Typique d’un certain cinéma français polisson des années 80, L’amour propre ne le reste jamais très longtemps de Martin Veyron propose une analyse assez pertinente des rapports hommes / femmes à la suite de la libération sexuelle, le tout assaisonné de dialogues égrillards souvent drôles.
Synopsis : La découverte, grâce à Rose, de la “zone G” est un grand moment de la vie pour Gautier. Après la révélation de cette nouvelle dimension sexuelle, il va chercher à la reproduire en passant de femme en femme.
Critique : En Italie, la fin des années 70 a vu fleurir des sexy comédies très marquées par la tradition burlesque et par la commedia dell’arte, tandis que la France, sans doute plus fidèle à sa tradition littéraire, s’est engagée dans des comédies polissonnes fondées sur un verbe paillard et rabelaisien. Cela débute de manière tonitruante avec Les valseuses (1973) de Bertrand Blier, puis s’est poursuivi avec des œuvres aussi audacieuses que salaces dans le style de Et la tendresse ?… Bordel ! (Patrick Schulmann, 1979).
Les auteurs de BD se sont aussi beaucoup illustrés dans le genre au début des années 80, soit en étant adaptés au cinéma par d’autres, soit en contribuant eux-mêmes à ces tentatives de transposition sur grand écran de leur univers décomplexé. On pense notamment au Roi des cons (Claude Confortès, 1981) d’après Wolinski, Vive les femmes (Confortès, 1983) et Gros dégueulasse (Bruno Zincone, 1986) d’après Reiser. Mais l’auteur de BD à avoir véritablement passé le cap de la réalisation fut Gérard Lauzier avec T’empêches tout le monde de dormir en 1982.
La plupart de ces films, marqués par des dialogues fleuris, ont connu un certain succès en salle. De quoi pousser la société de production de Claude Zidi – Productions Films 7 – à investir dans la première expérience cinématographique de l’auteur de BD Martin Veyron. Ce dernier adapte donc sa bande dessinée éponyme sortie en 1983 en embarquant dans l’aventure Jean-Luc Bideau, déjà célèbre pour sa participation très remarquée dans Et la tendresse ?… Bordel !, ainsi que la jeune Corinne Touzet.

© Reiser / affiche : Landi
Typique d’un certain cinéma français davantage fondé sur le dialogue et le comique de situation que sur la mise en scène, L’amour propre… souffre clairement d’un manque patent d’imagination dans la réalisation, d’une platitude assez affligeante. De même, le scénario n’est rien d’autre qu’une accumulation de saynètes plus ou moins drolatiques ou amères en fonction des moments. La seule colonne vertébrale tient en l’évolution des personnages qui vont, peu à peu, s’apercevoir de leurs erreurs.
Là où Martin Veyron gagne des points par rapport à l’ensemble de ses confrères de l’époque, c’est que son film n’est en aucun cas un prétexte à multiplier les gags salaces, mais qu’il permet d’ausculter avec une certaine pertinence les interrogations des deux sexes au sortir d’une décennie sexuellement très éruptive. Le métrage en dit long sur la mort progressive de la phallocratie, sur l’affirmation de la femme revendiquant enfin son droit au plaisir, n’hésitant pas à multiplier les expériences (y compris le lesbianisme) afin de satisfaire sa libido. L’homme apparaît dès lors comme assez misérable tant il se sent atteint dans sa virilité jusqu’alors incontestée.
Tout en étant très cru (on parle de bites, chattes, cramouilles, pipes et de se faire enculer, le tout sans aucune censure), L’amour propre… finit par indiquer que le fameux point G identifié dans les années 50 par le docteur Gräfenberg (mais popularisé au début des années 80 seulement) dépend en réalité de la sensibilité de chaque femme et que seul le sentiment éprouvé pour le partenaire peut réellement être pris en compte. Une leçon qui ne semble pourtant jamais moralisatrice tant l’auteur le dit avec naturel et sans se faire juge de ses personnages.
Certes, le métrage n’a rien d’un chef-d’œuvre et souffre clairement d’une importante déficience formelle, mais il reste aujourd’hui un exemple plutôt réussi d’un cinéma disparu, à la fois drôle – pour peu que l’on aime l’humour placé en dessous de la ceinture – et intéressant sur le plan sociétal. Ce film en dit finalement plus long que de grands discours sur la sexualité des Français durant les années 80.
Malheureusement, il n’a pas connu un écho suffisant en salles et Martin Veyron est retourné définitivement à ses crayons. D’ailleurs, ce genre allait rapidement être balayé des écrans deux ans plus tard par la crise du cinéma et par l’épidémie du sida qui a sonné le glas de la libération sexuelle des années 70-85.
Critique de Virgile Dumez

Illustration © Martin Veyron. Tous droits réservés.
Inédit en DVD et Blu-ray, L’amour propre ne le reste jamais très longtemps ne semble aujourd’hui disponible qu’en streaming sur YouTube, après des décennies où la VHS éditée par Proserpine demeurait l’unique moyen de rattrapage. Curieux sort réservé à cette œuvre dont on se souvient encore des affiches 4×3 ponctuant chaque station de métro en cette fin d’année 1985. Le titre à rallonge et son visuel demeurent inoubliables.
L’affiche base sa promotion sur une esthétique de bande dessinée érotique : celle d’un coït acrobatique sur fond d’éjaculation déchaînée. Cet esprit provocateur est celui du film, et c’est surtout la couverture de la BD de Martin Veyron dont il est tiré. Le mauvais goût de la campagne promotionnelle est totale, mais il reflète bien une époque où le jambon-beurre était offert à chaque projection de cinéma français. Les années 80 étaient érotiques, et l’été 1985 tout particulièrement.
Avec des critiques unanimement négatives, L’amour propre ne le reste jamais très longtemps s’annonçait déjà mal parti, son box-office sombrant semaine après semaine dans un contexte de crise naissante du cinéma. À l’heure où l’on parlait de Venise et de Deauville, la sortie du premier film de Martin Veyron faisait tache. Le résultat, médiocre artistiquement, s’accompagna d’une promotion principalement graphique, les plateaux télévisés étant rare en cette saison. C’était la dernière semaine de l’été : les nouveautés s’accumulaient, dont le drame charnel Tristesse et beauté de Joy Fleury avec Charlotte Rampling, Myriem Roussel et Andrzej Zulawski, ici dans un rare rôle de comédien.

© 1985 Alain Siritzky Productions / Affiche : Milo Manara. Tous droits réservés.
L’amour propre ne le reste jamais très longtemps restera le seul long-métrage de Martin Veyron, qui endossera la responsabilité de cet échec, lui qui, pourtant, à ce même moment commençait déjà à écrire un nouveau scénario. La production de Claude Zidi se veut coquine, mais moins que la BD d’origine. Un choix assumé par l’auteur, décidé à livrer une adaptation moins scabreuse et surtout dépourvue de scènes pornographiques, voire érotiques. Un film sur le sexe sans vraies scènes osées… Résultat : le film fut interdit seulement aux moins de 13 ans, et non aux moins de 18, puisqu’il se limite à des fesses, des seins et des dialogues salaces. Pas de quoi provoquer une ruée dans les salles. De plus, la réalisation, terne, n’a enthousiasmé ni la presse ni le public, mais là encore, c’était un choix du réalisateur. Une semaine avant sa sortie, Le Film Français rappelait que Veyron avait voulu tourner un film “sage, simple”, sans recherche d’effets de mise en scène. Honnêtement, cela se voit.
Face à l’anglo-saxon Legend de Ridley Scott (41 écrans), L’amour propre constitue la grosse nouveauté française du mercredi 28 août avec 36 salles. Pas de chance : dès le premier jour, il est largué derrière Tom Cruise et ses licornes (17 695 entrées contre 9 069 pour Jean-Claude Dauphin, ici à la recherche du point G). Au moins, L’amour propre devance nettement les autres nouveautés : Goulag séduit 4 396 spectateurs dans 28 salles, Tristesse et beauté en attire 3 174 dans 18 salles, Les débiles de l’espace s’écrase avec 1 422 spectateurs dans 23 salles, et Horror, suite de Hurlements, hurle surtout devant des salles clairsemées (1 473 entrées dans 21 salles). Dans le circuit art et essai, il faut signaler les belles promesses de Stop Making Sense et de No Man’s Land d’Alain Tanner.
À l’issue de la première semaine parisienne (28 août), Alain Delon domine avec Parole de flic (138 844 entrées). Legend, film pourtant maudit, attire tout de même 116 274 amateurs de fantasy. L’amour propre termine troisième, mais seulement avec 60 981 entrées. Depuis son premier jour à 9 000 spectateurs érotomanes, le front cède face à un bouche-à-oreille fragile. Côté concurrence, les nouveautés s’en sortent encore plus mal : Goulag (33 000), Tristesse et beauté (21 000), Horror (13 000) et Les débiles de l’espace (11 000) subissent de plein fouet la saturation hebdomadaire et leur piètre qualité.
Le circuit parisien de L’amour propre présente peu de salles sous la barre des 1 000 entrées hebdomadaires : à peine 10 sur 36 copies. La comédie affiche même un pic notable de 5 132 tickets au Montparnasse Pathé.
La deuxième semaine aurait pu basculer vers le succès ou l’échec. Pas de chance : la chute de 39,4% ramène le film à moins de 40 000 entrées. Est-ce dû à l’arrivée de Police de Pialat avec Gérard Depardieu (230 648 entrées), ou à celle du Gaffeur avec Jean Lefebvre (26 000) en sixième position ? Non : c’est simplement que le film de Veyron laisse le public indifférent, là où il aurait peut-être davantage d’érotisme à l’écran. En troisième semaine, il perd encore autant, avec seulement 17 878 spectateurs parisiens.
La quatrième semaine marque la dégringolade : la BD adaptée se retrouve réduite à 5 cinémas pour 4 322 spectateurs, atteignant un total de 120 157. Elle restera deux semaines supplémentaires à l’affiche avant d’achever une carrière éclair de 6 semaines avec seulement 122 867 entrées Paris-Périphérie. Le film aura à peine doublé son score de première semaine, trahissant un bouche-à-oreille majoritairement défavorable.
La province ne fera guère mieux : en fin de carrière, le total France plafonne à 421 986 entrées, soit un score encore inférieur à celui d’une autre BD adulte adaptée cette année-là, Le Déclic, qui avait pourtant échoué avec 474 000 spectateurs quelques mois plus tôt.
Quelques mois après, en février 1986, ce sera au tour d’une autre BD coquine de subir l’opprobre absolue : Paulette la pauvre petite milliardaire, dont on vous propose de découvrir l’histoire extraordinaire ici...

© Wolinski (dessin), L.P.C (agence); A.R.P. (agence) © 1985 G.P.F.I, AMLF, C.A.P.A.C. Tous droits Réservés
Martin Veyron, Jean-Luc Bideau, Nathalie Nell, Marianne Basler, Jean-Claude Dauphin
Comédie adaptée d’une BD, Comédie française, Comédie française des années 80, Comédie paillarde, Les flops de l’année 1985, Nanar, 1985, Cinéma français, AMLF