Après la vision atmosphérique de Denis Villeneuve, Sicario 2, alias Sicario la guerre des cartels est une suite crépusculaire convaincante, davantage tournée vers l’action, mais qui ne démérite pas.
Synopsis : Quelques années après les événements de Sicario, la lutte contre le trafic de drogue est toujours aussi âpre sur la frontière, et les cartels sont plus puissants que jamais. Matt et Alejandro sont à nouveau dépêchés sur place pour retrouver Carlos Reyes, un ponte des cartels qui s’est lancé dans d’autres affaires lucratives : il traite désormais avec les terroristes. Ce qui aurait dû être une opération coup de poing rondement menée se révèle en fait un sombre et tortueux combat orchestré dans l’ombre par la CIA…
Critique : A priori on n’attendait pas forcément une suite au Sicario présenté à Cannes en 2018, succès critique et public (y compris aux USA), et qui bénéficiait de la patte éminente du Canadien Denis Villeneuve. Mais le commerce de péloche a pris les devants, incitant Lionsgate à proposer un sequel forcément plus armé, qui vient exploiter les qualités d’action du premier opus, son goût pour une certaine morbidité et son aspect crépusculaire assumé. Toutefois, exit les moments bavards, les expositions trop psychologiques, les apartés narratifs : la suite est plus nerveuse, quand le premier opus se devait d’introduire les personnages, notamment celui magnifique d’Emily Blunt, que l’on ne retrouvera pas ici.
Sicario : la guerre des cartels brille par son action et son atmosphère
Toutefois, loin d’être une série B costaude, mais dépourvue d’âme, Sicario : la guerre des cartels se savoure différemment, comme un complément parfaitement assumé, par un spécialiste du genre mafieux, Stefano Sollima. Le cinéaste italien est un grand et n’a rien à envier à Villeneuve dans son style et sa capacité à filmer le laid, l’abjection et la violence de façon esthétique, mais toujours avec intensité et gravité. N’est-il pas le réalisateur du splendide Suburra, devenu depuis une série télévisée? Et n’a-t-il pas également adapté avec brio à la télévision Gomorra et Romanzo criminale, deux films de compatriotes italiens transformés en succès télévisuels? ?
C’est donc un expert de la pègre italienne qu’Hollywood jette en pâture dans une Guerre des Cartels provoquée en sous-marin par le gouvernement américain et son arme secrète, l’agent fédéral Matt Graver, toujours prêt à faire le sale boulot. Le baroudeur, joué par Josh Brolin qui ressemble de plus en plus à Nick Nolte, les muscles en plus, n’est pas le seul à revenir puisqu’il va aller chercher le personnage fantôme de Benicio Del Toro, impressionnant d’intériorité, pour mettre à feu et à sang la linea, cette frontière americano-mexicaine qu’exploite désormais des terroristes islamistes pour entrer sur le sol américain, avec l’aide potentielle des cartels dont le revenu ne passe pas uniquement par la drogue, mais également par le traitement des migrants, réunis en troupeaux de vies sans valeur qu’ils conduisent plus ou moins à destination. En effet, la mort attend souvent ces âmes désespérées au détour d’une rivière sauvage. L’ombre de ces migrants, souvent aperçus, mais qui ne jouent aucun rôle direct dans la narration, plane sur le discours du film et donne de la consistance au scénario ciselé de Taylor Sheridan, passé maître dans les thrillers sudistes (Sicario, Comancheria, Wind River et la série Yellowstone avec Kevin Costner ressuscité).

© 2018 Soldado Movie, LLC. © Lions Gate Entertainment Inc.
Une œuvre apparue dans un contexte américain brûlant
A l’ère de Donald Trump, réaliser ce nouveau Sicario relevait du défi. L’obsession populiste d’une certaine Amérique pour un mur séparant les deux nations et le portrait raciste de migrants brossés par l’exécutif (violeurs, assassins et dealers), trouvent écho à l’écran avec une scène d’attentat dans un supermarché assez glaçant, dès les cinq premières minutes. De quoi nourrir le cheptel des suprématistes blancs qui réitèrent la rhétorique abjecte de leur gourou à l’identique ? Pas vraiment. Dans ce thriller de l’obscur, où l’on sonde ce qu’il y a de plus vil dans l’humain via une radiographie du pouvoir américain et des cartels (qui font aussi figure d’états, par extension), les dégâts collatéraux sur les parias sont montrés sans ostentation. L’on croise ici et là des individus de la nuit et de l’aube, des âmes désespérées, qui ne sont que du bétail aux yeux du gouvernement américain et des mafieux sévissant d’Amérique latine. L’assimilation entre terroristes et migrants, que l’on pouvait craindre lors de la première séquence choc, est même adroitement contredite, par un rebondissement narratif qui démontre la hauteur d’un scénario habile à contourner la lourdeur d’une propagande anti-Trump.
Le fils de Sergio Sollima, Stefano, s’attache donc à exploiter un script solide, où mission et action ne doivent jamais laisser oublier l’émotion face à une réalité sociale qui rend Sicario La Guerre des Cartels d’autant plus remarquable dans ce contexte historique incandescent. Avec un étonnant coup de théâtre en toute fin et une dernière scène implacable, qui fait froid dans le dos quant à ses insinuations, Sicario 2 annonce explicitement un troisième film. En 2022, son annonce tardive provoque émoi et excitation parmi les aficionados du diptyque. Sicario 3 : Capos aura bien lieu.
Sorties de la semaine du 27 juin 2018

Illustrateur : Laurent Pons, pour Troïka. © Metropolitan FilmExport
