Grand film sur la découverte de la sensualité et les espoirs déçus de mai 68, Innocents The Dreamers est un pur bonheur de cinéphile signé par un auteur en état de grâce. A découvrir dans une superbe copie 4K.
Synopsis : Mai 1968, à Paris. La révolte étudiante gronde, les manifestations se multiplient. Invitent et son frère Théo, restés seuls dans la capitale pendant les vacances de leurs parents, invitent chez eux Matthew, un étudiant américain qu’ils ont rencontré à la Cinémathèque où ils passent le plus clair de leur temps. Dans cet appartement, ils rejouent les scènes de leurs films préférés, cherchent à se découvrir en se livrant à des jeux sensuels de plus en plus troubles.
Retour à Paris pour Bernardo Bertolucci
Critique : Après les grandes fresques historiques de la fin des années 80 et du début des années 90 (Le dernier empereur, Un thé au Sahara, Little Buddha), Bernardo Bertolucci est revenu à un cinéma plus intimiste avec des œuvres comme Beauté volée (1996) et Shanduraï (1998). En 2003, il poursuit dans une veine intermédiaire en adaptant au cinéma la nouvelle de Gilbert Adair intitulée The Holy Innocents (1988), premier opus d’un écrivain qui allait ensuite signer le livre culte Amour et mort à Long Island (1990).
Gilbert Adair a été engagé pour écrire lui-même le script, en collaboration avec Bertolucci, puis est resté auprès du réalisateur tout au long du tournage afin de pouvoir modifier le scénario au fur et à mesure du tournage, une pratique courante chez le cinéaste. Toujours épaulé à la production par Jeremy Thomas, Bertolucci pose à nouveau ses caméras à Paris, trente ans après son sulfureux Dernier tango à Paris (1972), afin de reconstituer la période de février à mai 1968.
Regard nostalgique sur le vent de liberté de mai 68
Ainsi, dans Innocents The Dreamers, Bernardo Bertolucci revient sur ces événements marquants qui vont des manifestations des cinéphiles pour demander la réintégration d’Henri Langlois comme directeur de la Cinémathèque française après un limogeage incompréhensible. Cet épisode est ici rejoué par Jean-Pierre Kalfon et Jean-Pierre Léaud devant la caméra de Bertolucci, tandis que des images d’archives montrent les mêmes plus de trente ans auparavant en pleine lecture de tracts visant à défendre Langlois. Ce moment qui tient du collage est un pur manifeste esthétique qui va perdurer durant la totalité d’une œuvre qui cite ses références en incluant non seulement des scènes des films qu’elle évoque, mais qui utilise aussi des bandes originales d’autres films.
Bertolucci rend ainsi hommage au travail de Jean-Luc Godard, cinéaste qu’il admire depuis son passage à la Cinémathèque française lorsqu’il était lui-même étudiant à Paris. Si le réalisateur n’a pas connu les événements de mai 68 car il était alors en plein tournage en Italie, il a toujours été un compagnon de route des révoltes de ces années-là. Il ne pouvait donc que se reconnaître dans les personnages créés par Gilbert Adair, eux-mêmes largement inspirés par Les enfants terribles de Jean Cocteau – et donc de son adaptation cinématographique éponyme par Jean-Pierre Melville.
Une œuvre très sensuelle sur la découverte de la sexualité
Ainsi, le personnage de jeune étudiant américain incarné avec beaucoup de subtilité par Michael Pitt apparaît comme une émanation non seulement de l’écrivain, mais aussi du cinéaste. Dès lors, les auteurs s’échappent progressivement de la description des événements historiques pour suivre la découverte de la sexualité par trois jeunes cinéphiles. Enfermés pendant une grande partie du film dans un appartement, les deux jumeaux interprétés par les très jeunes Eva Green et Louis Garrel et l’étudiant américain vont tout d’abord vivre à travers leur cinéphilie, avant que la sensualité ne s’abatte sur leur trio, avec une dimension incestueuse qui semble être une obsession dans l’œuvre de Bertolucci – on pense forcément à La luna (1979).

© 2003 Recorded Picture Company (RPC), Fiction, Peninsula Films / Jaquette : L’Etoile Graphique. Tous droits réservés.
Dès lors, le long métrage qui confrontait politique et cinéphilie dérive vers un érotisme de plus en plus marqué, notamment dans sa deuxième heure, parfois très chaude. En fait, Bertolucci s’émerveille de la naissance du désir au sein d’une jeunesse éprise de liberté. Il y puise ainsi lui-même une forme de renaissance artistique après quelques œuvres mineures. Ainsi, il s’inscrit dans le même vent de liberté sexuelle qui soufflait durant mai 68 et les années qui suivirent. Marqué par une grande sensualité – les acteurs s’exposent sans pudeur à la caméra, toujours dans le consentement – Innocents The Dreamers donne une vision plus positive de la sexualité que celle proposée par le dérangeant Dernier tango à Paris.
De l’échec de l’utopie libertaire!
En fait, Bernardo Bertolucci fait ici le constat de l’échec de cette utopie libertaire, démontrant dans la séquence finale – où la rue pénètre par inadvertance dans l’appartement par le biais d’une pierre jetée à travers la fenêtre – que la politique finit par diviser les êtres les plus proches. Le trio ne peut pas éternellement vivre ensemble, car la transgression ne peut perdurer indéfiniment, avant que les choix politiques de chacun consomment la rupture. Ainsi, l’étudiant américain ne peut se résoudre à la violence, là où Louis Garrel décide de passer à l’action pour effectuer la révolution qu’il n’a expérimentée que dans les livres et les films.
Le choix de Bertolucci ne fait aucun doute tant il insiste sur le choix éclairé du jeune étranger, tandis que ses amis s’égarent sur la voie sans issue du maoïsme et de la révolution permanente. D’ailleurs, leur origine bourgeoise n’est aucunement anodine puisque cette révolte étudiante de mai 68 a été majoritairement portée par des jeunes bourgeois qui pensaient parler au nom du prolétariat. Leur échec était donc en quelque sorte programmé, d’autant que les intellectuels de l’époque se sont totalement fourvoyés en mettant en avant des événements comme la révolution culturelle de Mao Zedong, particulièrement idéalisée et mal comprise en Occident.
Innocents The Dreamers, un film magistralement réalisé
Réalisé de main de maître par un cinéaste en pleine possession de ses moyens, Innocents The Dreamers propose un nombre conséquent de plans séquences magistraux, avec notamment l’aide de la Steadycam. Ainsi, le réalisateur tourne de nombreuses séquences où la caméra se joue de la géographie des lieux de manière virtuose, à la manière d’un Martin Scorsese dans Casino (1995) pour les plans dans les couloirs. Parfois, il va jusqu’à passer de manière invisible de plans à la grue à ceux réalisés à la Steadycam afin d’embrasser à la fois les lieux, tout en suivant ses protagonistes à la trace.
On pense aussi à Scorsese dans la volonté de Bertolucci de baigner son film dans une ambiance sonore typique de l’époque. Ainsi, la bande sonore est non seulement constituée de musiques d’autres films, mais aussi de morceaux de Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jefferson Airplane, ainsi que de quelques succès français de Michel Polnareff ou encore Françoise Hardy.
Un cinéaste en liberté
Le résultat est une œuvre qui fait preuve d’une fraîcheur de ton étonnante pour un cinéaste qui dépassait alors la soixantaine. Sa liberté, aussi bien dans sa thématique que dans sa forme, fait tout le sel d’Innocents The Dreamers. Il faut enfin signaler l’excellence de l’interprétation du trio principal. Eva Green dont ce fut la deuxième expérience au cinéma a mené la belle carrière que l’on sait et Louis Garrel est devenu une figure majeure du cinéma français. Seul Michael Pitt a connu une carrière plus décevante dans les années 2010 après de belles promesses dans les années 2000.
Présenté en avant-première au Festival de Venise 2003, puis au Festival de Sundance, Innocents The Dreamers est sorti en salles en France à partir du 10 décembre 2003 sur une combinaison de 150 salles. La même semaine, il était concurrencé sur son domaine du film d’art et essai par Thirteen (Catherine Hardwicke) qui parlait également de la sexualité des adolescents. Sur le plan commercial, le métrage est concurrencé par la comédie ratée Ripoux 3 (Claude Zidi) et le film d’animation Les Looney Tunes passent à l’action (Joe Dante).
Box-office français de Innocents The Dreamers
Mais Innocents The Dreamers se fait même doubler par la reprise du Seigneur des anneaux : les deux tours (Peter Jackson), préparant l’arrivée du troisième volet la semaine suivante, et ne mobilise que 47 922 cinéphiles pour sa première semaine, très décevante. Dès sa deuxième semaine, les exploitants se débarrassent du drame érotique qui perd plus d’une soixantaine d’écrans et s’effondre à 16 201 spectateurs sur toute la France. L’échec public est tel que le long métrage termine sa carrière française avec seulement 79 849 entrées. Pour un budget estimé à 15 millions de dollars, le résultat est déplorable.
Par la suite, le film n’a eu le droit qu’à une discrète sortie DVD. Toutefois, il a été restauré en 4K en Italie en 2023, prouvant son importance sur le plan cinématographique.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 10 décembre 2003
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Biographies +
Bernardo Bertolucci, Eva Green, Louis Garrel, Jean-Pierre Léaud, Robin Renucci, Jean-Pierre Kalfon, Anna Chancellor, Michael Pitt
Mots clés
Cinéma franco-italien, Paris au cinéma, La cinéphilie au cinéma, La sexualité des adolescents au cinéma, L’inceste au cinéma
