Giallo venu d’Espagne, Une libellule pour chaque mort de León Klimovsky permet à Paul Naschy de rendre hommage à un genre qu’il aime. Le résultat est inégal, très bis et donc forcément sympathique à découvrir.
Synopsis : Dans les bas-fonds de Milan, une série de meurtres est perpétrée au sein des prostituées, dealers, et homosexuels. Le tueur, qui semble investi d’une mission purificatrice, laisse, en signature, une libellule sur chacune de ses victimes. L’inspecteur Scaporella est diligenté pour mener l’enquête, aidé par sa fiancée Silvana.
Paul Naschy / León Klimovsky, une fructueuse collaboration
Critique : En 1971, l’acteur espagnol Paul Naschy (de son vrai nom Jacinto Molina Alvarez) entame la création du quatrième opus de la saga Waldemar Daninsky intitulé La Furie des vampires dont il confie la réalisation au vétéran argentin León Klimovsky. Cela ne présageait pas forcément du meilleur car Klimovsky n’a pas vraiment brillé depuis ses premiers films d’avant-garde tournés en Argentine dans les années 40. Exilé en Espagne dès le milieu des années 50, le cinéaste peut même être considéré comme un faiseur sans grande personnalité, au point que plusieurs de ses films ont en réalité tournés par d’autres.
Finalement, Paul Naschy et Klimovsky s’entendent très bien sur le tournage de La Furie des vampires (1971) et l’énorme succès du film en Espagne et à l’international leur permet de remettre assez rapidement le couvert, souvent pour des films d’épouvante, mais également pour des œuvres explorant d’autres genres populaires.
Un giallo à la mode paella
Avec Une libellule pour chaque mort (1974), Paul Naschy souhaitait aborder le giallo, genre typiquement italien qui a pourtant essaimé en Espagne. Ainsi, il existe une petite vingtaine de gialli aux financements ibériques, dont ce long métrage est assez représentatif. Au scénario comme à son habitude, Naschy (sous son nom de Jacinto Molina) livre ici une histoire tout à fait classique du giallo tel que l’envisageait Dario Argento à ses débuts ou encore Mario Bava. On retrouve donc une série de meurtres qui touchent systématiquement des marginaux (prostituées, drogués, homosexuels, nécrophiles), le tout à l’aide de gants noirs et surtout d’armes blanches variées, dont une hache bien affutée.
Comme le thriller a été produit dans la très catholique Espagne franquiste, l’action du film a été située à Milan, ce qui permettait en plus de mentir sur l’origine réelle du long métrage. Bien entendu, seuls quelques extérieurs ont été tournés en contrebande dans la capitale lombarde, tandis que l’essentiel du film a été réalisé en studio à Madrid. Enfin, pour que l’illusion soit parfaite, le titre original contient une référence à un animal (ici une libellule morte est placée sur chaque victime), comme dans les films transalpins de l’époque.
Une certaine générosité dans le bis
Et de fait, on peut quasiment considérer Une libellule pour chaque mort comme un pur pastiche du giallo rital. L’intrigue policière piétine assez lamentablement et le seul véritable intérêt réside dans l’exécution des victimes. Sur ce point, Paul Naschy et León Klimovsky ont opté pour une certaine générosité puisque le body count s’élève à plus d’une dizaine de meurtres. Si les cadavres sont graphiquement bien abîmés, le réalisateur évite généralement de montrer directement les meurtres et préfère filmer des jets de sang sur le mur. Il s’agit d’un moyen économique permettant d’éviter des maquillages trop savants et donc onéreux.

© Artus Films, Mercury Films / Jaquette : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
Toutefois, Une libellule pour chaque mort n’évite pas le piège qui consiste à suivre l’enquête de l’inspecteur Scaporella, jusque dans ses interrogatoires les moins intéressants. Comme le cinéaste ne soigne pas particulièrement sa réalisation, souvent très statique, ce qui se révèle à nos yeux lors des scènes d’action, assez mollement menées, le tout semble un peu trop routinier, notamment par rapport au haut du panier de la production italienne. Certes, la photographie est plutôt soignée, mais il manque clairement un cinéaste inspiré derrière la caméra.
Une œuvre entre fascisme de façade et critique de la haute société décadente
En ce qui concerne les acteurs, on a du mal à s’attacher au personnage d’inspecteur incarné par un Paul Naschy finalement peu à l’aise dans le costume étriqué d’un justicier assez peu perspicace. A ce petit jeu, il laisse finalement le beau rôle à sa partenaire Erika Blanc qui interprète sa femme, bien plus lucide sur la situation que cet homme assez macho. Peut-être est-ce là une critique sous-jacente du rôle trop souvent secondaire des femmes ? Cela n’empêche pas les auteurs d’en profiter pour montrer ces dames dans toute leur nudité, y compris dans des scènes qui n’appelaient pas une telle absence de pudeur. Les amoureux de cinéma bis y verront cela d’un bon œil, laissant les jeunes générations se scandaliser d’une telle instrumentalisation du corps des femmes.
De manière assez étonnante, le discours carrément fasciste du début – en gros, laissons agir le meurtrier puisqu’il nettoie la ville de ses êtres impurs – prend un tour moins évident par la suite et l’inspecteur finit par rendre la justice, certes de manière expéditive, mais en évoluant vers davantage de progressisme dans sa pensée. Cela est peut-être lié à une intervention de León Klimovsky qui était avant tout un homme de gauche et qui a d’ailleurs introduit une forme de distanciation dans ce simili giallo, au point d’en faire un pastiche. Il en profite pour dénoncer la décadence d’une certaine haute société qui se veut pourtant au-dessus de tout soupçon.
Un pur film bis uniquement passé par la case vidéo en France
Avec cette œuvre qui se réfère sans cesse à l’Italie, Klimovsky a eu recours à une astuce déjà utilisée dans certains de ses westerns précédents, à savoir l’emprunt de musiques venues d’autres longs métrages. Ici, les mélomanes retrouveront des morceaux issus des bandes originales de Six femmes pour l’assassin (1964) et La Baie sanglante (1971), deux œuvres majeures de Mario Bava, composées par Carlo Rustichelli et Stelvio Cipriani. De quoi ancrer davantage le film espagnol dans son univers transalpin, sans que l’on sache si les droits d’auteur ont été acquittés.
Réservé aux amateurs de curiosités bis, Une libellule pour chaque mort n’est absolument pas déshonorant, mais ne passionne qu’occasionnellement. D’ailleurs, le métrage fut un échec en Espagne, au point de ne pas sortir dans les salles obscures en France. Il a finalement échoué sur les étagères des vidéo-clubs sous son titre traduit directement de l’espagnol par les bons soins de l’éditeur Vidéo 72 en 1985. Cela explique notamment l’existence d’une version française plutôt correcte. Par ailleurs, le métrage a aussi eu le droit à une VHS éditée par World Vidéo sous le titre Red Killer. Désormais, le pastiche est disponible chez Artus Films dans une version restaurée en combo DVD / Blu-ray.
Critique de Virgile Dumez
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León Klimovsky, Erika Blanc, Ángel Aranda, Paul Naschy, José Canalejas, María Kosty
Mots clés
Cinéma espagnol, Giallo, Les tueurs fous au cinéma, La prostitution au cinéma, La drogue au cinéma, Artus Films
