D’une mélancolie poignante, Les lunettes d’or est un drame puissant sur la répression de l’homosexualité dans l’Italie fasciste. Philippe Noiret y livre une prestation remarquable de nuance.
Synopsis : 1938 : un respectable médecin de Ferrare est insensiblement amené à se suicider pour son amitié dite coupable pour un jeune homme d’origine juive. Ce que l’on appelle la bonne société, cruelle, hypocrite et timorée, sera l’instigatrice de ce geste subversif.
De Valerio Zurlini à Giuliano Montaldo
Critique : L’écrivain italien Giorgio Bassani (1916-2000) est considéré comme un auteur majeur grâce à son roman Le Jardin des Finzi-Contini (1962), adapté au cinéma avec succès par Vittorio De Sica en 1970. Toutefois, le romancier juif est également l’auteur d’un vaste Romanzo di Ferrara (1974) qui comprend plusieurs livres dont Les Lunettes d’or constitue le deuxième opus. Dès sa publication, le roman a intéressé les cinéastes qui ne sont pas parvenus à concrétiser leur rêve. Le plus avancé de tous dans le projet fut Valerio Zurlini qui a finalement jeté l’éponge après l’écriture d’un premier scénario.
Le projet refait surface au milieu des années 80 alors que le cinéma italien est au plus mal. Grâce à une coproduction avec la France (d’où la présence au générique de Philippe Noiret, une vraie vedette en Italie) et un tournage moins dispendieux en Yougoslavie, Les lunettes d’or (1987) tombe in fine dans l’escarcelle du réalisateur Giuliano Montaldo. Le cinéaste est alors en perte de vitesse, même si personne n’a oublié son travail formidable sur le film historique Sacco et Vanzetti (1973) et, à un moindre niveau sur Giordano Bruno (1973). En tout cas, sa période de créativité la plus prolifique est alors nettement derrière lui lorsqu’il aborde la réalisation de cette œuvre où la dimension historique est encore majeure.
De l’homosexualité au temps du fascisme
Effectivement, Les lunettes d’or se situe en 1938 dans la ville de Ferrare (en Emilie-Romagne) qui est connue pour avoir abrité un important ghetto juif lorsque Benito Mussolini s’est lancé dans une politique antisémite pour complaire à son allié Adolf Hitler. Le long métrage, tout comme le roman, s’attache donc à décrire la montée de l’intolérance dans l’Italie fasciste de la fin des années 30. Cette thématique est au centre de toute l’œuvre de Bassani, juif lui-même, tandis qu’elle ne pouvait que toucher Montaldo connu pour son engagement à gauche.
Si Les lunettes d’or montre la lente dégradation du pays, il en profite également pour traiter du sujet délicat de l’homosexualité en plein cœur du fascisme. Effectivement, le personnage principal incarné par Philippe Noiret est un médecin, célibataire endurci, qui suscite nécessairement des commérages. Il se fait notamment haïr par la Signora Lavezzoli dont il repousse les avances. Celle-ci, véritable langue vipérine, va ensuite s’acharner à détruire la réputation du pauvre homme qu’elle suspecte d’être homosexuel. Stefania Sandrelli est d’ailleurs excellente dans ce rôle de peste prête à tout pour se venger.
Une œuvre d’une profonde mélancolie
Toutefois, le docteur va prendre le bâton pour se faire battre lorsqu’il tombe sous le charme d’un éphèbe, malheureusement adepte du fascisme (Nicola Farron et sa belle gueule). Le vieil homosexuel, follement amoureux, commet l’erreur d’afficher de manière un peu trop évidente ses préférences, à une époque où l’on pouvait être poursuivi pénalement pour son orientation sexuelle, voire aller en camp de concentration si l’on vivait dans l’espace nazi.
C’est donc à la fois cette intolérance de la bonne société ferraraise qui est décrite ici, mais également le destin pathétique de cet homme brisé qui en viendra au suicide – ceci n’est pas un spoiler puisqu’il s’agit de la première scène du film. Seul compagnon de route de l’homosexuel, un jeune juif à la beauté sombre – charismatique Rupert Everett, dont le prénom est mal orthographié aussi bien sur l’affiche que sur le générique du film – va le soutenir, à un moment de bascule de l’histoire italienne. Cette amitié vient nourrir cette œuvre très mélancolique qui s’avère d’une tristesse infinie.
Des acteurs formidables, très bien dirigés
D’une lenteur assumée, Les lunettes d’or est baigné par la musique d’Ennio Morricone et suscite l’émotion tant Philippe Noiret parvient à jouer la tristesse avec des nuances impressionnantes. Lui qui a parfois cabotiné dans certains films est transfiguré ici puisqu’il arrive à évoquer l’homosexualité de son personnage sans jamais tomber dans la caricature. Par petites touches impressionnistes, il suit l’évolution de ce personnage d’abord affable, puis mutique lorsqu’il tombe follement amoureux, avant de sombrer dans le désespoir le plus total lorsqu’il s’aperçoit qu’il s’est fait rouler dans la farine par un jeune ambitieux sans foi ni loi.
L’alchimie entre les acteurs fonctionne à merveille, même si le film a été tourné simultanément en anglais et en italien. Toutefois, Philippe Noiret précise sans langue de bois (dans Philippe Noiret de Dominique Maillet, Editions Veyrier, 1989, page 338) :
Avec Rupert, les rapports étaient marrants car il n’est pas commode. C’est un emmerdeur attachant avec une présence et une personnalité tout à fait intéressantes. Il est de ce jeunes acteurs avec qui il faut de la patience de la part du metteur en scène… mais aussi un peu de ses partenaires.
En revanche, le comédien dresse un portrait laudatif de Giuliano Montaldo :
J’ai pris énormément de plaisir aux rapports que j’ai eus avec Giuliano : c’est un homme enthousiaste, chaleureux – vous connaissez mon goût pour ces choses-là – qui prend soin d’écouter et regarder les gens qui travaillent avec lui.
Rappel des temps sombres où l’extrême droite régnait en Europe
Le résultat se voit à l’écran car Les lunettes d’or est une œuvre puissante qui nous rappelle avec force l’intolérance de ces années où l’extrême droite régnait en maître sur l’Europe, où les juifs étaient stigmatisés et pourchassés, tandis que les homosexuels étaient obligés de se cacher. Bien entendu, le film fait obligatoirement penser à des œuvres majeures comme Le jardin des Finzi-Contini déjà cité, mais aussi au chef d’œuvre d’Ettore Scola Une journée particulière (1977) qui évoquait déjà l’homosexualité au temps du fascisme. Si l’on excepte quelques petites baisses de rythme et un montage pas toujours pleinement maîtrisé, Les lunettes d’or n’en demeure pas moins une œuvre mémorable.
Très bien reçu par la critique, aussi bien en Italie qu’en France, le drame historique a été présenté avec succès au Festival de Venise en 1987 où il a remporté un prix pour les costumes et les décors. Un lot de consolation en quelque sorte. Par la suite, il a glané quatre nominations aux David di Donatello et a obtenu la statuette de la meilleure musique pour Ennio Morricone.
Box-office parisien de Les lunettes d’or
Sorti le 4 novembre 1987 par BAC Film, Les lunettes d’or entre à la 8ème place du box-office hebdomadaire parisien avec 41 105 cinéphiles à son bord. Il faut dire que le métrage ne dispose pas d’un vaste parc de salles, alors que sévissent au même moment des œuvres aussi importantes que Les incorruptibles (Brian De Palma) et Full Metal Jacket (Stanley Kubrick), tous deux en 3ème semaine, tandis que Le Sicilien (Michael Cimino) truste de nombreuses salles en deuxième semaine. La concurrence est donc rude alors que sévit la crise du cinéma.
Toutefois, en deuxième septaine, Les lunettes d’or gagne quelques écrans et se maintient grâce à 32 925 retardataires. Preuve d’un bon bouche à oreille, le drame LGBT augmente encore son parc de salles en troisième semaine alors que débarque la comédie Who’s That Girl avec Madonna. Noiret attire encore 26 416 spectateurs et permet au film de franchir la barre symbolique des 100 000 entrées sur Paris. Après un mois, le métrage glane encore 20 313 curieux et demeure donc d’une belle stabilité dans un contexte pourtant difficile. Il va falloir l’arrivée sur les écrans de Noyade interdite (Pierre Granier-Deferre), un autre Noiret, pour assister à une chute des Lunettes d’or qui termine sa carrière parisienne avec 147 931 entrées, ce qui en fait un petit succès du cinéma d’art et essai.
Sur la France entière, le drame homosexuel a attiré 376 188 spectateurs, puis il est édité en VHS chez Proserpine en 1988. Malheureusement, le long métrage est l’un des grands oubliés de l’ère du DVD et l’on attend toujours une édition de ce magnifique film, alors même qu’il traîne sur les plateformes dans une copie peu émérite.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 4 novembre 1987
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© 1987 L.P. Film, Paradis Films, Avala Film, Les Films de l’Ouest, France 3 / Affiche : Benjamin Baltimore. Tous droits réservés.
Biographies +
Giuliano Montaldo, Stefania Sandrelli, Philippe Noiret, Valeria Golino, Roberto Herlitzka, Rupert Everett, Nicola Farron
Mots clés
Cinéma franco-italien, Cinéma LGBTQ+, Romance gay, Le fascisme au cinéma, L’antisémitisme au cinéma