Demeure gothique dans la brume et disparitions mystérieuses sont au programme de La Résidence, chef-d’œuvre du cinéma espagnol. Ou quand la poésie se fait macabre.
Synopsis : Une nouvelle élève arrive au pensionnat de jeunes filles dirigé par Mlle Fourneau. Celle-ci fait régner une discipline de fer sur ses protégées. Non contente de soumettre ses élèves à la torture, Mlle Fourneau se révèle une mère possessive à la limite de l’inceste avec son jeune fils, à qui elle interdit tout contact avec l’extérieur. Bientôt, des pensionnaires disparaissent…
Serrador, un homme de télévision qui passe au grand écran
Critique : Au cours des années 60, l’homme de télévision Narciso Ibáñez Serrador a créé en Espagne la série télévisée Historias para no dormir qui reprenait le même concept que sa série précédente Mañana puede ser verdad (1962), qui, elle, était destinée à la télévision argentine. Comme il n’y avait alors que deux chaînes en Espagne, la série a marqué durablement les esprits puisque Narciso Ibáñez Serrador a introduit pour la première fois dans les foyers ibériques des récits fantastiques et horrifiques. Ce triomphe a rapidement fait de lui l’Alfred Hitchcock espagnol, d’autant qu’il réalise et présente lui-même chaque épisode à la manière du maître du suspense dans Alfred Hitchcock présente…

Jaquette britannique de La Résidence, 2023 – Package design : Metro-Goldwyn-Mayer, Arrow Film. Artwork by Colin Murdoch .
Lorsque le scénariste et romancier Juan Tébar lui propose d’adapter son court récit intitulé Mama pour sa série, le réalisateur perçoit le potentiel d’une telle histoire et préfère laisser de côté ce projet pour le développer en long métrage. Ainsi, il achète les droits à l’écrivain, puis se charge d’en écrire une adaptation pour le grand écran qui s’intitulera La Résidence (1969).
La Résidence, une riche production à vocation internationale
Désormais très puissant, Narciso Ibáñez Serrador parvient à monter son premier long sans aucun problème, disposant même d’un budget record pour une production uniquement espagnole et de six mois de tournage qui lui ont permis de maîtriser chaque détail de manière perfectionniste. Très ambitieux, le cinéaste décide de tourner son film en langue anglaise afin de pouvoir mieux l’exporter, comme le faisaient déjà fréquemment les Italiens.
Il lance un casting international et grâce à la maestria de son scénario, il réussit à séduire la star Lilli Palmer, d’origine allemande, mais connue dans le monde entier, y compris aux Etats-Unis. Il engage également plusieurs acteurs britanniques dont les jeunes John Moulder-Brown (excellent dans le rôle de l’ado brimé par sa mère) et Mary Maude (parfaite en âme damnée de la directrice de l’établissement). Il les mêle à des actrices du cru comme Cristina Galbó et Maribel Martín, toutes très bien dirigées.
Un réalisateur exigeant qui ne transige pas avec sa vision du cinéma
Il faut dire que le réalisateur n’est pas réputé pour être un tendre et il a notamment été parfois odieux avec certaines de ses recrues, au point de les faire renoncer à leur rôle. Ainsi, certaines scènes ont dû être tournées plusieurs fois à cause d’un brusque changement de casting. L’artiste, très rude, savait ce qu’il voulait. D’ailleurs, il s’est entouré des meilleurs collaborateurs possibles comme Manuel Berenguer à la photo ou encore Waldo de los Ríos pour la musique, par ailleurs magnifique. Enfin, le cinéaste a eu recours aux services de la monteuse Mercedes Alonso afin de contourner la censure en coupant les plans de manière judicieuse – ils suggèrent plus qu’ils ne montrent, mais demeurent terriblement efficaces.

© 1972 Les Films Marceau Concordia, René Chateau Vidéo / Jaquette blu-ray : L’Etoile Graphique. Tous droits réservés.
A l’arrivée, La Résidence (1969) provoque un choc esthétique et thématique immédiat. Doté d’une réalisation très classe, faisant la part belle à des éclairages expressionnistes et mettant en valeur de splendides décors gothiques, le film nous transporte dans un lieu clos dont l’ambiance perverse nous marque dès les premières séquences. Le spectateur, enfermé comme l’héroïne durant toute la durée du métrage dans cet univers étrange, ira de surprises en surprises dans ce pensionnat où des jeunes filles disparaissent mystérieusement.
Un pensionnat comme métaphore de l’Espagne franquiste
Prenant le temps de détailler la psychologie des personnages, le cinéaste s’attache à créer une ambiance trouble, où les désirs sexuels restent de l’ordre de l’interdit. Tandis que la directrice entretient une relation sadomasochiste avec ses pensionnaires, elle éprouve aussi une attirance inavouable envers son cher fiston de quinze ans.
L’action du film se situe en France, mais le spectateur comprendra vite que cette délocalisation permet au cinéaste de parler de son pays : l’Espagne franquiste. Ainsi, la résidence close où tout est interdit n’est autre que la métaphore d’une dictature fondée sur un catholicisme puissant. Serrador montre un Etat où les disparitions mystérieuses ne troublent personne et où la morale réprime tous les sentiments. Malgré l’emprise de cette bonne conscience religieuse, les désirs humains finissent par reprendre le dessus et par faire basculer l’équilibre précaire imposé par la force.
Le véritable acte de naissance de l’horreur ibérique
Au-delà de cette richesse thématique passionnante, le cinéaste déploie un art du montage novateur et use à merveille de l’outil cinématographique afin de plonger le spectateur au cœur de l’action – tous les meurtres sont d’une beauté à couper le souffle. Le paroxysme est atteint lors d’un final étonnant et d’une poésie macabre bouleversante.
Gros succès lors de sa sortie en Espagne, La Résidence a marqué le véritable début de l’âge d’or du cinéma horrifique ibérique. Effectivement, les films précédents tournés par Jesús Franco ou Paul Naschy étaient surtout des films de niche qui reprenaient des recettes vues à l’étranger. Avec La Résidence, Serrador s’est bien sûr inspiré des films de la Hammer et des œuvres d’Alfred Hitchcock (notamment Psychose), mais il est parvenu à créer une ambiance typiquement ibérique qui se retrouvera bien plus tard dans les œuvres de cinéastes comme Alejandro Amenábar, Jaume Balagueró, J.A. Bayona ou encore Paco Plaza.
Un bijou encore trop rare en France
En France en revanche, La Résidence est passée plutôt inaperçue en arrivant sur les écrans en plein mois d’août 1972 dans les cinémas parisiens Le Balzac, Rio Opéra et Max Linder. En quinze jours, le film a attiré 22 752 amateurs de cinéma gothique. Il a fallu attendre les années 2000 pour que René Chateau Vidéo sorte un DVD très austère du film, puis 2025 pour le découvrir enfin dans ses couleurs d’origine en blu-ray chez Sidonis Calysta.
De son côté, Narciso Ibáñez Serrador ne signera qu’un film de plus intitulé Les Révoltés de l’an 2000 (1976) prouvant que son premier essai n’était pas un coup de chance. La Résidence est donc un chef-d’œuvre poétique à ranger aux côtés des Innocents (1961) de Jack Clayton, mais aussi d’un certain nombre de films de Mario Bava. Un film rare et précieux, à (re)découvrir d’urgence.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 9 août 1972
Acheter le blu-ray du film
Voir le film en VOD

© 1972 Les Films Marceau Concordia, René Chateau Vidéo / Affiche : Guy Jouineau – Guy Bourduge. Tous droits réservés.
Biographies +
Narciso Ibáñez Serrador, Lilli Palmer, Cristina Galbó, John Moulder-Brown, Maribel Martín, Mary Maude
Mots clés
Cinéma espagnol, Cinéma gothique, La pension au cinéma, Relations mère-fils au cinéma, L’inceste au cinéma, Le sado-masochisme au cinéma