Spider Labyrinth est l’une des plus attachantes excroissances du cinéma de genre italien de la fin des années 80. Une réussite singulière, hors de toutes normes, longtemps restée invisible, notamment en France où aucune édition vidéo n’est jamais parue.
Synopsis : Un jeune professeur américain est envoyé à Budapest pour enquêter sur un mystérieux projet. A peine descendu de l’avion, il s’enfonce dans un piège macabre où la mort tisse sa toile sous la forme d’une femme araignée qui règne sur une communauté sectaire.
Quand un grand nom de la production italienne produit du bis italien
Critique : Tonino Cervi est le fils de la légende italienne Gino Cervi. Si on ne le connaît guère en tant que réalisateur (on lui doit une poignée de films dont Cinq gâchettes d’or en 1968 et Les sorcières du bout du lec, en 1970), il est appartient au panthéon des producteurs italiens. Il a produit Michelangelo Antonioni (Le désert rouge), Bernardo Bertolucci (Les recrues), Mario Monicelli – Fellini – Luchino Visconti – Vittorio De Sica (l’anthologie Boccace 70), Alberto Lattuada (Mafioso), Sergio Corbucci (Romulus et Rémus), Mauro Bolognini (Les Garçons), Riccardo Freda (Guet-apens à Tanger), Luigi Comencini (Tu es mon fils), Yves Allégret (La meilleure part), Florestano Vancini (La longue nuit de 43)… Mais aussi, et c’est moins connu, le débutant Gianfranco Giagni, réalisateur de Spider Labyrinth, micro production horrifique de la fin des années 80, pour laquelle il batailla certainement à l’ancienne, au sein d’une décennie de misère pour un 7e art placé sous la tutelle de la télévision poubelle de Berlusconi.
Le script de Spider Labyrinth qu’il avait écrit au début des années 70 dormait depuis longtemps quand il décida en 1987 de l’adapter pour d’obscures raisons que l’on imagine contractuelle. Le cinéma de genre spaghetti marquait particulièrement le pas, avec des Joe d’Amato vite emballés, des Lenzi et Deodato honteux, des Fulci sans le sou… L’insipidité totale d’un genre jadis glorieux doit beaucoup au contexte d’une industrie cinématographique italienne réduite au statut d’artisane de téléfilms boiteux.

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Le fils Cervi, malheureusement pas très loin de sa propre fin de vie, trouva en Giagni, alors jeune réalisateur de vidéo-clip branchés, un homme enthousiaste qui s’empressa d’accepter un projet nullement personnel, dans un genre qui ne lui ressemblait pas plus. Ce n’est pas grave. Il fera un boulot d’un professionnalisme éclatant.
Une pluie de talents au générique
En deux mois, le cinéaste débutant suggère l’idée de tourner à Budapest plutôt qu’en Italie pour réduire les coûts de production. Une idée de génie pour des décors d’un écrin maléfique qui feront tout le sel de son travail. Ou presque. En deux mois, le script est réécrit, dépoussiéré avec des professionnels comme Gianfranco Manfredi qui avait notamment travaillé pour Salvatore Samperi ou le spécialiste du film d’exploitation Cesae Frugoni. Des talents comme Franco Piersanti (le fidèle compositeur des musiques de Nanni Morreti), le directeur de la photo Sebastiano Celeste, le monteur de Django, Sergio Montanari, mais aussi Sergio Stivaletti aux effets visuels (Démons, Phenomena, Opéra…) et Stefano Ortolani à la direction artistique. Ce dernier travaillera avec Anthony Minghella, Jane Campion, Martin Scorsese et Wes Anderson. Excusez du peu.
Parmi les acteurs, il faut trouver dans une Rome estivale, désertée de sa population, un jeune comédien pour interpréter le rôle principal. Cela sera le débutant, avant tout mannequin et danseur, Roland Wybenga, un Américain scrupuleux de bien faire, face à l’actrice de théâtre Paola Rinaldi tout aussi fraiche sur un plateau de cinéma. Elle finira comme actrice de soap opéra par la suite. De son côté, le producteur Tonino Cervi offre un chèque à Stéphane Audran, une amie fidèle qu’il dégote dans son impressionnant répertoire de noms, qu’elle s’empresse d’accepter : la star célébrée à l’international pour Le Festin de Babette venait de tourner également Les prédateurs de la nuit de Jess Franco. Pour quelques jours de tournage à Budapest, la voilà à jouer les divas face à un producteur qui ne demandait que cela et une jeune équipe déconcertée par ses caprices d’un autre temps.

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Une œuvre maudite sauf au Japon
Un an plus tard. Après une semaine de tournage à Dallas pour une séquence introductive et une conclusion texane au milieu des tours qui faisaient rêver les spectateurs de TF1, dont le but était de donner un arrière-goût d’Exorciste au récit (le professeur du film est missionné par l’Eglise qui garde pour elle les tenants et les aboutissants d’une affaire pas très catholique…), après un tournage à Rome et surtout hongrois particulièrement important pour l’ADN esthétique de l’œuvre, Spider Labyrinth (Il Nido del Ragno) est sacrifié lorsque proposé au public. La Meduza sort le film au plus creux de la période estivale, en 1988, sans vrai promo. Elle n’y croit pas et l’attractivité des salles est désormais nulle pour le public qui ne croit plus dans sa propre production locale. La série B locale passe totalement inaperçue avec son affiche de thriller inquiétante, mais peu évocatrice. Le résultat commercial est déconcertant pour toute l’équipe, mais parfaitement attendu. De cette improvisation scénaristique et artistique, personne n’en attendait un miracle.
A l’international, peu de pays en achètent les droits, même pas pour éditer notre araignée sur le support vidéo où elle aurait pu facilement tisser sa toile. A ce moment, les éditeurs européens préfèrent se tourner vers le cinéma d’action très en vogue grâce au culte de Rambo et des produits de la Cannon. En France, Spider Labyrinth sera même inédit en VHS. Finalement, seul le Japon vouera un culte à l’objet filmique non-indentifié grâce au look résolument punk et manga-esque de la femme araignée au visage d’illuminée. La créature roulant des yeux exorbités et dynamisant sa coiffure tout en spray, à la façon d’une Bonnie Tyler sous acide, a effectivement tout d’un fantôme nippon. Le temple japonais dédié à cette créature n’est donc qu’une évidence avec le recul qui est le nôtre, pauvres spectateurs qui découvrent enfin le film monstre, en 2023.

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En effet, il faudra attendre des décennies et la parution d’une édition combo Ultra HD/ blu-ray 3 disques, avec trois heures de suppléments, pour que le rejeton tardif d’une certaine exploitation italienne agonisante sorte enfin dans une édition vidéo qui lui fait justice, une restauration 4K magnifique de sens puisque, opérée à partir des négatifs originaux, elle témoigne de la somme de talents investis dans cette œuvre du bizarre, entre film noir et délire atmosphérique où les références scandent la projection.
Une femme araignée haute en couleur
Les décors et les personnages baignent dans des lumières puissamment élaborées et bariolées comme Mario Bava et Dario Argento en raffolaient. Des séquences giallesques invitent une certaine dextérité dans la technique pour filmer les mises à mort. On pense inévitablement à un meurtre éprouvant que l’on croirait tiré de Suspiria. Spider Labyrinth offre également une superbe balade dans les souterrains gothiques et macabres de Budapest et de Rome, selon les deux lieux de tournage qui ont servi à la séquence, ravivant les noirceurs de l’œuvre caverneuse de Lucio Fulci. De mystérieuses sphères pleines de surprises invitent le souvenir d’un certain Phantasm de Don Coscarelli. Une monstrueuse transformation de bébé, particulièrement gore et grotesque, régurgitent les effets de The Thing de Carpenter. Evidemment, dans son délire narratif sectaire, jusque dans sa mise en scène paranoïaque, l’hommage à Polanski, et notamment au Locataire et à Rosemary’s Baby pour l’intrigue, est une autre évidence que l’équipe ne dissimulera pas des années après, dans les premiers bonus émergeants sur ce film dont on ne connaissait rien.
Spider Labyrinth pâtit d’un rythme mollasson
Nous ne transformerons pas pour autant Spider Labyrinth en un chef d’œuvre méconnu pour cinéphiles investigateurs. Le film est puissamment bis dans son rythme et sa réalisation mollassonne qui relève pourtant à chaque fois de l’exercice de style. Les snobs resteront blasés en apparence. De même, le jeu des acteurs servira de thermomètre à sa propre affection pour le genre. Si Stéphane Audran tire son épingle du jeu grâce à son expérience manifeste qui la conduit à éviter le surjeu dont elle était capable lorsqu’elle était mal dirigée, celui, homoérotique de l’acteur principal, un brin lisse, peut interroger. Quant à l’interprétation de l’actrice Paola Rinaldi (qui ne refera plus de cinéma), elle peut également paraître factice. Néanmoins, les deux jeunes gens abondent de bonnes intentions qui leur permettent de faire de leurs faiblesses une vraie force, externalisant une synergie jusqu’à une scène puissamment érotique. On ne ressent donc nulle déception, mais toujours, au contraire, une vraie délectation de tout ce qui a pu rendre fabuleux ce cinéma rital d’un imaginaire de seconde zone qui in fine ne ressemble qu’à lui-même et qui, des décennies après son trépas, fait palpiter bien des cœurs aux quatre coins du globe.

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A découvrir en vidéo chez Severin Films
Que cette pépite d’atmosphère, offerte aux délires ésotériques violents et tarabiscotés puisse être découverte si tardivement, revêtue des plus beaux apparats de la 4K, dans une copie vraiment impressionnante de limpidité, c’est bien la garantie d’un voyage dans le temps. Spider Labyrinth projette les spectateurs à l’époque où la cinquième chaîne française et la toute jeune M6 s’amusaient à diffuser les derniers téléfilms en série d’Italie, notamment de Lamberto Bava (Graveyard Disturbance, Until Death…), mais ces derniers, aussi plaisants que maladroits, étaient bien loin d’arriver à la hauteur de ce lâché d’araignées. Envoûtant, sibyllin, oppressant jusque dans sa peinture baroque d’une Budapest déserte et fantomatique, prête à vous emprisonner dans son dédale de rues courbées, Il Nido del Ragno que l’on aime jusque dans son design publicitaire mythique (l’affiche du Spataro Studio, elle, z beaucoup voyagé jusqu’aux pages de nos magazines spécialisés), est un must du cinéma bis italien. Un petit objet de fascination à découvrir au plus vite, si possible dans l’édition limitée all zones, ornée d’un CD de la magnifique musique de Franco Piersanti, aux réminiscences volontairement hitchcockiennes, puisque le cinéaste comptait aussi rendre hommage à Vertigo. Bref, sous ce linceul d’accords désirables, le combo Séverin semble être l’édition ultime qui boucle l’existence même de cette œuvre éclose dans la douleur, mais redécouverte dans un infini bonheur.

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