Version dingue du mythe de Mary Shelley, Chair pour Frankenstein démontre le talent de Paul Morrissey, grand provocateur devant l’éternel. Pour public averti !
Synopsis : Pressé d’élever la race humaine au stade supérieur, le baron Frankenstein entreprend non seulement d’élaborer dans son laboratoire la femme parfaite, mais aussi de l’accoupler avec une créature masculine, non moins parfaite, dont il ne lui manque plus que la tête. Si la greffe aboutit en apparence à un résultat concluant, Frankenstein se rend vite compte que son deuxième monstre ne répond pas vraiment à son attente…
De Roman Polanski à Paul Morrissey
Critique : En 1972, le directeur de production Andrew Braunsberg travaille sur la comédie Quoi ? de Roman Polanski, avec qui il tisse une amitié de longue date. Durant le tournage, il propose au cinéaste polonais de tourner pour lui un nouveau Frankenstein avec un procédé 3D. Certes, le réalisateur a marqué les esprits avec sa parodie Le Bal des vampires (1967), puis avec le film d’épouvante Rosemary’s Baby (1968), mais il n’a jamais vraiment apprécié le cinéma fantastique et refuse donc la proposition de son ami. Toutefois, sans doute à la manière d’une boutade, il lui glisse le nom du cinéaste underground américain Paul Morrissey qui, selon lui, pourrait être intéressé.
C’est ainsi qu’Andrew Braunsberg entre en contact avec le cinéaste très lié à la Factory d’Andy Warhol. Ravi d’apprendre que le tournage aurait lieu à Cinecittà, Paul Morrissey accepte de se rendre en Europe pour rencontrer le producteur Carlo Ponti, également intrigué par le projet. Lors de la réunion, Paul Morrissey annonce qu’il peut tourner le long métrage en trois semaines pour la somme dérisoire de 300 000 $ (soit 2 256 200 $ au cours de 2026). Dès lors, Carlo Ponti lui propose de doubler cette somme et que l’équipe tourne coup sur coup un Frankenstein, puis un Dracula. Si l’on ajoute à cela une contribution française de la part du comédien Jean Yanne et de Jean-Pierre Rassam, l’aventure du diptyque Chair pour Frankenstein / Du sang pour Dracula est lancée.
Un casting fort inspiré
Lors d’un voyage en avion, Paul Morrissey fait la rencontre d’Udo Kier dont il trouve le visage fascinant. Il se trouve que l’homme est justement comédien et qu’il accepte avec joie le premier rôle, celui du docteur Frankenstein. Pour compléter son casting, Paul Morrissey retrouve une fois de plus son égérie Joe Dallesandro (vu dans tous ses films précédents) et accepte de prendre l’inconnu Arno Jürging sur l’insistance de sa mère, persuadée que le jeune homme fera un excellent comédien.
Du côté des femmes, le cinéaste engage la belge naturalisée américaine Monique van Vooren qui vient tout juste de tourner dans Le Décaméron (1971) de Pier Paolo Pasolini. Il fait aussi la découverte de la charmante Dalila Di Lazzaro qui sera une créature séduisante entièrement faite de morceaux de femmes assassinées. Enfin, dans le rôle de la petite fille du baron, il sollicite Nicoletta Elmi, bien connue des bisseux pour avoir joué dans La Baie sanglante (Mario Bava, 1971) ou Qui l’a vue mourir ? (Aldo Lado, 1972).
L’Italie, patrie des meilleurs techniciens des années 70
Tout ce beau monde se retrouve pendant plusieurs semaines dans une magnifique villa, entouré des meilleurs techniciens italiens de la grande époque des années 70. Tout d’abord, le film bénéficie de la splendide photographie de Luigi Kuveiller, des décors ingénieux d’Enrico Job, des effets spéciaux très gore du grand Carlo Rambaldi ou encore de la très belle partition musicale de Claudio Gizzi. Comme un poisson dans l’eau, Paul Morrissey ne peut toutefois pas utiliser sa méthode habituelle qui relève de l’improvisation la plus totale. Aussi, durant toute la période des prises de vues, il a écrit le scénario le matin en se rendant au studio pour pouvoir donner leurs dialogues aux comédiens, au dernier moment.
Malgré cette méthode pour le moins périlleuse lorsque l’on réalise une œuvre nécessitant des effets spéciaux et une technologie 3D, les techniciens italiens et les excellents comédiens sont parvenus à un résultat dépassant largement les espérances. D’une facture technique impeccable, Chair pour Frankenstein est une variation fort originale du mythe créé par Mary Shelley. Ici, Paul Morrissey en fait une métaphore à peine voilée du nazisme, et de la volonté nietzschéenne de créer un surhomme.
Variation sur le surhomme nietzschéen
Pour cela, Paul Morrissey fait exprès de conserver le fort accent germanique d’Udo Kier et de son assistant interprété par Arno Jürging, tandis qu’il intercale quelques morceaux de Richard Wagner, autre figure allemande controversée, pour illustrer certaines séquences. Pourtant, cette volonté de Frankenstein d’élever la race humaine à un rang supérieur se trouve entravée par une erreur de jugement impardonnable. Au lieu de faire de sa créature masculine un étalon avide de sexe, il se trompe de modèle et tue un jeune homme asexué (Srdjan Zelenovic, dont ce fut l’unique film) au lieu de son ami nettement plus fougueux (Joe Dallesandro, forcément).

© 1974 Productions Mara Film – Carlo Ponti – Editions René Chateau / Jaquette : Dark Star. Tous droits réservés.
Bien entendu, cette thématique doit être vue sous l’angle humoristique, de même que les nombreux passages gore où les tripes sont exposées et triturées. Ces excès sanguinolents viennent agrémenter une projection où le cinéaste signe de nombreuses séquences érotiques. On retrouve donc là le goût évident de la provocation qui a toujours caractérisé le cinéma de Paul Morrissey, pourtant idéologiquement réactionnaire.
Des provocations qui ont fait leur petit effet à l’époque
Excessif dans ses débordements graphiques, Chair pour Frankenstein constitue une variation outrageusement provocante à cause de séquences surréalistes comme celle où le docteur fait l’amour à sa créature féminine les mains plongées dans ses entrailles. Totalement déviant, le résultat final n’a clairement pu être produite que dans les années folles des années 70 où tous les tabous étaient levés. Il s’agit assurément d’un cinéma halluciné typique d’une décennie de tous les excès, notamment au sein du cinéma italien.
Pour autant, lors de sa sortie, Chair pour Frankenstein a subi les foudres de la censure dans de très nombreux pays, étant notamment amputé de ses séquences les plus osées. Aux Etats-Unis, le film a malheureusement été distribué, comme Du sang pour Dracula, par la compagnie indépendante Bryanston, tenue par la mafia. Il est donc impossible de connaître précisément ses chiffres d’exploitation, d’autant que Paul Morrissey n’a jamais vu la couleur de cet argent. Autre déception manifeste pour Paul Morrissey, le film a souvent été attribué à Andy Warhol sur de nombreux territoires, alors que le pape de la Factory n’a quasiment jamais mis les pieds sur le plateau.
Un film de Paul Morrissey et non d’Andy Warhol ou d’Antonio Margheriti
Enfin, en Italie, le métrage est signé Antonio Margheriti pour une raison de financement de la part du gouvernement italien. Effectivement, pour obtenir cette aide, il fallait que le film soit signé d’un réalisateur italien. A propos de cette affaire, deux versions coexistent. Paul Morrissey assure qu’il n’a jamais vu Antonio Margheriti, version validée par la plupart des comédiens.
Toutefois, certains affirment que le cinéaste italien a bien fait tourner les deux enfants dans la scène du générique, ainsi que dans celle de l’attaque des chauve-souris. Difficile en l’état de trancher, mais il est abusif d’ajouter le nom d’Antonio Margheriti comme coréalisateur comme le font encore de nombreux sites spécialisés.
Box-office parisien de Chair pour Frankenstein
En France, le film est lourdement interdit aux moins de 18 ans et se trouve affublé d’une affiche seulement composée du titre comme bon nombre de longs métrages pornographiques de l’époque. Distribué par CFDC à partir du 9 octobre 1974, Chair pour Frankenstein entre à Paris en septième position du box-office hebdomadaire avec 31 612 curieux. Il s’agit de la troisième meilleure entrée de la semaine derrière la comédie La Moutarde me monte au nez (Claude Zidi) avec Pierre Richard et Jane Birkin et le drame Le Secret (Robert Enrico).
Cette belle entame est confirmée en deuxième semaine avec un maintien à 27 481 petits voyeurs. En troisième septaine, le Frankenstein underground attire 19 445 retardataires et approche des 80 000 tickets. Par la suite, le métrage va continuer sa belle carrière aux séances de minuit et dans les quartiers populaires. Il termine ainsi avec 178 028 Franciliens. Sur la France entière, le film dingue réussit un exploit en fédérant 608 181 spectateurs, soit un très beau succès que ne rencontrera pas son successeur Du sang pour Dracula. Le distributeur CFDC connaîtra néanmoins un succès plus phénoménal en fin d’année 1974, avec les 4 millions d’entrées de La fureur du dragon.
Un “film que vous ne verrez jamais à la télévision!”
Récupéré par René Chateau pour son exploitation vidéo, Chair pour Frankenstein a été édité en VHS dès 1981 dans la collection Les Classiques de l’horreur et de l’épouvante, également titrée « Les Films que vous ne verrez jamais à la télévision ! », avec la mention « strictement interdit aux moins de 18 ans ». De quoi stimuler les fantasmes des jeunes cinéphiles de l’époque des vidéo-clubs. Par la suite, le long métrage a également été édité par René Chateau en DVD, y compris dans une édition double contenant les deux films du diptyque.
Désormais libéré du catalogue René Chateau, Chair pour Frankenstein a fait l’objet d’une superbe restauration et Sidonis Calysta le propose dans un splendide Mediabook composé d’un livre, d’une galette blu-ray, mais aussi d’un 4K UHD de toute beauté. De quoi satisfaire tous les amateurs du cinéma déviant d’une époque totalement dingue.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 9 octobre 1974
Acheter le film en blu-ray et 4K UHD
Voir le film en VOD

© 1974 Productions Mara Film – Carlo Ponti – Editions René Chateau. Tous droits réservés.
Biographies +
Paul Morrissey, Udo Kier, Dalila Di Lazzaro, Cristina Gaioni, Joe Dallesandro, Nicoletta Elmi, Arno Jürging, Monique van Vooren
Mots clés
Cinéma bis italien, Gore, Trash, Les films dingues des années 70, Frankenstein au cinéma, René Chateau Vidéo, Films en 3D