Maria’s Lovers, drame romanesque produit par la Cannon, est l’un des gros succès du cinéma d’auteur de l’année 1984. Ce premier effort américain d’Andrei Konchalovski est hanté par la présence fébrile et inoubliable de Nastassja Kinski.
Synopsis : 1946. Ivan, prisonnier de guerre des japonais, regagne sa ville natale afin d’épouser celle qu’il a toujours aime, Maria. Courtisée par un capitaine, la jeune femme accepte quand même de se marier avec lui. Peu après, Ivan s’aperçoit qu’il ne désire plus sa femme. Il la quitte et Maria se donne au capitaine qui lui fait un enfant…
Le plus gros succès d’Andrei Konchalovski en France
Critique : Avec près d’un million d’entrées en France pour un démarrage France à 37 000 spectateurs, Maria’s Lovers est un phénomène du cinéma d’auteur qui restera plus de 7 mois à l’affiche, fort d’un bouche-à-oreille exceptionnel dans l’Hexagone. Et pour cause, ce premier film américain du réalisateur russe Andrei Konchalovski (à cette époque orthographié Konchalovsky, par souci d’américanisation) a bénéficié de critiques élogieuses et surtout de la présence exceptionnelle de la star Nastassja Kinski qui sortira au total quatre longs métrages en 1984, dont deux en septembre de cette même année, à quelques semaines d’intervalle. Si Hotel New Hampshire de Tony Richardson, avec Rob Lowe et Jodie Foster, ne fera pas l’événement, tout le monde garde en tête la Palme d’Or cannoise Paris, Texas, de Wim Wenders,parue en salle 15 jours auparavant ; elle finira sa carrière à plus de 2 millions de spectateurs.
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La Kinski est partout, adorée par une élite cinéphile qui l’a vue chez Coppola, Polanski et Schrader. C’est elle qui fera du nouveau Konchalovski le phénomène que l’on connaît en France, elle et une affiche osée, signée par le grand Baltimore. Le visuel promotionnel, fougueux et érotique, exalte la passion et ne trahit pas totalement le film. Toutefois, au lieu de mener les spectateurs sur les puissants canaux passionnels de la narration, elle évoque une forme d’érotisme que nourrit le titre, Maria’s Lovers. Les amants de Maria engage l’audience vers un personnage incandescent de fille facile, ce que le film se refusera à faire, puisque toute l’œuvre est bâtie sur la complexité de l’amour, la passion magnifiée et le désir pour l’être aimé, la frustration face à l’idolâtrie et la réalité conjugale qui s’avère pas forcément à la hauteur des attentes. En effet, le mari de Maria joué par John Savage, soldat qui se meurt d’amour pour elle, et qui a survécu aux camps ennemis lors du conflit armé en Asie, en pensant à son amour de jeunesse, souffre insurmontablement de trouble de l’érection dans la couche post maritale où la jeune vierge bouillonne d’envie de concevoir un enfant.

Affichiste : Baltimore
Quand Isabelle Adjani devait incarner Maria…
Maria’s Lovers est un projet auquel tenait beaucoup Konchalovski. L’auteur du démesuré Sibériade, qui lui avait valu le Grand Prix du Jury à Cannes, rêvait de monter le projet en France, où il résidait alors, au début des années 80. Sa Maria fantasmée était une certaine Isabelle Adjani. Et pourquoi pas engager Alain Delon, l’un des acteurs français qu’il affectionne tout particulièrement depuis plusieurs décennies. Il trouve en Gérard Brach, scénariste mythique pour Polanski, Claude Berri, Jean-Jacques Annaud et Antonioni, une plume avisée. Le scénario est co-écrit par Paul Zindel, l’Américain au prix Pullitzer pour la pièce L’Effet des rayons gamma sur les vieux-garçons.
Finalement, faute de trouver un financement en France en raison de sa réputation de flambeur, quand il s’agit de gérer un budget, Konchalovski va trouver une alternative américaine insensée à cette époque de guerre froide. Lui, le Soviétique, va tourner en anglais, ce qui est une première à Hollywood, et ce grâce à Nastassja Kinski, star irrésistible, qui s’était prise d’amitié pour le cinéaste russe. Amoureuse de son cinéma, elle lit ardemment le scénario que lui propose le frère aîné de Nikita Mikhalkov ; elle y voit une œuvre romanesque à la hauteur du Tess de Thomas Hardy. Aussi, non seulement répondra-t-elle positivement au film, mais son engagement au projet vaut immédiatement à ce dernier l’intérêt de producteurs étrangers. C’est ainsi que les deux nababs de la Cannon, Menahem Golan et Yoram Globus entrent dans le jeu en mai 1983.
Golan-Globus, Robert Mitchum et les acteurs de Maria’s Lovers
La Cannon, qui entre deux films de Ninja, commençait à s’intéresser au cinéma d’auteur de prestige (Love Streams, de John Cassavetes) lui permet ainsi de mettre la main sur une star désormais maison, à savoir Robert Mitchum, après le départ du projet de Burt Lancaster, pour des raisons médicales. Golan-Globus avaient engagé Mitchum sur deux films auparavant, La saison des champions, film à Oscar ratés de John Miller (1982), et The Ambassador, de Jack Lee Thompson, avec Fabio Testi, Rock Hudson, Ellen Burstyn, et Donald Pleasence (1984). L’acteur, à qui l’on prête alors des problèmes d’alcoolisme, interprète le père du personnage de John Savage, donc le futur beau-père de Maria. Un personnage rustre et ambigu, qui se forge une compétition avec son fils qu’il ne trouve pas à la hauteur de la jeune femme ; l’homme âgé va même embrasser la jeune femme adolescente lors d’une scène étrange qui fait prendre au film une tournure plus sombre, plus vertigineuse aussi, dans les rapports hommes femmes, exposant le patriarcat dans toute sa déchéance d’âge et de genre.
Les autres hommes qui tournent autour du personnage candide, mais non sans épaisseur de Nastassja Kinski, dite alors “la Kinski”, sont John Savage, au plus haut de sa carrière après les succès de Voyage au bout de l’enfer (1978) et de Hair (1980), Vincent Spano, rital magnifique de la bande à Coppola (Rusty James), et surtout Keith Carradine, la star de Nashville de Robert Altman qui poussera même la chansonnette dans Maria’s Lovers. Un clin d’œil apprécié à ses différentes casquettes et notamment à l’Oscar de la meilleure chanson originale qu’il reçut pour le film d’Altman.
Tous ces hommes se déchirent dans ce drame pluriel où Maria demeure le pivot d’une œuvre esthétiquement somptueuse dont émane une grande littérarité. Pourtant, elle n’est en rien l’adaptation d’un roman, mais bel et bien un joyau intemporel qui mange à tous les râteliers européens, avec des noms israéliens à la production, un brillant directeur de la photo espagnol, un scénariste français de renom, une actrice principale allemande qui joue le rôle d’une enfant de yougoslave dans le film, comme pour justifier son accent, et évidemment un cinéaste russe qui a su apaiser la guerre froide, collaborant régulièrement avec la team Cannon dans les années 80 (Runaway Train, Duo pour une soliste et Le bayou).
La banqueroute de la Cannon provoqua l’invisibilité de Maria’s Lovers
Projeté en sélection officielle à Venise où parallèlement son distributeur français, UGC, présentait également Viva la vie de Claude Lelouch et Le futur est femme de Marco Ferreri, Maria’s Lovers aura une marque indélébile sur l’année 1984. En France, ce classique fut nommé au César du Meilleur film étranger, en 1985, avec Paris, Texas de Wim Wenders, l’autre succès du moment avec la fille de Klaus Kinski. Mais c’est Amadeus de Milos Forman qui remporta tous les suffrages.
Les déboires financiers de la Cannon qui fit faillite à la fin de la décennie laissera Maria’s Lovers dans les limbes de la cinéphilie dans les années 90 et 2000. MGM qui rachètera le catalogue de la Cannon, proposera une édition DVD assez maigre aux USA. La Kinski ayant elle-même fait une longue pause dans sa carrière, la notoriété du film s’estompa. Et beaucoup, en particulier en France, ne purent découvrir cette oeuvre solide au romanesque splendide.
Arte France diffusera le film à la télévision française le mercredi 26 juillet 2023. L’éditeur Intersection Films le proposera en blu-ray en octobre 2023, corrigeant ainsi l’absence de support physique de par chez nous et ce depuis la VHS UGC éditée deux fois dans les années 80. A ne rater sous aucun prétexte.
Sorties de la semaine du 3 octobre 1984

Affiche signée par Baltimore. Tous droits réservés. © 1984 Cannon Films. All Rights Reserved.


