Coproduction européenne mal fagotée, Mister Frost de Philippe Setbon vaut surtout le détour pour l’interprétation de Jeff Goldblum. Le reste s’avère plutôt médiocre et ennuyeux.
Synopsis : Mais qui est Mr Frost ? Arrêté par Felix Detweiler dans son manoir de Brighton, dans le jardin duquel il a enterré 24 victimes dont il a filmé les séances de torture, Mr Frost n’a aucune existence légale et reste une énigme pour les autorités. Trois mois après son arrestation, il se mure dans le silence. Après deux ans à passer d’un établissement à l’autre dans toute l’Europe, il quitte son mutisme, à son arrivée à l’hôpital St Clare, pour annoncer qu’il ne parlera qu’au Dr Sarah Day. Au cours de leurs séances, irrité du fait que la science ait remplacé la foi, il lui révèle être Satan en personne et l’intime à croire en lui.
Mister Frost, une coproduction franco-britannique
Critique : Le producteur Xavier Gélin connaît le scénariste et réalisateur Philippe Setbon depuis l’aventure américaine commune sur Lune de miel (Patrick Jamain, 1985). Aussi, après l’échec de son premier long métrage en tant que réalisateur (l’inénarrable et très bis Cross, avec Michel Sardou en vigilante), Philippe Setbon se tourne vers lui pour tenter de monter Mister Frost, son nouveau scénario qu’il envisage comme un pur film d’horreur. Après mûre réflexion, les deux hommes tombent d’accord sur le fait de devoir tourner le film en langue anglaise, et si possible avec une vedette américaine.
Grâce aux contacts de Xavier Gélin (avec sa compagnie Hugo Films), ainsi que de la société de distribution AAA, ils font parvenir le scénario traduit à des stars américaines. La première à se déclarer intéressée n’est autre que Jeff Goldblum qui est devenu populaire grâce à son rôle dans La Mouche (David Cronenberg, 1986) et qui tourne de plus en plus en Europe. Ainsi, il vient tout juste de jouer dans le film espagnol Mad Monkey (Fernando Trueba, 1989). Comme le courant passe bien avec Philippe Setbon, il s’engage à incarner le fameux Mister Frost (1990) au cœur de cette production franco-britannique.
Un casting trop dépareillé
Afin de satisfaire les coproducteurs anglais, Alan Bates est choisi pour incarner le flic qui traque Mister Frost, lui qui vient tout juste de tourner en France dans Force majeure de Pierre Jolivet (1989), tandis que l’Américaine Kathy Baker est sélectionnée pour jouer la psychiatre qui tombe sous l’emprise du diabolique psychopathe. Malheureusement, le reste du casting comprend également bon nombre de comédiens français nettement moins à l’aise face à leurs homologues anglosaxons.
Pour un Jean-Pierre Cassel toujours juste, il faut compter aussi sur Roland Giraud, mal employé, ou Daniel Gélin, complètement à côté de la plaque. Le jeune François Négret s’en tire nettement mieux dans un rôle pourtant pas si évident. Tourné majoritairement en France, Mister Frost préfère ne pas donner d’indices sur la localisation de l’intrigue, même si son style visuel nous ramène inévitablement dans notre contrée.
Philippe Setbon n’a clairement pas les moyens de ses ambitions
Certes, les premiers plans aériens du générique laissent augurer d’une réalisation moderne et dynamique qui se placerait dans le sillage des films de Besson et de Beineix, mais la comparaison s’arrête vite là car Philippe Setbon n’avait clairement pas les mêmes capacités que ses confrères. Ainsi, le métrage retombe assez vite dans une certaine banalité en matière de réalisation. Le décor quasiment unique de l’hôpital psychiatrique parait bien pauvre, tandis que la lumière semble très variable en fonction des séquences. Parfois travaillée pour créer une ambiance anxiogène, avec des nappes bleutées du meilleur effet, elle retombe dans un naturalisme désespérant sur toutes les autres scènes. Finalement, seule la partition synthétique de Steve Levine enrobe agréablement le thriller fantastique.

© 1990 SND (Groupe M6), Studiocanal (France), Overseas Multimedia (Angleterre) / Jaquette : FRHEAD.fr. Tous droits réservés.
En réalité, Mister Frost démarre plutôt bien avec une première longue séquence intrigante qui prend le contre-pied de tous les polars habituels en présentant le coupable d’une série de meurtres atroces dès le premier quart d’heure. Malheureusement, la suite est nettement moins enthousiasmante, car Philippe Setbon ne parvient jamais à créer l’ambiguïté recherchée. Mister Frost est-il l’incarnation du diable sur Terre ou un simple psychopathe qui s’amuse avec sa psy ? En fait, les différentes séquences fantastiques qui ponctuent le film vendent la mèche quasiment dès le départ et il faut donc patienter longtemps, tandis que Jeff Goldblum demeure désespérément assis ou allongé dans sa chambre d’hôpital.
Mister Frost, longtemps invisible, et finalement médiocre
Certes, Philippe Setbon pose des questions intéressantes comme de savoir si la science n’a finalement pas tué le diable en même temps que Dieu. Dès lors, pourquoi est-ce que le Malin ne chercherait pas à reprendre sa place perdue depuis trop longtemps ? Mais encore une fois, le script ne développe pas vraiment ces problématiques qui sont laissées régulièrement de côté pour leur préférer une romance annexe assez insipide entre Alan Bates et Kathy Baker. D’ailleurs cette dernière n’est pas franchement convaincante en héroïne car la comédienne propose un jeu trop fragile pour interpréter un rôle aussi nuancé. Elle se révèle incapable de faire partager au spectateur les interrogations de son personnage, contrairement à Alan Bates, nettement supérieur.
Auréolé d’une sorte de petit culte, essentiellement lié à son invisibilité depuis plus de trente ans, Mister Frost n’a donc rien du film injustement oublié puisqu’il nous revient tel quel, bardé de faiblesses, au niveau de l’écriture, du jeu des comédiens (à cause de la coproduction) et de sa réalisation. A l’époque, la presse a relativement apprécié le film. Ainsi, dans La Saison Cinématographique 1990, François Guérif écrit :
Philippe Setbon, cinéphile et cinéaste convaincu, préfère le suspense et l’action aux grandes tirades philosophiques. Il réussit ici son pari d’illustrer un cinéma populaire tout en le renouvelant. Dans le rôle de Mr. Frost, Jeff Goldblum est tout à fait remarquable.
Pour le magazine Première également, Jean-Paul Chaillet écrivait :
Philippe Setbon n’évite pas toujours certaines chutes de tension, quelques longueurs, bavardages, mais c’est un vrai metteur en scène. Sens du cadrage, subtilité des mouvements de caméra, tout est au service de l’histoire et des personnages.
Toutefois, si le critique est positif, plusieurs de ses confrères du magazine ont attribué la note de zéro au long métrage (trois journalistes sur les six qui ont assisté à la projection).
Box-office de Mister Frost
Placé dans 14 salles parisiennes par le distributeur AAA, Mister Frost effectue un démarrage catastrophique sur la capitale avec seulement 17 069 clients pour une 14ème place hebdomadaire. Même le biopic Aux sources du Nil (Bob Rafelson) fait largement mieux avec 26 469 géographes répartis dans seulement sept salles. Le métrage est bien loin des 107 401 tickets d’Il y a des jours et des lunes de Claude Lelouch, première nouveauté à se hisser à la troisième marche du podium derrière Tatie Danielle (Etienne Chatiliez) en deuxième et Allo maman, ici bébé (Amy Heckerling) en première position. Néanmoins, le film tient 8 semaines à Paris, avec une ultime diffusion au Pathé Marignan, la semaine du 30 mai.
Sur la France entière, Jeff Goldblum ne fait pas de miracles non plus avec une 19ème place nationale et seulement 39 566 satanistes à son bord. Il faut dire qu’entre Mister Frost et Nikita (Luc Besson), le public français a choisi qui incarnait véritablement le renouveau du polar à la française. La semaine suivante, Goldblum mobilise 35 878 retardataires pour une belle stabilité.
La chute intervient en troisième semaine où le métrage ne se hisse pas à 20 000 entrées et ne franchit pas encore la barre symbolique des 100 000 spectateurs sur toute la France. Au bout d’un mois seulement, Mister Frost parvient à comptabiliser 107 172 psychiatres, avant de disparaître dans les tréfonds du box-office pour finir sa carrière avec seulement 133 528 entrées. Une grosse déception qui a amené Philippe Setbon à la télévision pour les trente années à venir.
Depuis, le long métrage est resté absent des écrans. Après deux éditions VHS (TF1 Vidéo, puis Une Vidéo), il ne passe pas par la case DVD. Il lui a fallu attendre 2025 pour que Le Chat qui Fume le ressuscite ; il est alors agrémenté d’une restauration en 4K. L’édition vidéo en Blu-ray et UHD est belle, avec une image entièrement réévaluée. Ce qui n’empêche pas le film de demeurer très fragile, pour ne pas dire fort ennuyeux.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 11 avril 1990
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Biographies +
Philippe Setbon, Daniel Gélin, Jean-Pierre Cassel, François Négret, Jeff Goldblum, Roland Giraud, Alan Bates, Maxime Leroux, Catherine Allégret, Mike Marshall, Henri Serre, Kathy Baker
Mots clés
Cinéma français, Cinéma fantastique français, Le diable au cinéma, L’hôpital au cinéma, La folie au cinéma, Le Chat qui Fume