À bout de souffle : la critique du film (1960)

Policier, Drame, Romance | 1h30min
Note de la rédaction :
9/10
9
A bout de souffle, reprise 2021

  • Réalisateur : Jean-Luc Godard
  • Acteurs : Jean-Paul Belmondo, Roger Hanin, Jean Seberg, Philippe de Broca, Jean Douchet, Daniel Boulanger, Henri-Jacques Huet, Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Melville
  • Date de sortie: 16 Mar 1960
  • Nationalité : Français
  • Avec également : Richard Balducci, André S. Labarthe, Jacques Lourcelles, Gérard Brach, José Bénazéraf, Jean-Louis Richard, Jacques Siclier
  • Titre original et titres alternatifs : A bout de souffle (titre original) / Breathless (titre international) / Al final de la escapada (Espagne) / O Acossado (Portugal) / Sin aliento (Mexique) / Fino all'ultimo respiro (Italie) / Katte ni shiyagare (Japon) / Außer Atem (Allemagne)
  • Année de production : 1960
  • Scénariste(s) : Jean-Luc Godard, d’après une idée originale de François Truffaut
  • Directeur de la photographie : Raoul Coutard
  • Compositeur : Martial Solal
  • Société(s) de production : Ibéria, Les Films Impéria, Les Productions Georges de Beauregard, Société Nouvelle de Cinématographie (SNC)
  • Distributeur (1ère sortie) : Impéria (Paris-périphérie, 1969), Ets Dentener (Lille, 1969), Ets Hochwelker (Strasbourg), Films V.G. Loye (Lyon), Sélection R.C. (Marseille), Mondial Distribution (Bordeaux)
  • Distributeur (reprise) : Carlotta Films (2020)
  • Date de reprise : 28 octobre 2020 (annulée) -> 19 mai 2021
  • Éditeur(s) vidéo : Vidéofilms (VHS) / Les Films de ma vie (DVD, 2000) / StudioCanal (DVD, 2002), StudioCanal (blu-ray, 2010) / StudioCanal (UHD 4K, 2020)
  • Date de sortie vidéo : 4 novembre 2020 (UHD 4K)
  • Box-office France / Paris-périphérie : 2 208 962 entrées / 822 368 entrées
  • Box-office nord-américain : 363 031 $
  • Budget : 69 000 euros
  • Rentabilité : -
  • Classification : Interdit aux moins de 18 ans à sa sortie pour la raison suivante : "Tout dans le comportement de ce jeune garçon, son influence croissante sur la jeune fille, la nature du dialogue, contre-indique la projection de ce film devant des mineurs" / Tous publics désormais selon le CNC.
  • Formats : 1.33 : 1 / Noir et Blanc / Son : Mono
  • Festivals et récompenses : Festival de Berlin 1960 : Ours d'argent du meilleur réalisateur / Prix Méliès 1960 / Prix Jean-Vigo 1960 / Globe d'or 1961 à Jean-Luc Godard
  • Illustrateur / Création graphique : Clément Hurel
  • Crédits : StudioCanal - Société Nouvelle de Cinématographie
Note des spectateurs :

À bout de souffle entame une révolution esthétique majeure qui a bouleversé le cinéma français et mondial par ses audaces stylistiques et son post-modernisme. Une date.

Synopsis : Marseille, un mardi matin. Michel Poiccard vole une voiture de l’U.S. Army et prend la route nationale en direction de Paris. Énervé par une 2CV qui n’ose pas dépasser un camion, Michel double en plein virage et se fait prendre en chasse par un motard. Paniqué, il abat le policier d’un coup de revolver et s’enfuit. Le lendemain, en arrivant à Paris, Michel retrouve une jeune étudiante américaine, Patricia, avec laquelle il a une liaison amoureuse libre. Elle veut devenir journaliste et, pour pouvoir financer ses études à la Sorbonne, vend le New York Herald Tribune sur les Champs-Élysées…

Les débuts de la Nouvelle Vague

Critique : L’année 1959 marque assurément un tournant fondamental dans l’histoire du cinéma français. Effectivement, des films d’auteur aussi pointus que Les cousins (Chabrol), Hiroshima, mon amour (Resnais) et Les 400 coups (Truffaut) sortent les uns après les autres et glanent des entrées mirifiques au vu de leur faible potentiel initial. La palme revenant aux 4 millions de spectateurs qui se déplacent pour voir le premier essai de François Truffaut.

A bout de souffle, édition UHD

© 1959 StudioCanal – Société Nouvelle de Cinématographie / © 2020 StudioCanal. Tous droits réservés.

Ces beaux succès ont eu le mérite de bousculer les habitudes d’un certain cinéma français pantouflard et de mettre la lumière sur de jeunes auteurs qui constituent ce que l’on a appelé la Nouvelle Vague. Parmi eux, le critique Jean-Luc Godard souhaite lui aussi passer à la réalisation et s’empare d’un fait divers qui lui a été signalé par François Truffaut pour proposer son premier long au producteur Georges de Beauregard. Ce dernier accepte de produire ce qui deviendra À bout de souffle (1960) pour peu que Truffaut en signe le scénario et que Claude Chabrol serve de conseiller technique à Godard. Les amis acceptent de se porter garant de Godard sans réellement intervenir dans le processus créatif. Seul impératif, Georges de Beauregard impose la comédienne américaine Jean Seberg qu’il a réussi à prendre sous contrat, afin d’avoir une star en haut de l’affiche. A cette époque Jean-Paul Belmondo n’est pas encore célèbre et ne peut donc être considéré comme un élément attractif pour le grand public.

Un puissant vent de liberté

Si Georges de Beauregard donne carte blanche à Jean-Luc Godard, il désapprouve grandement les méthodes de travail d’un cinéaste novice qui ne respecte aucun planning, écrit le film chaque jour peu de temps avant de tourner les scènes et refuse de solliciter une scripte, se moquant comme d’une guigne des incohérences et autres faux raccords. La production d’À bout de souffle fut donc chaotique et parfois conflictuelle, notamment entre le réalisateur et son actrice principale qui ne sait pas trop où elle a atterri. Par contre, le feeling est bon avec Jean-Paul Belmondo, tandis que Godard et son chef opérateur Raoul Coutard s’entendent à merveille, au point de créer ensemble des plans devenus iconiques, comme cette montée et descente des Champs-Elysées en caméra dissimulée dans un panier postal, histoire de capter la réaction naturelle des passants.

A bout de souffle, Belmondo et Seberg, promo Carlotta 2021

© 1960 STUDIOCANAL – SOCIÉTÉ NOUVELLE DE CINÉMATOGRAPHIE. Tous droits réservés

Car ce que Godard apporte au cinéma français et mondial avec À bout de souffle, c’est cette extraordinaire liberté de filmer qui transpire de chaque plan. Peu importe les dialogues pas toujours inspirés ou l’histoire guère passionnante puisque celle-ci n’est qu’une trame narrative basique servant à développer une esthétique fondée sur la spontanéité. Godard se moque que les passants regardent la caméra puisqu’il descend dans la rue pour filmer, s’affranchissant de ce cinéma de studio qui sclérose la France des années 50.

Montage chahuté et post-modernisme à tous les étages

Avec À bout de souffle, Godard renverse la table et provoque à dessein une industrie terriblement conventionnelle. Le film commence par des séquences dingues où le jeune héros insulte les spectateurs face caméra, brisant ainsi l’illusion cinématographique. Dès le début, Belmondo assassine de sang-froid un gendarme, tout en demeurant un personnage hautement sympathique, ce qui n’a pas manqué de choquer à l’époque.

Enfin, une vraie révolution stylistique est en marche avec À bout de souffle puisque le réalisateur dénonce sans cesse le processus de montage en réalisant des coupes franches aussi bien dans l’image que dans le son, provoquant des collisions audacieuses et déstabilisantes. Ces coupes ont été effectuées pour raccourcir un film trop long, mais Godard a volontairement coupé de manière aléatoire des segments, créant un chaos formel qui a beaucoup choqué les spectateurs et les critiques de l’époque.

Un film de cinéma qui ne parle finalement que de cinéma

Autre révolution, Godard initie un style de cinéma post-moderniste en étalant sa cinéphilie à l’écran. Le personnage de Belmondo reprend ainsi un tic typique du jeu de Humphrey Bogart, les personnages ne cessent d’aller au cinéma ou de passer devant des affiches de film, tandis qu’une couverture des Cahiers du cinéma est bien visible dans le champ. Godard a également invité de nombreux amis à jouer des personnages secondaires. On trouve notamment Jean-Pierre Melville qui a souvent été considéré comme un précurseur de la Nouvelle Vague, même s’il ne souhaitait être récupéré par aucun mouvement. On voit aussi devant la caméra des personnes habituellement dans l’ombre comme Daniel Boulanger, Richard Balducci, Jacques Lourcelles, Gérard Brach, Philippe de Broca, José Bénazéraf, Jean Douchet ou Jean-Louis Richard.

Enfin, Godard cite sans arrêt des grands classiques du film noir américain, multiplie les plans-séquences vertigineux avec multiples changements d’axe et convoque aussi toute une tradition littéraire à travers des dialogues très écrits. Si la forme est donc si importante dans À bout de souffle, il ne faut pas oublier la dimension personnelle que revêtent les relations complexes entre la jeune Jean Seberg et le loubard séduisant Jean-Paul Belmondo. Entre eux se joue déjà ce jeu constant entre homme et femme qui sera au centre de toute l’œuvre future de Jean-Luc Godard.

A bout de souffle, Belmondo et Seberg, promo Carlotta 2021 (photo 2)

© 1960 STUDIOCANAL – SOCIÉTÉ NOUVELLE DE CINÉMATOGRAPHIE. Tous droits réservés

Un film charnière qui a bouleversé le cinéma mondial

Le résultat est donc une œuvre à la fois inégale par nature, imparfaite par la volonté propre de son auteur, mais d’une telle liberté de ton et de style qu’elle balaie d’un revers tous nos a priori. Porté par un couple de légende dont l’alchimie relève du miracle, mais aussi par la superbe photographie réaliste de Raoul Coutard, À bout de souffle est un beau morceau de cinéma, avec des pépites à l’intérieur. Le long-métrage a bouleversé le cinéma mondial et a permis l’éclosion de la Nouvelle Vague aussi bien en Europe que dans les pays de l’Est et jusqu’en Asie (et notamment au Japon).

En France, le long-métrage a fait l’objet d’une bataille critique qui a opposé en gros les anciens et les modernes. Conspué par les uns et adulé par les autres, Godard est devenu le symbole d’un cinéma en révolution qui n’allait cesser de bouleverser les codes, et ceci sur l’ensemble de sa très longue carrière. Lors de sa sortie, le film a été un triomphe inattendu avec plus de 2,2 millions d’entrées, malgré une lourde interdiction aux moins de 18 ans, faisant de Belmondo une star et confirmant l’excellent accueil public de ce cinéma hors des sentiers battus. À bout de souffle a également obtenu le Prix Jean-Vigo en 1960, ainsi que l’Ours d’argent du meilleur réalisateur pour Jean-Luc Godard.

Il existe donc un avant et un après À bout de souffle.

Critique de Virgile Dumez

Les sorties de la semaine du 16 mars 1960

Les sorties de la semaine du 19 mai 2021

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Box-office :

1960, le cinéma en France, comme aux USA ou en Europe, traverse une grave crise. Les entrées s’effondrent (-17% en deux ans, pour la France), la télévision lui livre une impitoyable compétition, et la fiscalité abîme la production française. Dans ce contexte, Godard émerge avec son premier long. Une révolution.

Première semaine parisienne

Sorti à Paris la semaine du 16 mars, c’est-à-dire une semaine après le chef d’œuvre de René Clément, Plein Soleil, affrontant le duo Roger Pierre et Jean-Marc Thibault dans Les héritiers (1 752 972), A bout de souffle a été un véritable événement dans sa proposition cinématographique, véritable manifeste d’un cinéma d’auteur nouveau. Dans quatre cinémas, le Balzac, l’Helder, la Scala, et le Vivienne il réalise 50 531 entrées sur la capitale où il apparaît en exclusivité. C’est bien mieux qu’Opération Jupons de Blake Edwards, avec Tony Curtis et Cary Grant (31 347 entrées dans 3 salles, dont le Max Linder, total France 1 359 862), ou Le trou de Jacques Becker, qui sortait deux jours plus tard (18 220, total d’1 380 397 entrées France).

Il affronterait très vite en salle Soudain l’été dernier de Joseph L. Mankiewicz (25 mars, 841 374 entrées), Salammbo (25 mars, 1 981 665 entrées) et Tête folle de Robert Vernay avec Annie Cordy et Jean Richard (25 mars, total de 514 028 entrées).

Deuxième semaine : Belmondo double Belmondo

L’endurance est là : 40 630 spectateurs pour le duo Belmondo / Jean Seberg, mais Classe tous risques, le second film de Claude Sautet, avec Lino Ventura et un certain Jean-Paul Belmondo, le déloge de première place parisienne, avec 56 680 spectateurs. Salammbo entre en 2e place. Un grand succès.

Cette seconde semaine parisienne sera aussi la première à Lille, puisque le film connaîtra une carrière régionale différente, avec des distributeurs autres que celui l’exploitant sur Paris.

En troisième semaine, Belmondo classe encore deux films dans le top 3 parisien et A bout de souffle brille à 35 913 spectateurs, devant Tête folle qu’on attendait plus haut.

L’année Belmondo

Avec 2 080  760 entrées en fin de carrière en France, le film de Godard – déjà aux manœuvres pour son second long Le petit soldat, avec Anna Karina, film interdit par la censure à la rentrée 1960 -, ne parvient pas à rentrer dans dans le top 20 annuel. Il se fait doubler par Delon, puisque Plein Soleil brillera de tous ses feux en 20e place (2 437 874 entrées). Toutefois, le succès de Plein soleil est davantage provincial. Belmondo sur la capitale dépasse largement, d’environ 300 000 entrées, le thriller solaire avec Marie Laforêt.

L’explosion est donc totale. A la fin de 1959, il était la vedette de la coproduction franco-italienne de Claude Chabrol A double tour (1 445 587). Outre Classe tous risques qui achève sa course à 1 725 662 spectateurs, il faudra aussi compter sur l’événement Moderato Cantabile de Peter Brook, d’après Duras, dans lequel il donne la réplique à Jeanne Moreau. L’actrice remporte le prix d’interprétation à Cannes,  le duo est magnifique sur la Croisette et attire 978 012 curieux.

La même année, Belmondo tourne pour Alberto Lattuada La novice, avec Pascale Petit, qui sortira exactement un an après A bout de souffle, et on le revoit dans une coproduction allemande, Mademoiselle Ange, avec Henri Vidal et… Romy Schneider, ainsi que Michèle Mercier (891 190 entrées pour une sortie programmée pour les fêtes de fin d’année). On n’oubliera pas de mentionner Léon Morin, prêtre de Jean-Pierre Melville qui en préparation en 1961. Un événement qui allait remporter le Grand Prix de Venise…

Frédéric Mignard

A bout de souffle de Godard, Belmondo superstar

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A bout de souffle, reprise 2021

Bande-annonce d'A bout de souffle

Policier, Drame, Romance

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