Comédie dramatique décalée, La Chasse aux papillons s’en prend à la mondialisation capitaliste par le biais d’un humour absurde. L’ensemble s’avère d’une belle cohérence avec les autres productions de l’artiste géorgien.
Synopsis : Deux vieilles dames vivent en autarcie dans un vieux château de famille, informées des catastrophes du monde par la radio. L’une joue du trombone dans la fanfare locale, tandis que l’autre s’enferme dans ses souvenirs, acceptant parfois la compagnie des adeptes de Krishna qu’elle héberge. Un jour, la propriétaire du domaine meurt et les héritiers se présentent…
La France comme hors du temps
Critique : Après avoir effectué un détour particulièrement savoureux par le continent africain (Et la lumière fut, en 1989), le cinéaste géorgien Otar Iosseliani pose à nouveau ses valises en France où il trouve matière à inspiration, ainsi qu’un écho critique favorable qui lui permet de financer ses projets. Avec La Chasse aux papillons (1992), l’auteur continue son observation tranquille du quotidien de nombreux personnages, mais il change ici de milieu social pour s’intéresser à d’anciennes familles nobles contraintes de dilapider petit à petit leur patrimoine afin de survivre.
Dans un premier temps, le cinéaste rend hommage à la France éternelle, celle des campagnes qui ne semblent pas avoir évoluées depuis plusieurs siècles. Iosseliani y trouve là matière à faire émerger sa cinéphilie puisque le spectateur attentif apercevra en arrière-plan une péniche du nom de l’Atalante (Jean Vigo, 1934), tandis que sa peinture du village français typique ne peut que rappeler celle du Jour de fête (1949) de Jacques Tati, à jamais le modèle du réalisateur géorgien.
De l’humour décalé, typique du réalisateur
Durant la première heure de La Chasse aux papillons, Iosseliani se laisse aller à son goût pour la description d’un monde qui serait comme hors du temps et de l’histoire. Il semble impossible pendant un long moment de dater précisément les événements tant la France décrite ressemble à celle du début du 20ème siècle, ou éventuellement à celle des années 50. Cela n’est finalement pas si étonnant puisque le réalisateur filme des personnes âgées qui semblent comme hors du monde, vivant souvent uniquement par leurs souvenirs, à côté de fantômes qui s’invitent régulièrement dans les pièces surchargées d’objets historiques.
Pourtant, cet isolement est rompu par l’intrusion d’un groupe d’adeptes de Krishna, tandis que l’humour du cinéaste s’invite régulièrement avec des notations surréalistes. Ainsi, la vieille dame interprétée avec aplomb par Narda Blanchet pêche les poissons de son étang à l’arc, tandis que l’autre vieille dame joue du flingue sur des boites de conserve.
Après un décès, les vautours débarquent
Par ailleurs, Iosseliani se moque aussi du prêtre local, alcoolique notoire que les paroissiens viennent réveiller pour qu’il daigne célébrer la messe dominicale. Tout ceci s’avère fort sympathique, parfois franchement drôle et non dépourvu de poésie.

© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
Toutefois, le film se fait plus dramatique dans sa deuxième heure où la plus vieille dame décède, ce qui implique la venue de toute la famille pour la lecture du testament. Comme toujours dans ces couches sociales favorisées, les vautours débarquent donc afin de ramasser les miettes, se moquant totalement de ce que la demeure peut renfermer comme souvenirs.
La mondialisation capitaliste et ses effets
Avec cette partie, Otar Iosseliani fait entrer par la grande porte le monde moderne dominé par le capitalisme. Dès lors, nous entrons à sa suite dans la grande brocante de l’histoire. Les meubles sont revendus un à un, tandis que des acheteurs japonais ont pour intention de faire main basse sur la belle demeure. Certains critiques ont pu voir ici le caractère antimoderniste du cinéaste, ce qui n’est pas totalement faux. Du moins l’artiste semble conscient de la mondialisation qui est à l’œuvre et il choisit de s’en moquer, dénonçant finalement surtout l’emprise de l’argent sur toute autre considération, historique ou culturelle.
Dans La Chasse aux papillons, il dénonce l’arrivée des capitaux asiatiques, en mesure de racheter le patrimoine européen, mais aussi celle de la Russie, tout juste débarrassée du communisme. Il y a assurément un fond d’amertume dans cette œuvre qui préfigure en quelque sorte le désenchantement à venir dans les films suivants d’un homme de plus en plus en décalage avec le monde actuel (celui des années 90). Si le monde moderne est ici rejeté à l’arrière-plan, il ne semble rien proposer de bon si ce n’est violence et attentats, comme le démontrera le plan final, d’une cinglante ironie. Qu’on le veuille ou non, le temps s’écoule, le monde évolue et finit toujours par nous rattraper.
Otar Iosseliani s’entoure de ses amis, comédiens ou non
Pour La Chasse aux papillons, Otar Iosseliani a encore fait appel à des comédiens souvent non professionnels ou inconnus. C’est le cas de Narda Blanchet, ancienne actrice néerlandaise qui n’avait jamais fait de cinéma avant ce long métrage, mais aussi de la servante interprétée par Pierrette Pompom Bailhache, dont ce fut la seule contribution au septième art. Parmi les nombreuses figures aperçues, on notera la présence du scénariste Pascal Bonitzer, du cinéaste Pascal Aubier, mais aussi du critique de cinéma Émile Breton. Enfin, le jeune Mathieu Amalric fait de la figuration dans la scène de lecture du testament, sans pour autant avoir la moindre ligne de dialogue.
Présenté avec succès à la Mostra de Venise 1992, La Chasse aux papillons a obtenu deux récompenses, à savoir le Prix de la critique italienne et le Prix européen de la CICAE (Confédération Internationale des Cinémas d’Art et d’Essai). Produit par la société Pierre Grise Productions tenue par Martine Marignac, la comédie dramatique a été également diffusée par la filière distribution du groupe Pierre Grise.
Box-office de La Chasse aux papillons
Début 1992, Pierre Grise Distribution est fort des succès de Henry, portrait d’un serial killer, micro sortie underground qui trouve 25 000 spectateurs, et surtout de La Belle Noiseuse. En 1991, le film de Jacques Rivette est le plus gros succès de son auteur depuis 1967. Le distributeur naissant va connaître quelques belles percées entre 1991 et 1996, notamment, Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Ferreira Barbosa (154 000 entrées, 1993), A la vie, à la mort de Robert Guédiguian (106 000 entrées, 1995) et Le Cri de la soi de Yvon Marciano (102 000, 1996).
Le film d’Otar Iosselani s’inscrit indéniablement parmi les belles réussites du distributeur, avec 62 000 entrées France. Un score très convenable pour le cinéaste, puisque La Chasse aux papillons a fait nettement mieux que Les Favoris de la lune (48 288 entrées, 1984), même s’il reste en retrait de Et la lumière fut (125 623 entrées, 1989). Des 7 films du cinéastes qui seront distribués par la suite en France, seuls Adieu, plancher des vaches ! (119 737, 1999) et Lundi matin (71 266 entrées, 2002) feront mieux.
La Chasse aux papillons connaît une belle sortie d’art et essai, avec un effort concentré sur la capitale et les villes étudiantes. Il est distribué le mercredi 4 novembre 1992, jour également marqué par l’arrivée sur les écrans de City of Hope (John Sayles), mais aussi de la comédie trash C’est arrivé près de chez vous (Rémy Belvaux, André Bonzel, Benoît Poelvoorde) ou encore du Spetters de Paul Verhoeven.
Dès le démarrage, la chasse est concluante, avec un premier jour à 806 entrées contre seulement 191 entrées pour Spetters sur un cinéma ou 457 entrées pour Cerro Torre de William Herzog, avec Mathilda May, également exploité dans 4 salles parisiennes. Certes, ce n’est pas le phénomène indépendant C’est arrivé près de chez vous (4 976 entrées, 7 salles), mais au vu de son circuit sélectif, Otar Iosseliani peut se réjouir. En première semaine, les 3 Balzac affiche 1 685 spectateurs, le St-Germain des Prés distribue 2 524 tickets, La Pagode accueille 2 255 visiteurs, et le 14 Juillet Bastille en recense 1598. Le total est grisant : 8 062 Parisiens. Cette réussite est propulsée en tête des films d’art et essai cette semaine-là.
La semaine 2 à Paris est tout aussi savoureuse, avec plus de 7 000 chasseurs de papillons, puis 4 423 entrées en semaine 3. Le distributeur lui trouve alors même une place dans le sous-sol des Halles, à l’Orient-Express.
La chasse aux papillons s’arrêtera net en 11e semaine, avec un dernier passage à L’Epée de Bois. Ce sont alors 30 693 Franciliens qui auront savouré cette chronique, soit la moitié des entrées françaises de cette œuvre atypique. Dans l’Hexagone, le film aura séduit 62 771 spectateurs sur des villes ciblées, preuve d’un très beau bouche à oreille.
Nonobstant, le métrage ne bénéficiera pas d’une vidéocassette en raison d’un marché vidéo très peu porteur pour l’art et essai, malgré la demande des médiathèques. Finalement, il ne sera édité qu’au sein de coffrets DVD et Blu-ray regroupant d’autres œuvres du cinéaste géorgien, par Blaq Out dans un premier temps, puis Carlotta Films.
Critique de Virgile Dumez – Box-office de Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 4 novembre 1992
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© 1992 Pierre Grise Productions, Sodaperaga, France 3 Cinéma, Metropolis Filmproduktion, Best International Films / Affiche : Benjamin Baltimore. Tous droits réservés.
Biographies +
Mathieu Amalric, Pascal Bonitzer, Otar Iosseliani, Émile Breton, Pascal Aubier, Narda Blanchet, Pierrette Pompom Bailhache
Mots clés
Cinéma français, Coproductions européennes, Comédie décalée, L’héritage au cinéma, Le troisième âge au cinéma, Film anti-capitaliste