Film drôle, impertinent et qui ressemble aux comédies italiennes des années 70, La Buraliste de Vallecas livre aussi un constat cinglant de la société espagnole des années 80. Un inédit amusant et intelligent à découvrir.
Synopsis : Leandro et Tocho, deux petits voyous sans envergure, et surtout sans expérience, pénètrent dans un bureau de tabac avec l’intention de braquer la caisse. Mme Justa, la gérante, et sa nièce Angeles, parviennent à déjouer les intentions des malfrats. Mais, pendant qu’à l’extérieur, la police – et les habitants du quartier – prépare l’assaut, une complicité inattendue naît entre les voyous et les « victimes ».
Les derniers feux du cinéma quinqui
Critique : Alors qu’il vient de connaître une période faste sur le plan commercial avec ses films appartenant au genre quinqui (pellicules chocs traitant de la délinquance juvénile) comme Navajeros (1981) et le diptyque Dose mortelle (El Pico, 1983) et El Pico 2 (1984), le cinéaste espagnol Eloy de la Iglesia choisit de clore son cycle avec l’adaptation d’une pièce de théâtre comique intitulée La Buraliste de Vallecas créée en 1981 par son ami José Luis Alonso de Santos.
Ce choix peut sembler étrange de prime abord car le cinéaste n’est pas connu pour son humour, même si bon nombre de ses films comportent quelques moments ironiques. Mais finalement, en réalisant La Buraliste de Vallecas (1987), il entérine en quelque sorte la fin d’un genre qui a dominé le box-office espagnol durant une bonne dizaine d’années. Désormais, une nouvelle génération prend le pouvoir, incarnée notamment par les œuvres outrancières de Pedro Almodóvar qui va rencontrer un succès international, là où Eloy de la Iglesia n’a marqué que son pays. Pourtant, si certains fans du réalisateur ont désavoué cette comédie, force est d’admettre qu’elle s’insère parfaitement dans la filmographie de son auteur et qu’elle ne dépareille aucunement.
Pour 100 pesetas, t’as plus rien!
Tout d’abord, on y retrouve toutes les préoccupations sociales du cinéaste puisqu’il s’intéresse ici à la vie du quartier de Vallecas, connu pour être le coin le plus populaire, mais aussi le plus dangereux de Madrid. Il nous invite à suivre le braquage raté d’un petit bureau de tabac par deux amateurs qui vont rapidement se retrouver coincés à l’intérieur, retenant en otage les deux occupantes du lieu afin d’éviter l’assaut de la police. En fait, Eloy de la Iglesia retrouve ici la thématique de la petite délinquance et, par la même occasion, filme à nouveau son comédien fétiche – et amant dans la vraie vie – José Luis Manzano.

© 1987 Artus Films, Mercury Films. Tous droits réservés.
La présence même du jeune comédien, par ailleurs vrai délinquant et drogué notoire, rattache donc inévitablement La Buraliste de Vallecas au genre quinqui, même s’il s’agit ici davantage d’une comédie légère qui se rapproche d’ailleurs de Pour 100 briques, t’as plus rien ! (Édouard Molinaro, 1982). Ainsi, la comédie démarre sur les chapeaux de roues lorsque les deux complices se heurtent à la résistance farouche de la buraliste, brillamment interprétée par l’imposante Emma Penella – que l’on pourrait comparer à notre Jacqueline Maillan nationale.
D’excellents acteurs pour une comédie échevelée
La comédienne fait preuve d’une personnalité forte qui ne peut que déclencher l’hilarité, tant elle est pugnace. Parmi les otages, on trouve également Maribel Verdú dans l’un de ses premiers rôles. Affublée au début d’un appareil dentaire affreux, l’actrice livre une performance qu’aurait apprécié Almodóvar. Enfin, le deuxième compère du braquage est incarné par José Luis Gómez, grand acteur de théâtre qui trouve ici un emploi parfaitement adapté à son physique.
Mais le plus intéressant dans La Buraliste de Vallecas vient du fait que l’auteur met en scène un cas typique de syndrome de Stockholm, que l’on peut également interpréter comme un rapprochement entre personnes d’une même classe sociale. Finalement, les victimes et les bourreaux vont finir par faire cause commune face aux forces de l’ordre qui représentent l’Etat dans ce qu’il peut avoir de plus répressif. Mais là aussi, Eloy de la Iglesia fait preuve de finesse en rendant plusieurs policiers fort sympathiques, tandis que leur hiérarchie est montrée du doigt.
Une comédie sociale progressiste qui écorne les classes dirigeantes
En fait, Eloy de la Iglesia, en tant que sympathisant communiste, prend la défense du prolétariat contre une bourgeoisie qui est aux manettes, tout en étant aussi corrompue que le peuple. Il fustige notamment la récupération politique des faits divers à des fins électoralistes. Enfin, les médias n’ont guère plus de déontologie puisqu’ils cherchent systématiquement le scoop sensationnaliste pour séduire le grand public. Finalement, derrière son aspect comique, La Buraliste de Vallecas est surtout une critique acerbe de la société espagnole, pas encore totalement remise de l’emprise du franquisme et de ses réflexes sécuritaires.
Si Eloy de la Iglesia a mis assurément la pédale douce sur les aspects trash de son cinéma, il n’en demeure pas moins un observateur éclairé de son pays en pleine transition démocratique. Il est aidé en cela par des interprètes formidables et qui parviennent à susciter l’empathie, comme dans les meilleures comédies italiennes des années 70. Gros succès en Espagne, La Buraliste de Vallecas n’a pourtant pas eu droit à une distribution en France, comme la plupart des films du cinéaste. Les cinéphiles pourront donc découvrir cette œuvre fort agréable et drôle à l’occasion de sa sortie chez Artus Films, au mois de mars 2026.
Critique de Virgile Dumez
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© 1987 Artus Films, Mercury Films / Jaquette : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
Biographies +
Eloy de la Iglesia, Jesús Puente, Antonio Iranzo, Simón Andreu, José Luis Manzano, José Luis Fernández Eguia dit ‘El Pirri’, Fernando Guillén, Maribel Verdú, Emma Penella, José Luis Gómez
Mots clés
Cinéma espagnol, Cinéma quinqui, Les braquages au cinéma, Les prises d’otage au cinéma, Comédie policière, Les violences policières au cinéma
