Inspiré par le cinéma de Melville, Deray et consorts, L’Affaire Bojarski rend un hommage efficace aux films populaires des années 50-70 et en retrouve la saveur, malgré le classicisme de sa mise en scène.
Synopsis : Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.
La soixantaine va bien au cinéaste Jean-Paul Salomé
Critique : Si Jean-Paul Salomé est un cinéaste en activité depuis le début des années 90, la plupart des grosses productions tournées dans les années 2000 nous ont laissés plutôt indifférents (on pense notamment à Belphégor : Le fantôme du Louvre en 2001, Arsène Lupin en 2004, ou encore Les Femmes de l’ombre en 2008). Après une longue absence dans les années 2010 pour être l’ambassadeur du cinéma français à l’étranger à la tête d’Unifrance, il est revenu avec des films nettement plus intéressants.

© 2025 Le Bureau et Les Compagnons du cinéma / Photographie : Guy Ferrandis. Tous droits réservés.
Ainsi, il a offert à Isabelle Huppert deux beaux rôles, d’abord dans La Daronne (2020) et ensuite dans le très intéressant La Syndicaliste (2023). Les deux œuvres aux budgets modérés ont connu des carrières honorables en salles, relançant ainsi la carrière d’un réalisateur que l’on croyait disparu depuis longtemps.
Une histoire vraie, totalement improbable
Finalement, le producteur Jean-Baptiste Dupont parle au cinéaste de cette fameuse affaire Bojarski datant des années 50 et Jean-Paul Salomé se passionne immédiatement pour ce personnage au point d’effectuer de nombreuses recherches historiques pour écrire son scénario. Pour cela, il se fait aider de Bastien Daret et ils peuvent aussi compter sur l’apport fondamental d’un journaliste suisse nommé Jacques Briod qui collectionne tout sur Bojarski. Finalement, L’Affaire Bojarski échappe à son producteur initial, mais Jean-Paul Salomé parvient à trouver de nouveaux financements qui permettent enfin de lancer le projet.
Autre difficulté notoire, Salomé tient à imposer dans le rôle principal Reda Kateb pour interpréter un personnage d’origine polonaise, ce qui ne correspond pas du tout au physique du comédien. Mais le cinéaste s’accroche et parvient finalement à imposer l’acteur de son choix. Certes, les premières minutes du film demandent une petite adaptation de la part du spectateur puisqu’il faut impérativement passer outre les origines maghrébines de l’acteur afin d’accepter sa provenance polonaise. Mais grâce au talent de Reda Kateb, on oublie assez rapidement cette apparente incongruité pour se laisser capter par ce personnage mystérieux et finalement assez fascinant.
L’Affaire Bojarski rend hommage au cinéma policier français des années 50-60-70
Ainsi, Jean-Paul Salomé nous conte cette histoire plutôt dingue d’un migrant polonais qui n’est pas accepté en France à cause de ses origines étrangères et qui va se servir de son talent de faussaire pour devenir un faux-monnayeur de génie. Mais là où on imagine une affaire impliquant un réseau complexe de gangsters et d’intermédiaires, voire de politiciens véreux, L’Affaire Bojarski décrit en réalité la méthode très sophistiquée d’un homme solitaire qui va balader la police durant près d’une vingtaine d’années.
Pour happer le spectateur, le cinéaste débute son film par une scène de fusillade qui rend clairement hommage au cinéma policier français des années 50 à 70. Ainsi, il s’inspire directement des œuvres de Jean-Pierre Melville, tout en livrant un film aussi efficace que le furent autrefois les polars de Jacques Deray, Georges Lautner ou encore Henri Verneuil. L’ambiance recherchée est bien celle des films d’époque portés par des stars comme Alain Delon, Lino Ventura ou encore Jean Gabin.
L’influence évidente de Jean-Pierre Melville
Si le début fait songer aux films commerciaux des années 70, c’est véritablement la relation à distance entretenue par Bojarski et le policier qui le traque sans relâche qui rappelle fortement le cinéma de Melville. Même si le flic incarné avec une belle autorité par Bastien Bouillon tient absolument à arrêter Bojarski, il est également le seul qui prend conscience de la dimension artistique de son travail d’orfèvre. Dès lors, le jeu du chat et de la souris se double d’une forme de respect entre les deux hommes. C’est assurément le point le plus intéressant et réussi du long métrage.

© 2025 Le Bureau et Les Compagnons du cinéma / Photographie : Guy Ferrandis. Tous droits réservés.
Du côté de la vie privée de Bojarski, la relation avec son épouse, jouée par une Sara Giraudeau un peu fragile, est moins percutante car essentiellement fondée sur le silence. Ce mutisme est en revanche parfaitement bien géré par Reda Kateb qui démontre une réelle capacité d’incarnation, puisque le personnage semble très éloigné de lui. Enfin, il faut souligner la présence toujours pertinente de Pierre Lottin, l’homme par qui le malheur finira par arriver.
Un film classique qui remporte les suffrages du grand public
Tourné de manière très classique par Jean-Paul Salomé, L’Affaire Bojarski bénéficie toutefois d’une bonne partition musicale signée Mathieu Lamboley, plutôt originale pour un biopic historique. Enfin, le travail effectué sur la reconstitution des années 50, puis 60 est tout à fait remarquable et fait preuve d’un soin maniaque, même si certains pourront lui reprocher d’être engoncé dans un classicisme proche de la naphtaline.
Grâce aux comédiens, tous impliqués, et à un scénario qui raconte de manière très claire cette histoire plutôt dingue, L’Affaire Bojarski est une œuvre valeureuse qui confirme le retour en forme d’un cinéaste décidément plus inspiré ces dernières années. D’ailleurs, le grand public a répondu présent dès le début de l’exploitation d’un film qui aurait pu passer inaperçu.
Des premiers chiffres enthousiasmants au box-office
Lancé le 14 janvier 2026 dans un parc conséquent de 565 salles par le distributeur Le Pacte, L’Affaire Bojarski est entrée directement à la troisième position hebdomadaire avec 378 223 spectateurs. Face à ce beau succès immédiat, le distributeur augmente le parc du polar à l’ancienne d’une centaine de copies et limite sa chute à 29 % en deuxième septaine pour dépasser les 800 000 entrées en moins de trois semaines. Au vu des échos très positifs du public, le million est d’ores et déjà acquis. Le cinéma français tient là l’un de ses premiers gros succès de l’année 2026. Le film le mérite.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 14 janvier 2026

© Le Bureau et Les Compagnons du cinéma. All Right Reserved.
Biographies +
Jean-Paul Salomé, Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Quentin Dolmaire, Camille Japy