Thriller moderne percutant qui ne se refuse aucun excès, Mort un dimanche de pluie marquait enfin le retour au cinéma de Joel Santoni six ans et demi après Ils sont grands ces petits. Malgré de bons papiers, son adaptation du roman de Joan Aiken fut un redoutable échec public à sa sortie aux conséquences multiples pour le cinéaste et son distributeur.
Synopsis : David Briand, un architecte, vit dans une grande maison avec sa femme et leur fille. A la suite de l’éboulement d’un immeuble dessiné par David, un homme, Cappy Bronsky se retrouve handicapé. David se sent obligé de l’engager comme jardinier et son épouse comme baby-sitter. Mais la vie des Briand va vite devenir un enfer.

Jaquette allemande de Mort d’un dimanche de pluie.
L’adaptation d’un roman britannique
Critique : Ancien scénariste de bande dessinée, Philippe Setbon devient au début des années 80 un auteur de scripts très recherché grâce à sa rapidité d’exécution et son goût personnel pour le polar qui est alors à la mode au sein de la production française. Ainsi, Setbon compte parmi ses faits de gloire les scénarios des Fauves (Jean-Louis Daniel, 1984), Parole de flic (José Pinheiro, 1985) pour Alain Delon, Détective (Jean-Luc Godard, 1985) et Lune de miel (Patrick Jamain, 1985). Si tous les films ne sont pas des réussites artistiques, ils imposent toutefois un ton rude plutôt nouveau dans la production hexagonale.
Voilà pourquoi il est approché par le cinéaste Joël Santoni, surtout connu pour ses comédies, qui ressent le besoin d’opérer un virage dans sa carrière. Le cinéaste, qui revient après 7 ans d’absence, explique dans Le Film Français, en août 1986, “J’avais envie de changer, je ne savais pas comment faire : je n’arrivais pas à faire les films que j’avais envie de faire et je n’avais pas envie de faire ce qu’on me proposait.” La lecture du roman noir Mort un dimanche de pluie de la romancière britannique Joan Aiken, publié en 1972, et traduit en français en 1978, est comme une évidence. Non seulement il décide de le réaliser, mais également de le produire. Œuvre de commande pour Philippe Setbon, l’adaptation doit permettre de rendre crédible l’intrigue dans un contexte suisse, puisque le métrage sera tourné là-bas par le jeu de la coproduction. Et pour le cinéaste de justifier ce choix narratif en évoquant le passé du protagoniste joué par Bacri : “C’est quelqu’un qui porte une plaie secrète, qui fuit son passé et la Suisse, c’est un pays où l’on se cache.”

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Des comédiens alors en vogue
Pour attirer le grand public dans les salles, le cinéaste s’entoure de comédiens qui ont le vent en poupe comme Nicole Garcia qui sort tout juste du succès de Péril en la demeure de Michel Deville (1985) ou encore Jean-Pierre Bacri qui est en pleine ascension grâce à des seconds rôles marquants dans Subway de Luc Besson (1985), Escalier C (Jean-Charles Tacchella, 1985) ou encore États d’âme (Jacques Fansten, 1986). Ils interprètent ainsi le couple en crise propriétaire d’une incroyable maison ultra-moderne mais cruellement inachevée.
Face à eux, le couple d’intrus complètement dérangé est incarné par la vedette comique Dominique Lavanant en total contre-emploi puisque jouant une femme perverse, foncièrement macchiavélique, et Jean-Pierre Bisson, borderline comme à son habitude.
Un thriller aux décors modernes fascinants
Le thriller s’inscrit dans une nouvelle veine du polar français qui tient compte des effusions de violence qui se déchainent sur les écrans américains, mais aussi italiens. En visionnant de nos jours Mort un dimanche de pluie, on ne peut s’empêcher de penser à la vague de thrillers horrifiques transalpins qui se situent dans des décors ultra-modernes comme Ténèbres (Dario Argento, 1982) ou encore La Maison de la terreur (Lamberto Bava, 1983), même si le cinéaste refuse le grand-guignol et la violence trop graphique. Le polar de Frédéric Compain, Résidence surveillée, en 1987, avec Maria Schneider reprendra un cadre architectural moderne assez proche, bien qu’urbain. Toujours dans la production hexagonale, le métrage rappelle l’écriture de personnages à la truelle comme on pouvait en trouver à l’époque dans des films comme A mort l’arbitre ! (Jean-Pierre Mocky, 1984) et Canicule (Yves Boisset, 1984).
Ainsi, le couple pervers est décrit de manière totalement excessive, voire caricaturale, ce qui renvoie directement aux origines du scénariste Philippe Setbon, venu de la bande dessinée. Heureusement, Joël Santoni est parvenu à créer une atmosphère très tendue durant l’intégralité du film grâce à une réalisation très mobile qui investit les couloirs de la maison de manière intrusive. Dessinée par le chef décorateur Max Berto, qui a lui-même une formation d’architecte, cette dernière est l’une des attractions du métrage. Ses plans ont servi de point de départ au story board de Santoni qui en fait la métaphore d’un couple à la dérive. Des décennies après, de par ses décors ultramodernes et ses mouvements de caméra énergiques, Mort un dimanche de pluie profite encore de ce cadre essentiel et ne sombre jamais visuellement dans la ringardise.

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Des dérapages bis bienvenus, sauf sur le plan musical
Joël Santoni ose quelques dérapages bis lorsqu’il déchaîner la violence, et ceci jusqu’au plan très choquant de la petite fille (excellente Cerise Leclerc) attachée nue sur les toilettes par la baby-sitter complètement cinglée jouée avec gourmandise par Dominique Lavanant. Ce plan choc crée assurément le malaise, même s’il s’avère furtif et justifie à lui tout seul l’interdiction aux moins de 13 ans du long métrage (classification revue à 12 ans avec avertissement, depuis 1990).
Toutefois, tout n’est pas pleinement réussi dans le film et l’on peut regretter le choix du compositeur Vladimir Cosma pour enrober le tout. S’il habille plutôt bien le suspense, il livre quelques chansons pop chantées par l’Afro-américain Marshall Titus qui sonnent de manière terriblement fausse. En fait, les séquences d’enregistrement sont bien trop nombreuses et viennent souvent casser le rythme du suspense domestique. On imagine que ces scènes étaient destinées à laisser respirer le spectateur, mais cela est finalement contre-productif. La musique fut éditée vinyle.
Si Mort un dimanche de pluie demeure un thriller frappant par sa modernité, ses chansons d’une grande pauvreté renvoient les cinéphiles immédiatement au mauvais goût des productions musicales des années 80. On aurait préféré une musique synthétique ou encore progressive, à l’instar de ce que les Goblin pouvaient déchaîner en Italie, ce qui aurait projeté le long métrage dans une autre dimension.

Box-office français de Mort un dimanche de pluie
Porté par des acteurs très bien dirigés et tous convaincants, ainsi que par des critiques encourageantes, Mort un dimanche de pluie avait donc tout pour connaître un certain succès en salles, mais le destin en a décidé autrement.
Sorti en France par AAA le 10 septembre 1986, le thriller doit affronter l’arrivée sur les écrans de La Couleur pourpre (Steven Spielberg), Je hais les acteurs (Gérard Krawczyk) et son parterre de stars, la série B Critters (Stephen Herek) et la comédie Le Complexe du kangourou (Pierre Jolivet). Mais surtout, il est concurrencé par la continuation du triomphal Jean de Florette (Claude Berri). Dans ce contexte, le thriller domestique réalise une amorce habdomadaire médiocre à l’échelle de la France avec 53 159 entrées pour une 11ème place nationale.
A Paris Périphérie, le premier jour est affreux : 2 516 entrées dans 28 salles. Le porno Bas noirs et cuirs vernis en fait quasiment autant (1 542) dans seulement 4 salles ! Lors d’une journée funeste pour le cinéma français (flop de Je hais les acteurs, avec 8 904 entrées, et du Complexe du Kangourou avec 2 816 entrées dans 34 salles), Mort un dimanche de pluie gît déjà dans son propre sang. Le résultat est déplorable à l’issue de ses 7 premiers jours puisque le nouveau Joël Santoni écope d’une 9e place et de 23 983 spectateurs. Le Rayon vert de Rohmer ou Mélo de Resnais, tous deux en 2e semaine et présents sur beaucoup moins d’écrans, le doublent effrontément.

© Panama Productions. / © RCV (VHS), LCJ (DVD), Le Chat qui fume (Blu-ray, 4K)
Des attentats percutent le box-office national
Pis, l’actualité tragique va venir percuter la carrière du film et acter de son sort. Ainsi, le 17 septembre 1986 intervient un attentat à la bombe (par le Hezbollah libanais) dans la rue de Rennes à Paris, devant la magasin populaire Tati. Les sept morts et la cinquantaine de blessés font la Une et les Parisiens évitent le cinéma le temps que la menace diminue. La psychose est réelle, l’année 1986 bat des records de violence, avec, en ce début de moins de septembre, pas moins de sept morts dans un incendie criminel à Gambetta, un attentat manqué à la Gare de Lyon, un mort et dix-huit blessés au bureau de poste de l’Hôtel de Ville, quarante-et-un blessés lors d’un attentat à la Défense, un attentat à la préfecture de Police qui fait une victime, sans oublier les deux morts lors d’un attentat sur les Champs Elysées au Pub Renault ! Les entrées de Mort un dimanche de pluie chutent à 36 474 curieux dont 10 766 à Paris. Le métrage n’a toujours pas franchi la barre symbolique des 100 000 entrées en quinze jours. Tom Cruise dans Top Gun est l’exception du moment. Lui cartonne.
Le désaveu se poursuit la septaine suivante avec seulement 23 049 retardataires, dont 4 127 spectateurs dans les 5 derniers cinémas le programmant en intra-muros (l’UGC Ermitage, le Convention St-Charles, le Paramount Opéra, l’UGC Montparnasse, et les Images). Mort un dimanche de pluie crève en 6e semaine sur Paris, avec 538 spectateurs au Capri et Saint Lambert, pour un total local de 44 911 entrées.

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Un film devenu culte avec le temps
Mort un dimanche de pluie est finalement retiré de l’affiche avec seulement 148 765 tickets vendus en France. Il s’agit d’une sacrée déculottée qui met un coup d’arrêt à la carrière cinématographique de son réalisateur-producteur, désormais uniquement sollicité par la télévision. Il y rencontrera un énorme succès avec l’intégralité de la série Une famille formidable tournée entre 1992 et 2017, avant de décéder en 2018, à l’âge de 74 ans.
Pour le distributeur AAA, c’est un clou de plus dans le cercueil. La société en fin de vie, qui triomphait en 1985 avec Trois hommes et un couffin et au premier semestre en 1986 avec Highlander et Tenue de soirée, subit une crise en interne qui est accentuée. Les fours de Sauve-toi Lola de Michel Drach, avec Carole Laure, La femme secrète de Sébastien Grall avec Philippe Noiret et Jacques Bonnaffé, ainsi que celui de Rue du départ de Tony Gatlif avec François Cluzet, Bacri et Christine Boisson, s’ajoutent à celui du thriller de Joël Santoni. Denis Château de AAA croyait pourtant dans Mort un dimanche de pluie et n’avait pas lésiné dans la promo.
Nonobstant, le film de Joël Santoni, qui peu avant la sortie, affirmait au magazine Première (Septembre 1986) refuser de croire aux malédictions quant au cinéma de genre français, connaîtra une certaine aura culte au cours des décennies. Une première édition VHS intervient chez RCV en mars 1987, puis une première diffusion sur Canal+, le 4 novembre de la même année. La télévision le diffusera aussi dans la foulée. En DVD, le film a suspense connaît une édition peu reluisante chez LCJ Éditions & Productions. C’est surtout le blu-ray et le 4K UHD, en 2025, chez Le Chat qui Fume, qui lui redonne du lustre.
Mort un dimanche de pluie peut désormais être considéré à sa juste valeur, comme étant le meilleur film de son cinéaste, dans une copie qui fait honneur à ses ambitions.
Critique de Virgile Dumez et Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 10 septembre 1986
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© 1986 Soprofilms, Incite Productions / Affiche : Philippe. Tous droits réservés.
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Joël Santoni, Jean-Pierre Bisson, Nicole Garcia, Jean-Pierre Bacri, Dominique Lavanant, Etienne Chicot, Cerise Leclerc
Mots clés
Cinéma français, Cinéma de genre français, Thrillers français, Home Invasion, Les enfants maltraités au cinéma