Thriller plus psychologique que machiavélique, La veuve noire perd en efficacité ce qu’il gagne en sous-texte sur l’attraction entre deux femmes que tout oppose en apparence. Intéressant à défaut d’être enthousiasmant.
Synopsis : En quelques mois, un industriel new-yorkais, un fabricant de jouets et un anthropologue réputé meurent de façon prématurée. Des hommes riches qui ont fait de leur jeune épouse leur seule héritière. Aucun lien apparent entre les décès, rien d’officiellement suspect. Sceptique de nature, l’agent Alexandra Barnes du FBI découvre cependant des incohérences et, plus troublant, se rend peu à peu à l’évidence que les trois veuves pourraient n’être qu’une seule et même personne.
De la difficulté de rester indépendant dans les années 80
Critique : Grande figure du cinéma indépendant américain et même de ce que l’on a appelé plus tard le Nouvel Hollywood, Bob Rafelson a été contraint de s’adapter au tournant des années 80 en abordant un cinéma plus commercial. Ainsi, après plusieurs déconvenues, il a signé le remake du Facteur sonne toujours deux fois (1981) grâce au soutien de son ami Jack Nicholson. Le film néo-noir a connu un certains succès, notamment en Europe, mais n’a pas restauré la confiance des producteurs envers Bob Rafelson qui rencontre toujours des difficultés pour monter ses projets personnels.
Après six ans d’absence sur un plateau de tournage, le cinéaste décide de revenir au polar et au film noir par le biais du scénario de La veuve noire, écrit par Ron Bass (qui venait tout juste de rédiger celui de Jardins de pierre pour Francis Ford Coppola et s’apprêtait à travailler sur Rain Man de Barry Levinson qui allait lui valoir un Oscar). Pour réunir le budget moyen de 10 500 000 $ (soit 29 160 000 $ au cours de 2024), le producteur indépendant Harold Schneider a mis à contribution la société Laurence Mark Productions, tout en signant un fructueux accord de distribution mondiale avec le grand studio 20th Century Fox. L’assurance pour les différentes parties de rentrer dans leurs frais avant même la sortie du long métrage.
L’ (a)mante religieuse
Bob Rafelson fait jouer l’ensemble de ses connaissances – et notamment l’influent Jack Nicholson – pour convaincre Debra Winger, mais aussi Dennis Hopper de rejoindre l’aventure. D’ailleurs, le cinéaste demande à l’actrice en pleine ascension de choisir l’un des deux rôles féminins. Celle-ci opte pour celui de l’enquêtrice et laisse donc à Theresa Russell le soin d’incarner la terrible veuve noire. Choix plutôt judicieux tant Theresa Russell trouve ici un emploi de femme fatale qui lui collera ensuite à la peau. Face à elle, Debra Winger est tout à fait crédible en fonctionnaire d’Etat qui se néglige, avant d’endosser des tenues plus glamour lors de l’affrontement final avec son alter égo meurtrier.
Car l’intérêt principal de La veuve noire réside avant tout dans cette confrontation permanente entre deux femmes antagonistes, mais ironiquement attirées l’une par l’autre. Effectivement, le spectateur s’aperçoit rapidement que l’intrigue proprement dite ne passionne pas le cinéaste. Ce dernier ne fait visiblement aucun effort pour susciter de la tension ou du suspense au cœur d’une intrigue tissée de fil blanc. Dès le départ, nous savons que Theresa Russell est une mante religieuse intéressée par l’argent. Face à elle, la flic est une femme déterminée, mais qui ne vit que pour son métier.
Comme un avant-goût de Basic Instinct
Dès lors s’instaure un jeu du chat et de la souris entre les deux femmes. L’unique tension insufflée par le cinéaste relève davantage de la pulsion sexuelle non avouée. Ainsi, dans La veuve noire, il est clairement question de lesbianisme qui ne voudrait pas dire son nom. Cet aspect sulfureux n’est certes pas suffisamment développé pour faire du film une œuvre charnière du genre, mais il est certain que le métrage anticipe de plusieurs années le Basic Instinct (1992) de Paul Verhoeven. Le cinéaste néerlandais ira, lui, jusqu’au bout du concept qui n’est donc qu’ébauché dans La veuve noire. Toutefois, la figure diabolique et manipulatrice interprétée avec conviction par Theresa Russell ressemble fort à celle incarnée par Sharon Stone cinq ans plus tard.

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Dans cette œuvre centrée sur les femmes, les maris ne comptent guère. Le seul qui parvient à sortir du lot est Sami Frey, pourtant dans un emploi très proche de celui qu’il tenait dans Mortelle Randonnée de Claude Miller. D’ailleurs, il n’est pas interdit de penser que le long métrage français a inspiré Ron Bass et Bob Rafelson tant les deux films partagent de points communs. Bien entendu, il ne s’agit aucunement de plagiat, mais d’une source d’inspiration qui semble à peu près évidente. En fait, Bob Rafelson a surtout soigné ses personnages féminins puisque l’on aime aussi les prestations de Lois Smith et surtout de Diane Ladd, déjà en mode harpie (bientôt elle brillerait dans Sailor et Lula de David Lynch).
Une sortie plutôt discrète aux Etats-Unis
Davantage thriller psychologique que polar voué à l’action, La veuve noire prend donc son temps pour installer son atmosphère, ce qui est aidé par la superbe photographie signée Conrad L. Hall (qui n’avait pas tourné depuis Marathon Man de John Schlesinger, dix ans auparavant) et les magnifiques paysages naturels de Hawaï, notamment dans la deuxième partie du film.
Sorti aux Etats-Unis au mois de février 1987, La veuve noire n’a pas bénéficié d’une grosse combinaison de salles puisque le thriller est diffusé dans 735 salles sur l’ensemble du territoire nord-américain. Avec 3,4 millions de dollars de recettes sa première semaine, le film entre tout de même à la quatrième place du box-office hebdomadaire. Une affluence correcte qui va se renforcer en deuxième semaine (d’autant qu’il s’agit du Presidents’ Day, jour férié intervenant le troisième lundi du mois de février) où le film confirme les espoirs placés en lui.
En troisième septaine, La veuve noire est proposée dans 754 sites, mais connaît déjà des signes de fatigue en ne glanant plus que 2,8 millions de dollars. Cela sera peu ou prou la même chose durant les semaines qui suivent, si bien que le métrage termine avec 25 205 460 $ (soit 69 990 000 $ au cours de 2024), ce qui en fait une œuvre au succès fort modéré.
La veuve noire, victime de la crise du cinéma
En France où Bob Rafelson est davantage considéré comme un grand cinéaste par les critiques, La veuve noire débarque en pleine crise du cinéma, au mois d’avril 1987. A Paris, le thriller au féminin n’entre qu’à la 9ème place du classement hebdo avec 33 066 curieux. Il s’agit de la deuxième meilleure nouveauté de la semaine, derrière le Coup double (Jeff Kanew) avec les papys Kirk Douglas et Burt Lancaster. Le film plus moderne se maintient assez bien en deuxième semaine avec 26 600 retardataires. Alors que Coup double va vite s’effondrer, La veuve noire arrive à attirer dans sa toile de nouvelles victimes au troisième tour (toujours 24 655 spectatrices). Le métrage tutoie les 100 000 tickets vendus en un mois, mais va avoir du mal à survivre au mois de mai, s’arrêtant autour des 150 000 entrées.
Sur la France, le score est environ doublé et le film sort dès 1988 en VHS chez CBS-Fox, avant de faire sa réapparition en DVD au milieu des années 2000. Plus récemment (en 2019), un combo DVD-blu-ray a permis de profiter du long métrage dans une belle copie qui met en valeur les éclairages savants de Conrad L. Hall. La veuve noire n’est certes toujours pas un grand film, mais il a le mérite de divertir sans prendre le spectateur pour un abruti, et c’est déjà beaucoup.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 15 avril 1987
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Biographies +
Bob Rafelson, Rutanya Alda, Sami Frey, Debra Winger, Dennis Hopper, James Hong, Theresa Russell, Leo Rossi, David Mamet, Lois Smith, Nicol Williamson, Terry O’Quinn, Diane Ladd
Mots clés
Cinéma américain, Film noir, La manipulation au cinéma