Véritable OVNI des années 70, Du sang pour Dracula d’Andy Warhol et Paul Morrissey se présente comme une œuvre libre au discours sociétal intéressant et à l’esthétique léchée. Un film culte assurément.
Synopsis : Très affaibli dans son château de Roumanie, contrée où il ne trouve aucune vierge à se mettre sous la dent, le comte Dracula s’installe en Italie, pays catholique où il lui semble beaucoup plus facile de s’abreuver en sang pur. Là, dans une famille de la vieille noblesse désargentée, il espère profiter des faveurs des quatre sœurs Di Fiore, dont deux sont notoirement connues pour leurs mœurs légères.
La Factory arrive en Europe…
Critique : Au début des années 70, l’artiste Andy Warhol entend ouvrir des succursales de sa célèbre Factory à Paris et à Rome. Lors de ses voyages, il est assisté par son fidèle réalisateur attitré Paul Morrissey, déjà auteur de la trilogie constituée des films underground Flesh (1968), Trash (1970) et Heat (1972), tous trois interprétés par Joe Dallesandro. Lorsqu’ils font escale à Rome, ils rencontrent le réalisateur Roman Polanski qui les présente à Carlo Ponti, ce dernier souhaitant réaliser un film de Frankenstein en 3D. Même si l’univers de Paul Morrissey est à mille encablures de celui du fantastique gothique, Carlo Ponti pense que la méthode de travail de Morrissey qui consiste à peu découper ses plans va favoriser le tournage en 3D.
Après quelques négociations menées par le producteur Andrew Braunsberg, le montant de 350 000 $ est affecté au budget et Carlo Ponti dit qu’il est même prêt à financer un deuxième long métrage dans les mêmes conditions. Et c’est ainsi qu’est envisagé la création de Chair pour Frankenstein et Du sang pour Dracula, le tout pour une enveloppe de 700 000 $, une bagatelle pour Ponti, mais une fortune pour Morrissey. Afin de limiter les coûts, les deux tournages s’enchaînent, avec une courte interruption de quatre jours à peine. Toutefois, après l’expérience douloureuse de Paul Morrissey avec la caméra 3D, il choisit de se débarrasser du procédé pour Du sang pour Dracula.
Paul Morrissey seul aux commandes
Comme tout le monde le sait désormais, les deux films ont bien été intégralement réalisés par Paul Morrissey, la caution d’Andy Warhol au générique n’étant qu’un moyen commercial d’attirer l’attention des curieux. Le gourou de la Factory est certes apparu de temps à autre sur le plateau, mais il a surtout visionné les rushes et donné quelques idées, dont la première scène du film où l’on voit Dracula se maquiller devant un miroir qui ne reflète pas son apparence.
Comme les deux films sont tournés en Italie – le premier à Cinecittà et le second dans la villa Parisi près de Rome – il fallait aussi un nom local à attacher à la production. Voilà pourquoi Antonio Margheriti est crédité comme réalisateur sur les posters italiens. En réalité, son rôle sur le tournage s’est borné à mettre en place les quelques scènes à effets spéciaux, dont il est un spécialiste, contrairement à Paul Morrissey. Pas de quoi le créditer pour autant comme auteur du long métrage.
Des techniciens italiens au talent éprouvé
En fait, le script a bien été rédigé par Paul Morrissey au long d’un tournage où les dialogues étaient écrits au jour le jour, dans une certaine forme d’improvisation qui convient bien au cinéaste. Il faut dire qu’il a pu compter ici sur le savoir-faire des meilleurs techniciens européens de l’époque, soit une petite équipe italienne capable de donner le meilleur d’eux-mêmes en peu de temps.
Ainsi, le film bénéficie de la superbe photographie de Luigi Kuveiller (qui fut notamment caméraman d’Antonioni, puis directeur photo d’Elio Petri et Lucio Fulci), des décors d’Enrico Job (qui travaillera ensuite sur le Carmen de Francesco Rosi) et des costumes de Benito Persico (qui a roulé sa bosse sur le splendide Casanova, un adolescent à Venise de Luigi Comencini, en 1969). Enfin, le magnifique thème musical mélancolique du film est signé Claudio Gizzi qui est un grand spécialiste de la musique classique et qui a mis également en musique le Quoi ? de Roman Polanski à la même époque.
Dracula et le sang des vierges
Autant dire que Paul Morrissey est particulièrement bien entouré, bénéficiant d’un cadre technique maîtrisé qui lui permet de laisser libre cours à ses fantaisies les plus folles. Cela commence par un scénario amusant puisque le pauvre Dracula n’est plus en grande forme, lui qui ne trouve plus une seule vierge à se mettre sous la dent en Roumanie. Son assistant lui propose alors de voyager en Italie où le catholicisme permet de conserver les filles pures jusqu’au mariage.

© 1972 Productions Mara Films, Carlo Ponti, Editions René Chateau / Design jaquette : Dark Star. Tous droits réservés.
Manque de chance, lorsqu’il débarque dans la vieille famille aristocratique des Di Fiore, les jeunes filles de la famille, apparemment toutes vierges, ont pour la plupart succombé au charme du seul domestique de la maison, interprété par Joe Dallesandro qui reprend ici son emploi habituel d’objet sexuel fantasmatique. Bien entendu, l’humour du long métrage n’est aucunement fondé sur les gags comme autrefois Le Bal des vampires (Roman Polanski, qui apparaît d’ailleurs dans Du sang pour Dracula en forme de clin d’œil), mais bien sur le décalage entre le sérieux apparent des acteurs et un sujet totalement loufoque.
Comment subvertir un genre de l’intérieur ?
En fait, Paul Morrissey s’amuse à nouveau à subvertir le genre de l’intérieur. Ici, le vampire n’est plus vraiment une menace car trop faible pour agir, tandis que le domestique prend peu à peu l’ascendant sur la famille aristocratique. D’ailleurs, ce dernier ne cesse de proclamer l’avènement du prolétariat comme en Russie – nous sommes en 1920 – et il entend renverser les valeurs rances de cette aristocratie décadente. Dracula lui-même incarne une fin de race qui réussit d’ailleurs à émouvoir. Certes, le long métrage se dote d’une problématique politique, mais ce serait faire un contresens que d’imaginer Paul Morrissey content de ce renversement des valeurs, lui qui était plutôt connu pour ses idées réactionnaires, malgré son goût permanent pour la provocation.
On sent bien qu’il n’apprécie pas particulièrement le personnage interprété par Joe Dallesandro alors qu’il rend le comte Dracula pathétique dans son aspect maladif. Pour l’incarner, il a fait à nouveau confiance à l’excellent Udo Kier qui donne tout dans un rôle éprouvant puisqu’il s’est privé de nourriture durant le tournage afin de paraître plus faible. Son interprétation est totalement folle et habitée, contribuant largement à la puissance d’évocation du long métrage. Face à eux, Paul Morrissey a réussi à obtenir la présence du grand Vittorio De Sica, alors endetté et contraint d’accepter toutes les propositions, tandis qu’il renoue avec Arno Jürging, dans un emploi similaire d’assistant. Son jeu halluciné s’avère tout à fait magnétique.

Du sang pour Dracula chez René Chateau © Productions Mara Films, Carlo Ponti, Editions René Chateau. Tous droits réservés / All rights reserved
Du sang pour Dracula sonne comme la fin d’une époque
Enfin, toutes les jeunes actrices donnent beaucoup d’elles-mêmes, souvent déshabillées et au lit avec le beau gosse Joe Dallesandro que Paul Morrissey continue à filmer nu. Pourtant, Du sang pour Dracula fut leur dernière collaboration car le comédien jugeait que Morrissey le sous-estimait et le rabaissait en permanence en tant qu’acteur. Ce ne sera pas la seule rupture occasionnée par le film puisque Morrissey a décidé de se séparer de l’influence d’Andy Warhol qui semble vampiriser son travail.
D’une belle maîtrise technique, Du sang pour Dracula demeure une œuvre totalement dingue, comme un croisement improbable entre un pur film d’auteur underground et la majesté du grand cinéma italien de l’époque. Sa liberté de ton, son délire gore final et ses nombreuses scènes de sexe – peu affriolantes en vérité – en font un objet cinématographique non identifié, au même titre que son prédécesseur, mais sans aucun doute en plus réussi, car doté d’un thème plus fort et mélancolique.
Box-office de Du sang pour Dracula
Incapable de trouver un distributeur digne de ce nom aux Etats-Unis, le film est tombé dans l’escarcelle de la petite compagnie Bryanston, en réalité liée à la mafia. Dès lors, aucun chiffre fiable n’est disponible quant à son exploitation nord-américaine. Le métrage semble avoir moins fonctionné que son prédécesseur à cause de l’absence de la 3D. Dans tous les cas, Paul Morrissey n’a certainement pas vu un centime de l’argent récolté par le distributeur véreux.
En France, le long métrage est présenté en compétition lors de la troisième édition du Festival d’Avoriaz, en janvier 1975 (avec Roman Polanski en président du jury, décidément). Il y affronte de futurs films culte comme A cause d’un assassinat de Pakula, Phantom of the Paradise de Brian de Palma, Flesh Gordon, Le monstre est vivant de Larry Cohen et Phase IV de Saul Bass.

Edition DVD (2003) et dossier de presse de Du sang pour Dracula chez René Chateau © Productions Mara Films, Carlo Ponti, Editions René Chateau. Tous droits réservés / All rights reserved
Du sang pour Dracula écope d’une interdiction aux moins de 18 ans. Il est distribué par CFDC, comme son prédécesseur, et débarque sur les écrans dans la foulée d’Avoriaz, le 22 janvier 1975. A Paris, il hérite de la 7e place des nouveautés du mercredi, avec 2 472 spectateurs, loin derrière Scènes de la vie conjugale (5 018), et C’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule (4 197)… Il se positionne entre les 2 684 entrées d’Il était une fois Bruce Lee et les 1 762 entrées de Cyclone sur Hong Kong. Néanmoins, il y obtient un joli succès sur la durée grâce à une exploitation sur 7 semaines. Il bénéficie d’une belle distribution, essentiellement en version française (le Concorde Pathé, le Gaumont Lumière, le Nation, le Gaumont Sud, le Montparnasse Pathé, le Cambronne, le Clichy Pathé, et le Saint-Germain Studio pour la VO) et engrange 25 346 entrées en première semaine parisienne et se positionne 9e. La semaine suivante, le film se maintient bien avec encore 26 036 anarchistes pour un total dépassant les 50 000 curieux.
Visiblement apprécié, le film d’épouvante libertin et libertaire continue sur sa lancée avec 22 532 vampires supplémentaires en troisième septaine. En 6e semaine, il se présente encore dans 3 cinémas (le Gaumont Champs Elysées, le St Germain Studio et le Gaumont Théâtre). Il achève sa carrière dans la capitale une semaine plus tard, avec 97 000 Parisiens et peut désormais commencer sa carrière provinciale. Du sang pour Dracula s’abreuvera de 254 000 spectateurs sur l’ensemble du territoire.
Si le résultat peut paraître satisfaisant au vu de l’étrangeté du film, on rappellera que son prédécesseur a fédéré le triple de spectateurs avec 608 181 tickets vendus, sans doute bien aidé par le procédé 3D.
Un film culte, édité notamment par René Chateau
Par la suite, le film est devenu culte, notamment grâce à son édition VHS chez René Chateau Vidéo qui le propose en diptyque avec Chair pour Frankenstein, dans sa collection mythique des “Classiques de l’horreur et de l’épouvante”, arborant fièrement, aux côtés de Massacre à la tronçonneuse, Maniac et Zombies de Romero, la mention “Les films que vous ne verrez jamais à la télévision”. René Chateau en conservera les droits vidéo jusqu’à sa mort, contraignant le film à une édition DVD sans suppléments, en 2003, avec une jaquette peu inspirée, et un master sans éclat.
Désormais, le catalogue de René Chateau se libère. Du sang pour Dracula est disponible dans un joli médiabook comprenant une galette 4K UHD à la copie resplendissante, un blu-ray et un livre très complet de Marc Toullec, chez l’éditeur Sidonis Calysta. Elle fait écho à la sortie événement de l’œuvre chez Severin Films en 2021. L’édition américaine proposait la même jaquette, davantage de bonus, et le CD de la musique de Claudio Gizzi.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 22 janvier 1975
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© 1972 Productions Mara Films, Carlo Ponti, Editions René Chateau / Affiche : Liz Bijl pour le Studio Tito Topin. Tous droits réservés.
Biographies +
Paul Morrissey, Udo Kier, Vittorio De Sica, Joe Dallesandro, Roman Polanski, Silvia Dionisio, Arno Jürging
Mots clés
Cinéma franco-italien, Cinéma bis italien, Films de vampires, Dracula au cinéma, Les films dingues des années 70