Plus gros succès français de l’année 1984, Marche à l’ombre impose Michel Blanc comme un réalisateur qui compte et un comique décidément attachant, tout en offrant un nouveau carton à son pote Gérard Lanvin. Toute une époque !
Synopsis : François et son ami Denis montent à Paris pour trouver du boulot. Sans logement, ils se retrouvent dans une communauté de squatters africains. François rencontre Mathilde, une danseuse, dont il tombe amoureux.
La première réalisation de Michel Blanc
Critique : L’année 1984 fut fondamentale pour plusieurs membres du Splendid qui ont décidé de s’individualiser en passant derrière la caméra. Gérard Jugnot lance les hostilités au mois de juin avec Pinot simple-flic, tandis que Josiane Balasko est en plein tournage de Sac de nœuds qui sortira quant à lui en mars 1985. Entre les deux se glisse Marche à l’ombre, première réalisation triomphale de Michel Blanc qui travaillait à l’écriture de ce projet depuis déjà deux ans.
Comme l’indique Michel Blanc dans un entretien donné au magazine Première (numéro 91, page 96, octobre 1984) :
Quand j’ai parlé de cette idée à Patrice Leconte, il m’a dit : « Oh la la, ce n’est pas pour moi : je déteste le métro ! Tu devrais, toi, le mettre en scène ». C’était une boutade de sa part mais c’était pour m’inciter à franchir le pas. L’idée de devenir réalisateur était donc déjà dans l’air depuis quelques temps. Au départ, cela était un peu un défi.
Comme un air de Viens chez moi j’habite chez une copine
Afin de ne pas être trop déstabilisé par cette première expérience derrière la caméra, Michel Blanc écrit un script sur mesure pour son personnage habituel de râleur, auquel il ajoute une dimension hypocondriaque très drôle, tandis que son pote est incarné par une force de la nature, à savoir Gérard Lanvin, qui revient ici à un rôle plus léger après un nombre conséquent des emplois dramatiques tendus (Le choix des armes, Une étrange affaire, Tir groupé), lui qui a démarré au café-théâtre à côté de Coluche. Cette dynamique de duo comique reprend plus ou moins la formule établie dans Viens chez moi, j’habite chez une copine (Patrice Leconte, 1981) qui avait rencontré le succès avec 2,8 millions d’entrées.

Document promotionnel © Les Films Christian Fechner – Gaumont. Tous droits réservés. Illustration : Jean Mascii © ADAGP 2020
Le comique en profite également pour associer une fois de plus son œuvre à celle du chanteur Renaud, puisque les deux titres sont également des chansons de l’artiste au bandana. Toutefois, la grande différence vient du fait que la chanson Viens chez moi j’habite chez une copine a été créée exclusivement pour le long métrage alors que Marche à l’ombre est un titre antérieur au film de 1984 (présent sur l’album éponyme sorti en 1980). En matière de B.O. cool et branchée, Michel Blanc utilise d’ailleurs également New York avec toi de Téléphone.
Marche à l’ombre ou la balade dans le Paris interlope des années 80
Outre cette dimension moderne voulue par le réalisateur, Michel Blanc entendait aussi :
faire un film urbain. Je voulais parler de la ville et de ses réalités. J’avais envie de parler de tout ce qui se passe dans une grande ville : les musiciens qui font la manche dans le métro malgré le racket et la difficulté de trouver une place dans les couloirs, ce que c’est d’être avec 40 balles à Paris quand on ne connaît personne et qu’on a des plans qui foirent…
Il ajoute plus loin que :
Et le squatt, c’est une dimension extraordinaire de la ville moderne… Je trouvais dommage de ne voir ces gens-là et ces endroits-là que dans des films graves ou un peu marginaux.
Effectivement, au cours de leur virée parisienne, les deux copains de galère se retrouvent au cœur d’une communauté antillaise contrainte de vivre dans des immeubles insalubres en attente de destruction. Ce décor, que le cinéaste rend très cinématographique, ne donne pourtant pas lieu à un quelconque apitoiement. Michel Blanc table sur l’intelligence du spectateur qui déduira des situations une certaine prise de position sociale, mais Marche à l’ombre n’est jamais un film pontifiant ou cherchant à délivrer un quelconque message.
Une comédie dans l’air du temps, soignée dans sa réalisation
Cette modernité de ton se retrouve également dans le traitement réservé à la communauté antillaise qui n’est aucunement réduite aux clichés alors en usage. Ici, point de Noir rigolard et encore moins de gag lié à leur situation. En fait, Marche à l’ombre est davantage une comédie du verbe qui fait rire grâce à l’opposition de caractère entre les deux amis et aux dialogues affutés, pleins de malice et d’imagination.
Outre ce point de vue empathique vis-à-vis de ses personnages, Michel Blanc a tenté de soigner sa première réalisation au maximum, en travaillant sur la photographie avec Eduardo Serra. Comme Michel Blanc l’indique dans le même entretien de 1984, il a aussi pu s’appuyer sur l’expertise de Patrick Dewolf :
Il était là pour être mon garde-fou technique. C’est-à-dire qu’entre mes envies, les idées que j’avais, et leur réalisation, il fallait que quelqu’un puisse me dire si c’était faisable, si c’était de bonnes idées et s’il était possible de les raccorder entre elles.

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D’excellents acteurs qui ont confirmé leur statut de stars
Et de fait, le travail effectué sur Marche à l’ombre démontre le savoir-faire de l’ensemble de l’équipe technique puisque le long métrage offre un point de vue visuel séduisant, sans pour autant en annuler les effets comiques. Il s’agissait en tout cas d’une belle réussite sur le plan technique, tandis que Michel Blanc est parvenu à former avec Gérard Lanvin un duo d’une totale évidence. Face à eux, la débutante Sophie Duez charme par son apparente timidité devant les caméras. En tout cas, son couple fictif avec Lanvin fonctionne parfaitement à l’écran.
Sorti en grande pompe au mois d’octobre 1984 avec la force de frappe du producteur Christian Fechner, Marche à l’ombre a été un énorme carton en se hissant à la première place annuelle grâce à ses 6 168 425 entrées. Cela sera même le deuxième plus gros score de toute la carrière du producteur, derrière Les Bronzés 3, amis pour la vie (Patrice Leconte, 2006). La comédie phénomène reçoit même deux nominations aux César 1985 pour le meilleur premier film et le meilleur jeune espoir féminin (Sophie Duez). Même si aucune suite n’a finalement été mise en chantier, Michel Blanc n’a pas désarmé en revenant derrière la caméra régulièrement au cours de sa riche carrière. Ce galop d’essai était effectivement fort encourageant.
Critique de Virgile Dumez
Dossier Marche à l’ombre : box-office, marketing, distribution et VHS
Marche à l’ombre peut être considéré comme l’un des plus grands films français des années 80 et le paroxysme dans la carrière du producteur star des années 70-80 le grand Christian Fechner. Pour ce dernier, il s’agit de l’accomplissement dans une carrière qui se situe à un point de pivot. Deux ans plus tôt, il s’est séparé du distributeur AMLF qui, jusqu’alors avait distribué tous ses films. Il préfère alors se rapprocher de la Gaumont.
Celle-ci a pris pas moins de 34% du capital des films de sa société, Les Films Christian Fechner, au printemps 1984 alors que la Gaumont subit des difficultés.
Une production Christian Fechner au sommet de son art
Christian Fechner sera appelé à diriger la société Gaumont Studios aux côtés de Daniel Toscan du Plantier, grâce au triomphe phénoménal de Marche à l’ombre. Une énième victoire pour le producteur au cigare qui avait obtenu de la Gaumont de pouvoir co-distribuer Marche à l’ombre à l’occasion d’un accord de codistribution unique qui intervenait l’année de ses 40 ans.
Cet accord de distribution, via la structure Fechner – Gaumont, porte également sur le blockbuster d’action Les spécialistes, de Patrice Leconte, qui doit sortir en février 1985, ainsi que sur une énorme production comique Les aventuriers de l’âge de Pierre, réalisé par Jean-Marie Poiré avec toute l’équipe de Papy fait de la résistance. Le film burlesque est un temps daté à Pâques 1985 mais finalement ne se fera pas.
Fechner – Gaumont, un miracle pour Nicolas Seydoux
Pour Gaumont, l’association avec Christian Fechner sera miraculeuse puisque la société annonçait des pertes s’élevant à 245 000 000 de francs pour l’exercice de l’année 1983. Contre toute attente, la comédie avec Gérard Lanvin et Michel Blanc achève sa carrière en tête du box-office de l’année 1984, avec 6 168 425 entrées. Pour Fechner, c’est encore mieux que L’aile ou la cuisse, Les fous du stade, Les Charlots font l’Espagne, Les bidasses s’en vont en guerre, Papy fait de la résistance…, des films qui ont tous dépassé les 4 ou 5 millions d’entrées.
A Paris et dans sa périphérie, Marche à l’ombre a l’outrecuidance de dépasser le 1 500 000 entrées. Le public parisien est exigeant ; il s’agissait alors seulement du 2e film de Christian Fechner à y dépasser le million d’entrées. Seul L’aile ou la cuisse de Claude Zidi avec Louis de Funès et Coluche avait dépassé le 1 000 000 en 1978. Il franchira à nouveau cette étape quelques mois plus tard, à l’occasion de la sortie des Spécialistes de Patrice Leconte, film d’action au budget énorme, avec Bernard Giraudeau et Gérard Lanvin au sommet de leurs carrières commerciales.

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Un sommet de marketing français à l’échelle du XXe siècle
Marche à l’ombre, au-delà de l’écriture de Michel Blanc et de son tandem sympathique, est vraiment le fruit d’une collaboration avec le producteur. On y retrouve un goût pour l’affiche épatante et une promotion/marketing hors du commun. Après tout, n’a-t-il pas produit L’animal de Claude Zidi, avec Jean-Paul Belmondo, l’autre référence du genre ?
D’ailleurs pour l’affiche de Marche à l’ombre, Christian Fechner s’est arrogé la complicité de l’illustrateur Jean Mascii à qui il demande de préparer une affiche, notamment au visuel 4 par 3, qui doit être prête pour le festival de Cannes, afin d’être dévoilée auprès des professionnels en mai 1984, pas moins de 5 mois avant la sortie.
L’affiche est superbe de par son dynamisme, la symbolique du tandem attachant qu’elle vend, son action brossée, et des éléments de dynamique à la mode comme la gym-tonic, sur un fond urbain d’un New-York à la mode.
En 2024, on qualifierait Marche à l’ombre de blockbuster français, avec son budget énorme de 15 000 000 de francs. Il a été tourné sur pas moins de 12 semaines, à la fois en extérieurs et en studio, avec un format Cinémascope et chose rare pour un film français à l’époque en Dolby stéréo. Fechner répondait à toutes les demandes de Michel Blanc réalisateur qui avait la vision large. Mieux, il voulait absolument apporter aux images une musicalité forte que seule la Dolby pouvait retranscrire. Le rêve américain de Michel Blanc qui se voyait déjà passer à des sujets plus sérieux…
Michel Blanc Réalisateur : champion de l’année 1984
Pour la troupe du Splendid l’année 1984 sera celle de fortunes diverses. Le succès de Marche à l’ombre ne doit pas nous faire oublier celui de Pinot Simple Flic, première réalisation de Gérard Jugnot qui avait tout de même verbalisé 2 418 756 gardiens de la paix en fin de printemps, pour AMLF. Josiane Balasko, elle, sera moins chanceuse avec La Smala, production affreuse sale et méchante réalisée par Jean-Loup Hubert, qui ne parvient pas à 800 000 tickets. Laisse béton, Josiane, tu passeras toi aussi à la réalisation en 1985.
Le cas Thierry Lhermitte est des plus pertinent. L’ancienne belle gueule de la troupe du Splendid – qui figurait aussi dans La Smala-, connaît un succès fulgurant et inattendu dans Les Ripoux, qui aurait très bien pu finir l’année en tête, puisqu’il a été vu par 5 882 397 spectateurs. Le film de Zidi, ancien pote de Fechner, avec Philippe Noiret, connaîtra une carrière sur la durée qui le conduira même au César du Meilleur film. Il est important de noter que Les Ripoux devait initialement sortir le même jour que Marche à l’ombre, le 17 octobre 1984, mais sa sortie a finalement été avancée d’un mois pour ne pas avoir à affronter la production Christian Fechner, et celle de Joyeuses Pâques de Georges Lautner, avec Jean-Paul Belmondo et Sophie Marceau, placé une semaine plus tard, le 24 octobre. Par ailleurs, le 10 octobre 1984, AAA proposait Le Jumeau qui marquait le très grand retour d’Yves Robert, avec Pierre Richard. L’affrontement au sommet était total. Finalement, la semaine du 17 octobre, la seule grosse sortie face à Michel Blanc et Gérard Lanvin sera Supergirl (AMLF, 40 écrans), au bide cosmique.

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Alors que 21 octobre 1984, le cinéma français pleure la mort de François Truffaut, à 52 ans, Marche à l’ombre offre un peu de soleil à une industrie qui finit l’année par un miracle.
Marche à l’ombre parmi les plus gros démarrages de l’histoire du cinéma
Concrètement, dans les chiffres, Marche à l’ombre bat des records :
- 173 777 entrées pour son premier jour France
- 42 536 entrées pour son premier jour Paris-P (52 salles) contre 20 700 pour Le jumeau (27 écrans) et 29 848 entrées pour Joyeuses Pâques (29 848)
- 343 083 entrées dans 57 salles pour sa première semaine parisienne, contre 157 650 pour Pierre Richard dans Le Jumeau
- 1 300 057 entrées pour sa première semaine France contre 1 173 529 entrées pour Joyeuses Pâques et seulement 573 674 entrées pour Le Jumeau
Plus fort que Belmondo et qu’Indiana Jones et le temple maudit de Steven Spielberg dans un contexte concurrentiel mythique (Indiana Jones 2, Joyeuses Pâques, Le Jumeau, Les Ripoux, Greystoke, Karate Kid, Police Academy, Broadway Danny Rose de Woody Allen, Splash et le lancement de Canal+ le 4 novembre…).
En première semaine, à Paris-Périphérie, Michel Blanc dépasse les 10 000 entrées au Gaumont Colisée, au Publicis Elysées, au Pathé Wepler, à l’Arte Rosny, au Français Enghien. Il regroupe un public de 18 575 curieux au Miramar, 15 442 spectateurs au Paramount Opéra… C’est du délire. Ses 343 083 tickets vendus représentent la 7e meilleure première semaine de l’histoire, en 1984, derrière Le Marginal, L’as des as, Indiana Jones 2, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ, Les Morfalous et E.T.
Il faut 5 semaines pour que Marche à l’ombre franchisse le million d’entrées à Paris. Historiquement, à ce moment de l’exploitation parisienne, seuls L’as des as et Le professionnel étaient parvenus à aller aussi vite.

Affiche 4X3 de Marche à l’ombre de Michel Blanc – Superbe visuel par Mascii (1984)
En 1985, Christian Fechner aura tout autant de chance avec Les spécialistes, le film de son poulain, Patrice Leconte, qu’il a lancé dans la comédie. Scénarisé par Bruno Tardon (en remplacement de José Giovanni initialement attaché au projet), avec Bernard Giraudeau et Gérard Lanvin en méga star de virilité et de jeunesse magnifique, le film ringardisera l’ancienne génération des Delon et des Belmondo, avec 5 319 564 entrées, pour une sortie finalement posée au 13 mars 1985. Cela sera le 3e plus gros succès de l’année 1985 derrière 3 hommes et un couffin (10 251 813) et Rambo II La Mission (5 851 074). De quoi sécher les larmes autour du projet avec Jean-Marie Poiré Les aventuriers de l’âge de pierre, une comédie annoncée comme la première grosse bavure de l’histoire de l’humanité co-écrite par Christian Clavier et Martin Lamotte.
Christian Fechner chez Proserpine Vidéo, l’alliance en or
Véritable poule aux œufs d’or qui fait et défait les succès des années 80, Christian Fechner est aussi passé maître du marketing vidéo, comprenant les enjeux de la 2e fenêtre d’exploitation qui s’ouvre à l’occasion de l’émergence des vidéocassettes ; il est l’un des plus actifs pour travailler sur les délais de la sortie d’un film cinéma en vidéocassette, faisant un véritable lobbying. Ses films, c’est la société Proserpine, dirigée par Daniel Sannino, qui les édite.
En 1986, à l’occasion d’un hommage à Christian Fechner, dans le magazine corporatiste du Film Français, Sannino se félicite du nombre de cassettes vendues au gré de leur collaboration. Ainsi, Le Ruffian a vendu 6 219 VHS, Papy fait de la résistance 4 511, Marche à l’ombre 4 545, et Les Spécialistes 5 600. Dans ce même numéro de l’hebdomadaire, le directeur de la société Proserpine annonce que les Films Christian Fechner représentent 10% du total des sorties Proserpine. Et pourtant au niveau des ventes, ils représentent pas moins de 30 à 40% des ventes.
Box-office par Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 17 octobre 1984
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Illustration : Jean Mascii © ADAGP 2020
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Gérard Lanvin, Michel Blanc, Dominique Besnehard, François Berléand, Patrick Bruel, Béatrice Camurat, Patrice Leconte, Sophie Duez, Jean-François Dérec, Bernard Farcy
Mots clés
Comédies françaises des années 80, Comédies du verbe, Les comédies du Splendid, L’amitié au cinéma, Les productions Christian Fechner, Les succès de l’année 1984, César 1985