Film dingue et spirituel à la fois, L’Échelle de Jacob est assurément le chef d’œuvre d’Adrian Lyne, et ceci malgré son terrible échec commercial lors de sa sortie. A (re)découvrir d’urgence.
Synopsis : Jacob Singer est un blessé de la guerre du Vietnam rapatrié aux Etats-Unis. Depuis son retour au pays, il est obsédé par les images de cette guerre qui hantent son esprit. Il se sent pourchassé par des démons sans visages et sent autour de lui des forces hostiles qui cherchent à le tuer…
Un bad trip aux origines du projet
Critique : A la fin des années 70, le scénariste Bruce Joel Rubin fait l’expérience du LSD qui le marque à jamais. Effectivement, durant son trip, il a eu le sentiment de vivre un intense parcours spirituel, marqué par l’assaut d’anges et de démons. Par la suite, le scénariste a fait le rêve d’être enfermé dans le métro, ne pouvant jamais en sortir. La combinaison de ces deux éléments, ainsi que son expérience du bouddhisme, l’ont amené à coucher sur le papier l’histoire de L’Échelle de Jacob dès 1980.
Pourtant, le projet tarde à se concrétiser car aucun studio ne veut financer des scripts trop spirituels et déstabilisants. La situation se débloque finalement lorsque le réalisateur britannique Adrian Lyne tombe sur le scénario par le biais de son agent et qu’il choisit d’en faire son prochain film. Le cinéaste est alors en odeur de sainteté auprès des studios grâce au succès remporté par son thriller Liaison fatale (1987), avec Michael Douglas et Glenn Close.
Et Carolco entre dans la danse…
Toutefois, la Paramount ne veut décidemment prendre aucun risque et laisse tomber le projet qui est récupéré par le studio indépendant Carolco qui, dans le même temps produit le Total Recall (1990) de Paul Verhoeven, avec le succès que l’on sait. Avec une somme raisonnable de 25 000 000 $ (soit 63 880 000 $ au cours de 2026), le thriller surnaturel bénéficie d’un engagement de la part des financiers de ne point intervenir dans le processus créatif. En gros, Adrian Lyne a les coudées franches pour livrer le long métrage qu’il désire – ce qui contraste avec son expérience sur Liaison fatale où il a dû accepter de réaliser une fin différente pour convenir au studio.
Sur le plan du casting, Adrian Lyne confie le rôle principal au jeune Tim Robbins qui vient tout juste de connaître un succès avec le film sportif Duo à trois (Ron Shelton, 1988), mais qui n’est pas du tout un comédien bankable. Même chose pour le reste du casting, même si Elizabeth Peña a été remarquée dans La Bamba (Luis Valdez, 1987). Seul le nom du cinéaste pouvait donc véritablement attirer les curieux dans les salles, ainsi qu’un éventuel bouche à oreille. Malheureusement, le métrage fut une sacrée déception au box-office.
Du Vietnam jusqu’aux portes de l’enfer
Il faut dire que L’Échelle de Jacob (1990) fait tout pour brouiller les pistes en mélangeant sciemment tous les genres. Effectivement, les premières scènes nous transportent au Vietnam, guerre omniprésente depuis la fin des années 70 dans le cinéma américain. L’année précédente, Brian De Palma livrait encore un Outrages (1989) terriblement marquant. Pourtant, à l’issue d’une première séquence particulièrement violente, voire carrément gore, le spectateur est renvoyé à New York et croit comprendre que le personnage principal vient de rêver, alors qu’il se trouve dans une rame de métro.
Cependant, à partir de là, le film ne va cesser de désappointer le spectateur en livrant des scènes glissant allègrement dans le fantastique, parfois jusqu’à l’horreur pure. Réalisé à la manière d’un vidéo clip par le publicitaire Adrian Lyne, L’Échelle de Jacob emprunte beaucoup de figures stylistiques à son compatriote britannique Alan Parker. Ainsi, le thriller fait fortement penser à Angel Heart : Aux portes de l’enfer (1987), tandis que plusieurs scènes semblent directement issues de Pink Floyd: The Wall (1982) et que les scènes de guerre paraissent venir de Birdy (1984).
L’Échelle de Jacob, une parabole biblique
En fait, le cinéaste multiplie les indices qui finissent par nous indiquer que le film doit être vu de manière parfaitement linéaire, et non comme un kaléidoscope d’images chocs. Sans vouloir révéler le twist final, le parcours de Jacob est avant tout un moyen de faire la paix avec lui-même et son passé, avant le grand saut dans la mort. Bien entendu, on peut reprocher aux auteurs d’avoir abusé des noms bibliques pour désigner les différents protagonistes, mais cela amène également une deuxième lecture religieuse passionnante.

© 1990 Studiocanal SAS. / Conception graphique : Studiocanal. Tous droits réservés.
Finalement, une décennie avant M. Night Shyamalan et son Sixième sens (1999), L’Échelle de Jacob propose au spectateur un twist inattendu qui semble avoir désarçonné le public de l’époque. De nos jours, il étonne moins le spectateur habitué à ce genre de pirouette narrative et de jeu sur la lecture des scènes. A l’époque, il représentait un sacré défi en matière de montage.
Le meilleur film d’Adrian Lyne
Dans ce grand jeu paranoïaque et anxiogène, Tim Robbins se révèle tout à fait convaincant, enchaînant les moments d’angoisse et d’abattement avec un charisme toujours impeccable. Les autres comédiens sont à l’unisson d’un réalisateur alors en pleine possession de ses moyens. Dans ses entretiens ultérieurs, Adrian Lyne précisera que ce fut le tournage le plus enthousiasmant de sa carrière et on le croit aisément tant les scènes culte s’enchaînent sans discontinuer.
Alors que le cinéaste a tendance à livrer des films assez creux, il profite ici de la richesse du script de Bruce Joel Rubin pour s’éclater sur le plan visuel, tout en créant une œuvre d’une grande profondeur sur le plan spirituel. Outre les superbes images composées par Jeffrey L. Kimball, le musicien Maurice Jarre compose un score électronique magnifique alternant avec une petite ritournelle au piano qui bouleverse d’autant plus qu’elle est attachée à la mort précoce de Gabe, l’enfant de Jacob décédé dans un accident de la route (interprété par Macaulay Culkin, encore inconnu et non crédité au générique).
Un projet risqué et un gros flop nord-américain
Véritable parcours mental d’un homme au bord du gouffre, L’Échelle de Jacob appartient davantage à l’esthétique des années 80 qu’à celle des années 90. Il rappelle surtout une époque où certains studios prenaient encore des risques pour porter une vision artistique à l’écran. Malheureusement, cela n’a guère porté chance à Carolco puisque le métrage a été un sévère échec.
Sorti au mois de novembre 1990 en Amérique du Nord, le long métrage n’a généré que 7,5 millions de dollars lors de son premier week-end, bien en-deçà des pronostics. Il termine sa carrière nord-américaine avec seulement 26 118 851 $ (soit 66 710 000 $ au cours de 2026). Or, le film a coûté 25 M$, mais sans compter les frais de marketing qui doublent généralement la facture. L’échec se confirme à l’international puisque le film ne dépassera pas les 39 018 000 $ (soit 99 670 000 $ au cours de 2026).
Avoriaz et box-office parisien du film
Présenté en compétition au Festival d’Avoriaz 1991 du 12 au 20 janvier, L’Échelle de Jacob obtient deux récompenses, à savoir le Prix du public et celui de la Critique. Pourtant, il échoue à décrocher le Grand Prix face à Darkside, les contes de la lune noire de John Harrison. En ce qui concerne Paris et sa périphérie, le distributeur AMLF positionne le métrage dans 26 salles à partir du 16 janvier 1991 pour profiter de la publicité offerte par le festival.
Mais, ils ne sont que 21 065 aventuriers du septième art à faire le déplacement pour une décevante 10ème place. Le thriller surnaturel est même devancé par le film de guerre Memphis Belle (Michael Caton-Jones) et le thriller sulfureux Hot Spot (Dennis Hopper). En fait dans le domaine du film fantastique abordant la thématique de la mort, la jeunesse française préfère visionner L’Expérience interdite (Joel Schumacher) qui est numéro 1 sur la capitale.
Pour L’Échelle de Jacob, le désastre est tel qu’il perd l’essentiel de ses salles en deuxième semaine, tombant à 8 écrans pour 9 382 retardataires. Autant dire que le bouche à oreille n’a pas le temps de s’installer et que le métrage est déjà mort lui aussi, terminant sa carrière avec seulement 41 092 entrées.
Et le reste de la France ?
Sur la France entière, l’outsider se glisse à la 13ème place hebdo avec seulement 50 679 tickets vendus. Ensuite, il glisse à la vingtième position avec 30 789 retardataires et ne parvient pas encore à franchir la barre symbolique des 100 000 entrées en troisième semaine. Au bout d’un mois, Jacob ne récupère plus que des miettes avec encore 7 033 anges à son compteur qui restera bloqué à 117 256 entrées. Par comparaison, L’Expérience interdite, sur un sujet proche, a fini sa carrière avec 1,4 million de spectateurs.
Au cours des années 90, L’Échelle de Jacob a été édité en France en VHS par Delta Vidéo, puis Seven 7. Mais ce n’est qu’au cours des années 2000 que le film a été redécouvert par toute une génération, devenant culte avec le temps. Depuis, il a même fait l’objet de multiples rééditions par Studiocanal, aussi bien en DVD, blu-ray et même 4K UHD. Le Steelbook 4K UHD sorti au mois de novembre 2025 (et déjà épuisé) est d’ailleurs de toute beauté. Enfin, pour célébrer ce retour en grâce, Les Acacias a repris le film en salles à partir du 17 décembre 2025. Ce qui demeurera assurément comme le chef d’œuvre d’Adrian Lyne le mérite bien, même s’il ne fait pas l’unanimité au sein même de la rédaction.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 16 janvier 1991
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© 1990 Carolco Pictures / Affiche : A.R.P. (agence). Tous droits réservés.
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Adrian Lyne, Danny Aiello, Elizabeth Peña, Ving Rhames, Tim Robbins, John Capodice, Matt Craven, Pruitt Taylor Vince, Macaulay Culkin
Mots clés
Cinéma américain, Film culte, Les histoires étranges au cinéma, Le cinéma dingue des années 90, Le Vietnam au cinéma, La paranoïa au cinéma