On l’appelle Trinita, d’Enzo – E.B Clucher – Barboni, véritable triomphe au box-office français, révéla la légitimité comique du tandem Terence Hill et Bud Spencer. Culte, forcément.
Synopsis : Trinita tireur émérite, retrouve par hasard son frère Bambino qui a usurpé l’identité du shérif local. Dans la vallée voisine, les menaces que subit une communauté de mormons de la part d’un terrible homme d’affaires et de ses hommes de main, va obliger les deux frères à venir faire le ménage…
Le premier gros succès d’Enzo Barboni réalisateur
Critique : Moins de deux ans après ses débuts comme réalisateur avec le western très sérieux Le bâtard de Dodge City, Enzo Barboni (ou E.C. Clucher pour l’international), prend tout le monde au dépourvu avec un western comique à petit budget. Tourné en Italie près de Rome pour la West Film du producteur Italo Zingarelli, On l’appelle Trinita est loin de ressembler au western hyper violent dont le cinéma italien s’était fait la patrie sous Sergio Leone. Le genre en difficulté au box-office doit se renouveler et, logiquement, la comédie prend le pas. On ne parlera pas de pastiche ou de négation du genre. Exit la gratuité morbide de certaines œuvres, le côté fantasmagorique et sépulcral de quelques classiques, ici la distribution de gifles et la baston suscitent l’adhésion d’un public plus jeune que l’on qualifierait de familial. Il va devenir la cible-même de Terence Hill et Bud Spencer, notamment lorsqu’ils collaboreront à nouveau avec le cinéaste (on pense aux films d’action comme Deux super flics, Quand faut y aller, faut y aller, ou Attention les dégâts).
Un ancien chef opérateur qui aime aussi rire
En tant que chef opérateur, Barboni avait certes travaillé sur des classiques du western comme Django et Texas Adios, mais également de nombreuses comédies qui ont laissé visiblement une trace chez lui, puisqu’il se montre parfaitement à l’aise avec la dimension humoristique qu’il aime déployer à l’écran non sans idées de réalisation. Dès l’incipit, où l’on assiste à la sieste de Trinita, crasseux et nonchalant, en train de se laisser tirer par son cheval en pilotage automatique, à travers des paysages de western bien connus, le ton est donné. Le public sera familial et Trinita saura plaire aux enfants pour sa dégaine cracra, aux hommes pour ses talents de tireur hors pair et de bastonneur, et aux femmes de par la plastique athlétique du comédien aux yeux bleus qui va conquérir l’Europe dans la foulée.
Les westerns spaghettis sur CinéDweller

© Thorn Emi, TF1 Studios, Rimini Editions. © 1971, West Film. All Rights Reserved.
Des dialogues en VF pas piqué des hannetons
Les dialogues, notamment dans la version française, sont particulièrement gratinés et peu recommandés aux sensibilités féministes contemporaines (on évoque des “gueules à faire avorter une femme enceinte” ; Trinita et son frère Bambino joué par Bud Spencer n’ont pas de mal à plaisanter sur le métier de “vieille pute” de leur mère). Cela participe à la dynamique comique du film de son époque qui prend aussi le temps pour démarrer. Il n’est pas injurieux de dire qu’On l’appelle Trinita n’est pas le plus haletant des films d’action. Si l’on met de côté une grosse baston collective sur la fin, Barboni n’a pas ressenti la pression commerciale d’en faire des tonnes. La carrière du duo, après pareil succès, devra en revanche toujours plus en rajouter pour aller dans le sens de l’internationalisation. Dès le sequel, On continue à l’appeler Trinita, on remarquera que les gags et les bagarres seront davantage au rendez-vous. Le budget aura entre temps enflé, même si on ne retrouve plus de vedette américaine majeure au générique. Le vilain qu’incarne Farley Granger dans le premier film est bien plus vendeur que l’apparition d’Harry Carey Jr dans la suite, chargé à son tour d’apporter une touche de légitimité américaine au projet.
Après Django et Sartana, Trinita sanctuarisé
Certes, On l’appelle Trinita est loin d’être le meilleur jalon de la carrière du tandem de par son récit de mormon peu exaltant, il pose néanmoins le charisme d’une paire de comédiens à la synergie rarement aussi patente à l’écran. Une mythologie en pleine construction qui tourne au phénomène d’exploitation. Dans les trois ans qui suivront, les distributeurs français proposeront des produits comme Ni Sabata, ni Trinita, moi c’est Sartana, Les Deux Fils de Trinita, Dépêche-toi Sartana, je m’appelle Trinita, Planque-toi minable, Trinita arrive, Fabuleux Trinita, On nous appelle les enfants de Trinita, Deux Frères appelés Trinita, Bounty Killer à Trinita, Les Gros Bras de Trinita, Trinita connais pas, T’as le bonjour de Trinita, Pour Pâques ou à la Trinita, Trinita nous voilà ! (alias Trinita en veux tu!! en voilà ?), Mon nom est… Trinita, Trinita, une cloche et une guitare, Trinita tire et dis amen… Des films d’exploitation aux titres improbables, sans aucun rapport avec la franchise initiale et sans le duo d’acteurs stars. Evidemment.

Affiche originale 1971 de On l’appelle Trinita. Illustrateur © Casaro. © West Film. All Rights Reserved.
Box-office de On l’appelle Trinita
Le mythique distributeur Les Films Jacques Leitienne est l’heureux responsable de la sortie française d’On l’appelle Trinita. Le distributeur de séries B, actif depuis la fin des années 50, s’était notamment fait une belle réputation grâce au cinéma de genre italien : Le triomphe d’Hercule, Le Colosse de Rome, 15 potences pour un salopard, Dieu est avec toi, Gringo, Django le taciturne, El Sartana, l’ombre de ta mort, Poker d’as pour Django… En 1971, la boîte indépendante culte glisse vers l’érotisme, mais c’est pourtant avec Trinita que Les Films Jacques Leitienne va connaître son plus gros succès annuel. En cette année, Jacques Leitienne propose des productions aussi variées que Le dernier des salauds, L’amour de gré ou de force, Lesbos, l’amour au soleil, Trois croix pour ne pas mourir, La horde des salopards, La débauche, Un doigt sur la gâchette, Pour mille dollars par jour, Tu peux… ou tu peux pas ?, Le clan des frères Mannata, Hercule défie Spartacus, Ah ! Si j’étais restée pucelle, Je suis une nymphomane, L’ingénue perverse, Le fils du Cid, 2 Trouillards en vadrouille… Du lourd.
Les Films Jacques Leitienne, c’était quoi?
Les Films Jacques Leitienne propose On l’appelle Trinita en plein milieu de la saison estivale, un 21 juillet, durant un été comptant des westerns comme Attaque au Cheyenne Club (James Stewart, Henry Fonda), Un doigt sur la gâchette, L’homme de la loi (Burt Lancaster), La chevauchée vers l’Ouest de Duccio Tessari, Reverendo Colt de León Klimovsky, Son nom crie vengeance de William Hawkins avec Anthony Stefen, Big Jake (John Wayne), Les Charognards (Oliver Reed), Capitaine Apache (Lee Van Cleef, Carol Baker)… Du Yankee, du spaghetti, mais Terence Hill le clodo et Bud Spencer le voleur de chevaux vont être la surprise.

D’après un visuel de Casaro. © 1971 Les Films Jacques Leitienne, West Film. All Rights Reserved.
On l’appelle Trinita traverse l’été parisien avec un beau succès surprise dans des cinémas comme l’Ermitage, le Rex, le Telsar, Le Bretagne ou le Drive-In de Rungis. En trois semaines, il a déjà amusé 79 556 entrées…
Le distributeur est tellement satisfait de ces premiers chiffres qu’il publie une page publicitaire annonçant 126 000 entrées dans le numéro du 3 septembre. On l’appelle Trinita est alors recalé aux écrans de continuation (l’Amiral, la Cigale, le Saint Antoine et le Barbizon). En fin de carrière parisienne, le Film Français annonce officiellement 118 926 entrées parisiennes en 6 semaines. Le phénomène est lancé. Il apparaît à Marseille le 4 août et prend la tête des entrées devant Le colt du révérend, Toulouse lui accorde une 3e place la semaine du 11 juillet, Bordeaux le place en première place la semaine du 26 août…
L’année suivante, le sequel, On continue à l’appeler Trinita, fera encore mieux avec 284 885 entrées sur 9 semaines. La première rencontre cinématographique de Terence Hill et Bud Spencer (Dieu pardonne, moi pas, de Giuseppe Colizzi, 1967) profitera du succès des deux films pour apparaître enfin en France, dans la foulée, en juin 1972, et attirera plus de 1 812 000 entrées.
1982, Trinita revient en grâce
1982. Une reprise particulièrement impressionnante, cette fois-ci lancée par AMLF (aujourd’hui Pathé), lui permettra de cueillir 149 770 spectateurs durant l’été, avec un nouveau visuel, toujours signé Casaro, mettant sur un pied d’égalité le duo Bud Spencer et Terence Hill quand l’affiche de 1971 se focalisait sur la nonchalance peinarde de Trinita… Terence Hill. En première semaine, le tandem occupe une belle 4e place, avec 21 écrans, dont 8 à en intramuros, avec 39 086 entrées. Il rétrograde en 5e place en 2e semaine, avec 38 811 entrées, une stabilité magnifique. En troisième semaine, la comédie d’E.B. Clutcher peut encore compter sur 28 740 retardataires. La comédie restera au total 9 semaines à l’affiche.
Proposé sur les écrans 15 jours après le film original, la reprise d’On continue à l’appeler Trinita réalise pas moins de 141 055 spectateurs sur la capitale en 9 semaines.
A l’issue des différentes reprises, On l’appelle Trinita cumulera plus de 2 600 000 entrées en France et 770 000 Parisiens.

Affiche reprise 1982. Illustrateur © Casaro. © West Film. All Rights Reserved
Vidéographie de On l’appelle Trinita
Le duo vedette, star du box-office pendant les années 70 et la première moitié des années 80, va largement profiter de l’émergence de la vidéocassette, avec notamment une édition chez Thorn Emi, star des vidéo-clubs, puis en 1988 une réédition chez Warner Bros. Il apparaît en DVD dans une première édition en 2005 chez TF1 Vidéo qui le propose ensuite en coffret 6 films en 2006, puis se focalise sur la “trinitalogie” en double DVD, en octobre 2010.
En 2026, Bud Spencer est mort depuis dix ans. Mais la mode autour du tandem a été ravivé. BQHL commercialise de nombreuses éditions des films de Terence Hill et Bud Spencer en blu-ray et même en 4K. De son côté, l’éditeur Rimini Editions met sur le marché le diptyque Trinita en mars. Parallèlement, Philippe Lombard publie aux éditions Pulse le livre ultime sur le tandem, Les aventures de Bud Spencer et Terence Hill. Un ouvrage magnifique d’un spécialiste que l’on retrouve sur l’édition vidéo d’On l’appelle Trinita, dans la section suppléments.
Les sorties de la semaine du 21 juillet 1971

Affiche reprise de On l’appelle Trinita. © West Film. All Rights Reserved.
Le test du blu-ray
Packaging & suppléments : 3,5 / 5
Le combo DVD et blu-ray est agrémenté d’un étui cartonné qui reprend malheureusement le même design que la jaquette. Le boîtier amaray contient néanmoins trois belles photos cartonnées.
En lieu et place du livret à la mode pour ce type de film culte, Rimini a décidé de faire appel à deux spécialistes pour expliquer le triomphe de Trinita… Philippe Lombard intervient pendant 25 minutes pour évoquer la place de cette comédie au sein du western italien et de la carrière de Bud Spencer et Terence Hill. L’auteur du livre Les aventures de Bud Spencer et Terence Hill fait montre d’une expertise évidente et un amour du genre qu’il a développé dès son enfance. Il le perpétue goulûment.
L’éditeur a produit une deuxième interview, cette fois-ci de Stéphane Lacombe (responsable des éditorial des éditions Frenezy). Bon connaisseur de l’Italie, il va, pendant 27 minutes, évoquer la carrière exceptionnelle de Trinita, lors de l’effondrement du western spaghetti. Un module spécial box-office plutôt rare dans ce genre d’édition qui vous permettra de mieux connaître l’année cinéma française 1971 que l’interviewé qualifie de pauvre en productions familiales, ce qui expliquerai le pouvoir d’attraction du personnage clochardisé qu’est Trinita. Stéphane Lacombe aborde aussi la réception critique plutôt bonne à l’époque.
Une galerie de photos animée permet pendant 4 minutes de se rincer l’œil.

© Rimini Editions.
L’image du blu-ray : 4 / 5
Contrairement aux éditions issues proposées par BQHL (Deux super-flics, Attention les dégâts, Salut l’ami adieu le trésor !…), Rimini ne propose pas de support 4K, mais un blu-ray de bonne qualité, avec une copie foisonnante de détails et une profondeur de champ ad hoc pour profiter des décors désertiques qui servent à la mythologie de Trinita. On peut peut-être reprocher à la copie proposée d’être un peu sombre dans sa luminosité. L’ensemble est stable et méritant.
Le son du blu-ray : 4 / 5
Parée du score culte de Franco Micalizzi qui hante l’esprit bien après la projection, la piste sonore de Trinita méritait bien une attention particulière. Toutefois, point de 5.1 pour ce film tourné en Mono en 1970, mais un 2.0 Dolby Digital (Dual Mono donc) en français et en anglais. Sur un plan sonore, les deux pistes disposent de qualités semblables. La piste anglaise internationale correspondant à la version exploitée sous le titre de They Call Me Trinity, est plutôt juste, mais les francophones peuvent préférer la VF qui leur sera plus familière. Il s’agit du doublage proposé en salle par AMLF, lors de la reprise de 1982. Elle a enchanté les enfants en vidéocassette et à la télévision.
Pas de possibilité de switcher d’une langue à l’autre durant la projection. Il faut obligatoirement passer par le menu principal. Un point peu satisfaisant, notamment pendant un test vidéo.
Les westerns spaghettis sur CinéDweller

© Rimini Editions, West Film. All Rights Reserved.
Biographies +
Enzo Barboni, Bud Spencer, Terence Hill, Ezio Marano, Ugo Sasso, Riccardo Pizzuti, Gisela Hahn, Farley Granger