné le chef d’œuvre Boulevard du crépuscule (1950). Ce choix contraint fut sans doute une bénédiction car William Holden est bien plus crédible en anti-héros potentiellement traitre par rapport à un Charlton Heston qui n’aurait pas été vraiment crédible dans un emploi ambigu.
Pour le reste du casting, Billy Wilder pioche beaucoup dans les interprètes déjà présents sur scène comme le duo comique formé par Robert Strauss et Harvey Lembeck. Enfin, pour le rôle du commandant du camp, Wilder fait appel à un compatriote viennois puisqu’il l’offre au réalisateur autrichien Otto Preminger. Il y a ici une part d’autodérision de la part du cinéaste de Laura (1944) et Un si doux visage (1952) puisqu’il est connu pour être un véritable tyran sur les plateaux. Ce rôle tenu dans Stalag 17 contribua ensuite beaucoup à sa légende d’homme sans cœur.
Naissance d’un nouveau sous-genre : le film de prisonniers de guerre
Largement réécrit durant tout le tournage, Stalag 17 ne ressemble guère à la pièce puisque Billy Wilder n’a quasiment gardé aucun dialogue, inventant de nombreux éléments propres à son film. Il débute notamment par une voix off où il fait dire au narrateur que le spectateur n’assistera pas à un traditionnel film de guerre, mais que le métrage se concentrera sur le vécu des prisonniers dans sa dimension la plus triviale.
Et de fait, point d’héroïsme triomphant dans Stalag 17 (1953) qui a tout de même le culot de rire d’un fait historique très récent puisque moins de dix ans se sont écoulés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme dans ses œuvres précédentes les plus marquantes (comme Assurance sur la mort ou Boulevard du crépuscule), Billy Wilder s’empare d’un genre établi pour le subvertir de l’intérieur. Avec Stalag 17, il initie même un nouveau sous-genre du film de guerre qui est celui centré sur des prisonniers et des tentatives d’évasion (comme on en verra beaucoup dans le style de La Grande évasion, en 1963).
L’Amérique vue de manière cynique par un cinéaste d’origine européenne
Mais ce qui marque immédiatement le spectateur vient de la capacité de Billy Wilder à s’emparer d’un sujet sérieux pour livrer une comédie satirique plutôt cinglante. Certes, le baraquement n’est occupé que par des Américains, mais l’union est loin d’être la norme.
Pire, Wilder propose de suivre les pas d’un anti-héros interprété avec talent par William Holden – qui gagnera l’Oscar du meilleur acteur en 1954. Loin d’être conforme aux canons hollywoodiens, son personnage est un adepte de la débrouille, même si cela passe par du marchandage avec l’ennemi. Il apparaît dès lors comme le traitre idéal lorsque les détenus s’aperçoivent qu’une taupe est tapie parmi eux. Bien entendu, le spectateur comprend rapidement que William Holden est un coupable trop idéal pour que ce soit lui. Dès lors, Billy Wilder développe un whodunit hitchcockien pour savoir quel est le traitre au sein de la baraque.
Billy Wilder fait preuve d’une belle maîtrise formelle
Alternant sans cesse scènes purement comiques, généralement tournant autour du duo Strauss / Lembeck, et drame de guerre nettement plus sérieux, Stalag 17 fait preuve d’une belle écriture, tandis que le cinéaste arrive à rendre sa réalisation très mobile alors qu’elle est limitée par le cadre strict de la baraque. Jouant sans cesse sur les mouvements des corps, sur la profondeur de champ et des travellings audacieux, le cinéaste parvient à dynamiser son récit en huis-clos au point que les deux heures passent à toute vitesse.
Encore une fois, il est servi par d’excellents interprètes, dont Peter Graves (futur chef de la série Mission : Impossible) ou encore le futur réalisateur Don Taylor (L’île du docteur Moreau et Damien, la malédiction 2). Adepte du melting pot à l’américaine, Billy Wilder fait preuve de beaucoup de causticité dans la peinture de ces prisonniers de guerre et se permet des débordements qui n’ont pas plu à tout le monde à l’époque.
Le triomphe américain et son plagiat télévisuel
Pourtant, lors de sa sortie aux Etats-Unis en juillet 1953, Stalag 17 a fait l’effet d’une véritable bombe à fragmentation, réussissant à se maintenir à l’affiche durant plus d’un an et cumulant près de 10 000 000 $ (soit 124 730 000 $ au cours de 2026) de recettes pour une mise de départ nettement inférieure. Ce triomphe a permis à Paramount d’éponger les pertes du Gouffre aux chimères et le studio a ainsi refusé de verser une prime à Billy Wilder qui a claqué définitivement la porte du studio.
Par la suite, Billy Wilder et les auteurs de la pièce ont engagé des poursuites envers Bing Crosby qui a produit une série intitulée en France Papa Schultz (Hogan’s Heroes en VO). Parfois également nommée Stalag 13, cette série s’inspire très fortement du film de Billy Wilder et de la pièce éponyme sans qu’ils soient cités – et donc rémunérés. Après un procès pour plagiat, le cinéaste et ses auteurs ont trouvé un arrangement à l’amiable resté secret et la série a pu compter 168 épisodes à succès entre 1965 et 1971.
En France, une carrière étalée sur de nombreux mois
En ce qui concerne la France, Stalag 17 a été distribué par Paramount à partir du vendredi 27 novembre 1953 et la comédie attire 60 827 spectateurs sur une durée relativement limitée. La semaine suivante, le métrage se maintient à 56 184 curieux, essentiellement concentrés dans la capitale. A partir de la mi-décembre 1953, la comédie est lâchée en province et attire encore 72 549 prisonniers. Après ce premier tour de chauffe, le métrage effectue une pause et revient au mois de janvier 1954, avec une exposition provinciale de plus grande envergure.
Ainsi, début février, Stalag 17 se hisse à la septième place hebdomadaire avec 95 035 retardataires, puis 92 034 la semaine suivante (16 février 1954). A une époque où les exploitations étaient particulièrement longues, le métrage est toujours présent au mois de mai 1954, grappillant chaque semaine autour de 50 000 clients de plus. Son impeccable longévité en a fait un énorme succès cumulant 2 709 331 entrées, installant le film en 26ème position annuelle (1953).
Par la suite, Stalag 17 a été repris dans les salles françaises en 1965, mais aussi en 2013. Cependant, il n’a pas eu les honneurs d’une sortie en support VHS dans notre pays. Il a donc fallu attendre le DVD de 2002 pour que la comédie soit enfin disponible. Depuis, le classique a été restauré en 4K et bénéficie d’une sortie en blu-ray chez Rimini Editions en 2026, alors que les pays étrangers ont le droit à une version 4K UHD.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 25 novembre 1953
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© 1952 Paramount Pictures / Affiche : Boris Grinsson. Tous droits réservés.
Biographies +
Billy Wilder, William Holden, Peter Graves, Neville Brand, Peter Baldwin, Tommy Cook, Otto Preminger, Robert Strauss, Harvey Lembeck, Don Taylor
Mots clés
Cinéma américain, La Seconde Guerre mondiale au cinéma, Film de prison, Les évasions au cinéma, Les huis-clos au cinéma, Adaptation de pièce de théâtre, Oscars 1954
