Belle réussite esthétique, L’étranger est une version à la fois fidèle et pertinente de l’un des plus beaux romans du 20ème siècle.
Synopsis : Alger, 1938. Meursault, un jeune homme d’une trentaine d’années, modeste employé, enterre sa mère sans manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une collègue de bureau. Puis il reprend sa vie de tous les jours. Mais son voisin, Raymond Sintès vient perturber son quotidien en l’entraînant dans des histoires louches jusqu’à un drame sur une plage, sous un soleil de plomb…
L’étranger, un chef d’œuvre littéraire inadaptable ?
Critique : Roman métaphysique devenu un incontournable pour tout littéraire qui se respecte, L’étranger a été écrit par Albert Camus en 1942, devenant ainsi une parfaite illustration du mouvement de pensée prônant l’absurdité de la vie humaine. L’œuvre a autant marqué pour ses idées audacieuses que pour son style dépouillé et froid, à l’image de son héros, le dénommé Meursault. Difficile à transposer sur grand écran, le roman n’a eu le droit jusqu’ici qu’à une version franco-italienne éponyme datée de 1967 et réalisée par Luchino Visconti.

Photo : Carole Bethuel. © 2025 F0Z, Gaumont, France 2 Cinéma, acassar Productions. Tous droits réservés.
Malgré le prestige du grand cinéaste, L’étranger version 1967 est un échec artistique patent à cause d’une trop grande servilité par rapport au texte de Camus, mais aussi par la faute d’une erreur de casting monumentale. Ainsi, Meursault, ce monstre de froideur, est incarné à l’écran par Marcello Mastroianni dans un total contre-emploi. Naturellement expansif, le comédien, aussi génial qu’il puisse avoir été, n’a jamais réussi à trouver le ton juste pour interpréter ce personnage qui semble lui avoir totalement échappé. En découle un film bancal et terriblement décevant. De là est née l’idée que le bouquin était tout bonnement inadaptable.
Une première partie marquée par une grande sensualité
François Ozon a pris le parti de se confronter à nouveau à ce monstre de la littérature mondiale, en tournant au Maroc – et plus précisément à Tanger – pour évoquer l’Algérie française des années 30. Pour cela, il a fait le choix de réaliser son film en noir et blanc, reprenant ainsi l’esthétique de son Frantz (2016) qui se situait déjà dans la première moitié du 20ème siècle. On retrouve donc ici la même volonté de travailler l’atmosphère et de sculpter la lumière grâce à son directeur de la photo Manuel Dacosse (après Pascal Marti sur Frantz). Le résultat s’avère de toute beauté et octroie au long métrage une sensualité supplémentaire dès que les corps sont exposés au soleil – élément si fondamental à l’intrigue.
Cela transpire particulièrement lors de la première partie du film construite sur des flashbacks tandis que Meursault est emprisonné après le meurtre d’un Arabe. Par ce subterfuge, le cinéaste parvient à accrocher le spectateur en évoquant un drame à venir, ce qui fait passer cette première partie dépourvue de dramaturgie. Il était d’autant plus important de tracer un fil rouge que le personnage de Meursault n’est guère sympathique. Apparemment dépourvu de la moindre émotion, le jeune homme ne pleure pas lors de l’enterrement de sa mère et semble n’éprouver aucun sentiment amoureux envers sa nouvelle petite amie interprétée par Rebecca Marder.
Des personnages intéressants bien campés
On signalera d’ailleurs l’excellent choix de Benjamin Voisin pour incarner Meursault car le jeune comédien a déjà prouvé qu’il pouvait dégager une certaine antipathie à l’écran, notamment dans le drame Jouer avec le feu de Muriel Coulin et Delphine Coulin. Ici, il confirme sa capacité à susciter des sentiments ambivalents qui vont de l’antipathie pure et dure jusqu’à une compréhension progressive de son personnage. François Ozon parvient à donner vie aux personnages secondaires qui ne font pas que graviter autour de cet homme vide.

Photo : Carole Bethuel. © 2025 F0Z, Gaumont, France 2 Cinéma, acassar Productions. Tous droits réservés.
Denis Lavant fait un Salamano à la fois détestable et touchant dans sa solitude, tandis que Pierre Lottin continue à alimenter sa galerie de personnages hauts en couleurs. Dans L’étranger, il incarne un proxénète machiste et raciste qui nous rappelle les rôles tenus par Robert Le Vigan dans les années 30. Enfin, Nicolas Vaude interprète un accusateur public particulièrement incisif et convaincant face à un avocat de la défense commis d’office volontairement plus atone (très bon Jean-Charles Clichet).
L’Homme face à un Ciel vide
Car la deuxième partie se mue en film de procès où les intentions de Camus et d’Ozon apparaissent de manière plus claire. On peut d’ailleurs reprocher à ce segment d’être parfois un peu trop explicite dans sa volonté d’éclairer l’œuvre de Camus, plus ambiguë. Ici, le personnage de Meursault apparaît dans toute sa dimension d’un être qui refuse de jouer le jeu d’une société fondée sur les apparences et les convenances. Ainsi, le protagoniste ne sera pas vraiment condamné pour le meurtre d’un indigène – un fait finalement banal dans cette Algérie française – mais davantage parce qu’il refuse de se plier aux injonctions de la société. Homme sans Dieu, Meursault perçoit l’absurdité de l’existence et ne cesse de répéter que rien n’a d’importance, y compris sa propre vie.
Vers la fin du film, François Ozon livre quelques séquences de rêve qui viennent ajouter une dimension fantastique au récit. Celle avec la guillotine évoque notamment le cinéma poétique de Pier Paolo Pasolini. Enfin, la confrontation avec l’aumônier joué par Swann Arlaud permet d’exprimer le rejet de toute transcendance par le héros. On notera que le film, contrairement au roman, se termine par un plan sur la sœur de l’Arabe assassiné. Cet élément vient rappeler que la guerre de libération du peuple algérien s’est construite sur les atrocités commises par la France sur ce territoire qui était pourtant considéré comme pleinement intégré à la République. Une tache assurément indélébile dans l’histoire de nos deux pays.
François Ozon, lui, peut estimer qu’il a gagné son pari de rendre vivant le roman culte de l’un des plus grands écrivains du 20ème siècle.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 29 octobre 2025

Affiche : Le Cercle Soir pour Silenzio. Photo : Carole Bethuel. © 2025 F0Z, Gaumont, France 2 Cinéma, acassar Productions.
Biographies +
François Ozon, Swann Arlaud, Jean-Charles Clichet, Rebecca Marder, Christophe Malavoy, Denis Lavant, Benjamin Voisin, Nicolas Vaude, Pierre Lottin
Mots clés
Cinéma français, Les grandes adaptations littéraires au cinéma, L’Algérie au cinéma, Le colonialisme au cinéma