Fable écologique, drôle et intelligente, Et la lumière fut confirmait l’originalité du cinéma d’Otar Iosseliani, ici à son sommet sur les plans plastique et thématique.
Synopsis : La vie s’écoule paisiblement dans un village utopique, vrai paradis terrestre, quelque part en Afrique : les hommes lavent le linge, les femmes chassent, les couples se font et se défont, on se querelle, on chante, on danse, on s’extasie devant un coucher de soleil, on naît, on meurt… Mais c’est sans compter l’étau de la déforestation qui se resserre peu à peu sur le petit village tranquille…
La genèse du projet par Otar Iosseliani
Critique : Au cours des années 80, le réalisateur géorgien Otar Iosseliani a quitté sa terre natale pour venir s’installer en France où il a notamment tourné Les Favoris de la lune (1984). Par la suite, il a réalisé un documentaire d’une cinquantaine de minutes intitulé Un petit monastère en Toscane (1988), avant de se lancer dans l’ambitieux projet d’Et la lumière fut (1989). Il explique lui-même la genèse du projet en ces termes dans Les Cahiers du Cinéma n° 427 de janvier 1990 :
Un jour j’ai feuilleté un livre de photos prises en Afrique, et, sans connaître ce continent, convaincu seulement par les regards émouvants et les visages de ces gens sans défense devant l’ouragan qui s’approche d’eux, j’ai pensé qu’on pouvait mettre en évidence dans ce pays la chute d’une certaine culture, considérée comme une culture primitive par les autres civilisations plus industrialisées et elles-mêmes privées de culture, donc encore plus primitives.
Cette note d’intention traduit parfaitement le sens donné au projet par le cinéaste qui est parvenu à mobiliser des capitaux français, allemands et italiens afin de pouvoir partir tourner au Sénégal dans les localités de Djiginoum et Ziguinchor. Là, le cinéaste a engagé des comédiens non professionnels qu’il va diriger comme à son habitude, essentiellement par les gestes qu’ils effectuent au quotidien, les laissant discourir dans leur langue natale, sans pour autant en effectuer une traduction. En postproduction, le cinéaste n’a ajouté qu’une quinzaine de cartons explicatifs comme au temps du cinéma muet.
Et la lumière fut, utopie africaine ?
Ainsi, Otar Iosseliani a pu pousser son idéal d’un cinéma entièrement centré sur l’image avec Et la lumière fut, une réussite absolument remarquable puisque le spectateur n’est jamais perdu, malgré l’absence de compréhension des dialogues. Avec cette nouvelle fable, le cinéaste ne cherche aucunement à embrasser le matériau anthropologique, mais bien à créer un village imaginaire qui serait une sorte d’utopie rousseauiste, fondée sur l’idée un peu naïve du « bon sauvage ». Toutefois, le cinéaste n’est pas dupe de ce qu’il décrit pendant la première heure du long métrage et il dynamite le tout par un humour qui est aussi sa marque de fabrique.
Dès lors, il invente une communauté villageoise fondée sur le matriarcat puisque ce sont les femmes qui chassent, qui dirigent le village et choisissent leur partenaire sexuel, tandis que les hommes sont voués aux tâches ménagères (lessive à la rivière, apport de l’eau, cuisine et reproduction). Dans ce monde utopique, les villageois peuvent se déplacer dans l’eau à dos de crocodile (qui ne sont donc pas agressifs du tout), les femmes peuvent faire se lever une bourrasque rien qu’en soufflant fort, tandis qu’il suffit d’invoquer une divinité locale pour faire tomber la pluie lorsqu’on le souhaite.
Un monde magique en voie de disparition
A propos de cette scène de pluie, Otar Iosseliani précise d’ailleurs lors d’un séminaire tenu à Bologne en août 1997 :
Dans Et la lumière fut, j’ai tourné une scène entièrement sous la pluie, qui constituait un élément-clé du film, la pluie tombant et s’arrêtant miraculeusement. Il nous a fallu puiser l’eau depuis une rivière située à deux kilomètres de distance, puis recourir aux mêmes pompes que celles utilisées par les pompiers pour éteindre un incendie. L’eau était salée, elle piquait les yeux, tout le monde pleurait et cela a coûté très cher. C’était une erreur de ma part : on ne peut pas aller en Afrique pour y faire tomber la pluie ! Je n’avais pas du tout prévu les difficultés auxquelles j’allais être confronté.

© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
Lors de cette première partie efficace et plutôt drôle, le cinéaste laisse déjà planer la menace de la déforestation. En fait, comme dans la comédie Les Dieux sont tombés sur la tête (Jamie Uys, 1980 et sorti début 1983 en France), il commence par introduire des objets contemporains dans ce jardin d’Eden encore préservé. Cela débute par de simples magazines, puis un pneu de camion. Peu à peu, ces objets constituent des éléments de convoitises qui créent des jalousies et des dissensions au sein de cette communauté parfaitement en équilibre avec la nature environnante.
Quand le capitalisme finit par tout détruire!
Dépourvu du moindre regard ethnocentriste, Otar Iosseliani a pleinement réussi à décrire une communauté humaine totalement universelle, avec ses rituels immuables (célébration de la naissance, des unions et travaux du quotidien). Pourtant, dans la dernière demi-heure, le cinéaste se fait plus amer en décrivant la destruction progressive de cette culture traditionnelle par l’introduction du capitalisme sauvage et d’une économie de prédation. Avec l’arrivée des bulldozers, les villageois sont progressivement poussés au départ vers des villes qui ne peuvent pas les accueillir. La plupart finiront dans des bidonvilles.
Au passage, le cinéaste montre aussi l’implantation progressive des religions monothéistes que sont le christianisme et l’islam au sein d’un espace qui était essentiellement animiste. Tandis que la population est désormais enrégimentée et comptabilisée, les plus malins finissent par vendre leurs idoles d’autrefois à des touristes avides d’exotisme. D’une ironie grinçante, Et la lumière fut parvient non seulement à résumer des décennies de destruction des cultures autochtones, mais aussi à anticiper les mutations à venir sur le continent africain. Le tout sans le moindre dialogue compréhensible.
Un Grand Prix spécial du jury à la Mostra de Venise 1989
Ce bel exploit s’accompagne d’une superbe photographie signée Robert Alazraki et d’une réalisation étonnamment fluide pour un réalisateur qui, d’ordinaire, préfère les plans fixes. Ici, il suit de manière très chorégraphique les mouvements de ses comédiens amateurs qui sont d’ailleurs tous très bien dirigés, entre drôlerie et gravité.
A la fois d’une grande beauté plastique, mais aussi d’une profondeur impressionnante, Et la lumière fut peut aisément être considéré comme un chef d’œuvre de son auteur. Le Festival de Venise n’est d’ailleurs pas passé à côté en lui décernant son Grand Prix spécial du jury.
Revue de presse à la sortie du film
Lors de sa sortie, le métrage a reçu des critiques très positives. Ainsi, dans Première n°154 de janvier 1990, Laurent Bachet écrit :
Grand Prix spécial du jury à Venise, ce film bidonnant et intelligent mériterait autant de spectateurs que Les Dieux sont tombés sur la tête. Pour mesurer l’écart entre l’honnêteté et la gaudriole.
Dans Le Monde du 18 janvier 1990, Michel Cournot renchérit :
C’est bien la marque de l’art de Iosseliani que de laisser émerger, de loin, de biais, comme à l’aventure, cette survivance d’une dignité, d’une qualité pure et simple, en Afrique, comme en Géorgie.
Enfin, dans La Saison cinématographique 1990, Jacques Valot souligne :
Sous sa mise en scène, toute en fluidité chorégraphique et dénuée de tape-à-l’œil, les corps et la lumière exultent avec une sensualité rare.
Box-office de Et la lumière fut
Sorti dans les salles françaises à partir du 17 janvier 1990 par Forum Distribution, Et la lumière fut débarque la même semaine que Le Cercle des poètes disparus (Peter Weir), Leviathan (George Pan Cosmatos), le chef d’œuvre horrifique Simetierre (Mary Lambert) et les films français Tom et Lola (Bertrand Arthuys) et 36.15 Code père Noël (René Manzor). Il se hisse à la 14ème place du box-office hebdomadaire parisien avec 9 931 entrées. Il y est exploité dans 4 cinémas : l’Elysées Lincoln, le Ciné Beaubourg, le 14 Juillet Parnasse, et le St-André-des-Arts. Il entre directement en première place des films art et essai.
Le bouche à oreille et la presse spécialisée très favorables, lui permettent d’augmenter sa performance en deuxième semaine avec 10 212 retardataires. Avec fort peu de salles à son actif, Et la lumière fut se maintient fort bien en troisième septaine et réalise encore 8 573 entrées supplémentaires. Mais le métrage n’a pas dit son dernier mot et continue à attirer 7 198 curieux au bout d’un mois (pour un total supérieur à 35 000 entrées).
A l’issue de 15 semaines d’exploitation à Paris, ce sont pas moins de 54 344 spectateurs qui auront acclamé ce chef d’oeuvre d’Iosseliani.
Sur la France entière, Et la lumière fut a séduit 125 623 spectateurs conquis, établissant le cinéaste comme un auteur à suivre pour les cinéphiles les plus pointus. Par la suite, le métrage sera systématiquement édité au sein de coffrets consacrés à son auteur, que ce soit en DVD chez Blaq Out ou en blu-ray dans la magnifique intégrale de Carlotta sortie fin 2024 dans des copies impeccables.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 17 janvier 1990
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© 1989 Les Films du Triangle, La Sept, Direkt Film, Rai Uno / Affiche : Gilbert Raffin. Tous droits réservés.
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