Hommage au classicisme d’un certain David Lean, Aux sources du Nil est un biopic passionnant et un film d’aventures à l’ancienne réussi. Pour amateurs d’histoire et d’exploration géographique.
Synopsis : En 1854, deux hommes se rencontrent à Aden : Richard Burton, aventurier, poète, ethnologue et traducteur de textes érotiques et John Hanning Speke, animé d’une ambition effrénée. A Londres, ils décident de retourner en Afrique afin de résoudre un mystère qui, depuis longtemps, intrigue les Anglais : l’emplacement exact des sources du Nil.
Tout part d’un roman historique passionnant et documenté
Critique : En 1982, le romancier et scénariste William Harrison (déjà auteur de Rollerball) publie un roman historique intitulé Burton and Speke qui raconte les houleuses expéditions menées par deux explorateurs britanniques afin de découvrir les sources du Nil. Se basant à la fois sur de nombreux documents historiques, mais aussi sur les journaux intimes des deux protagonistes, l’auteur évoque ainsi par le menu leurs aventures survenues en 1857.
Outre les souffrances éprouvées par les membres de l’expédition au cœur d’une terre encore inconnue, le romancier relate la terrible concurrence que se sont livrés Richard Burton et John Hanning Speke. L’auteur propose d’ailleurs une thèse audacieuse puisque la haine que se sont voué les deux explorateurs serait selon lui une preuve de leur profonde amitié, voire de leur attirance sexuelle. Pour preuve le suicide inexpliqué et apparemment peu compréhensible commis par Speke au moment où il doit polémiquer avec son opposant face à la Société de géographie.
Un tournage luxueux au Kenya
Cette histoire troublante a séduit le réalisateur Bob Rafelson qui a donc transformé, avec l’aide de William Harrison, le roman en script. Pour cela, ils ont parfois été obligés de raccourcir certains passages et de mélanger quelques événements afin d’obtenir une durée de projection raisonnable. Le cinéaste indépendant qui a peu tourné au cours des années 80 (Le facteur sonne toujours deux fois en 1981 et La veuve noire en 1987) parvient à convaincre la société Carolco Pictures de Mario Kassar et Andrew Vajna d’investir la copieuse somme de 19 millions de dollars pour pouvoir effectuer un tournage au Kenya.
Malgré les moyens déployés, Bob Rafelson engage des comédiens inconnus du grand public. Il s’agit effectivement du premier rôle au cinéma de Patrick Bergin, tandis que Iain Glen n’a jamais tenu de rôle principal jusque-là. Le but était de permettre l’identification des spectateurs avec les personnages historiques portraiturés ici. On notera d’ailleurs que les deux acteurs s’en sortent plutôt bien et participent à la réussite générale du film.
Bob Rafelson suit les traces de David Lean
Etonnant de la part de Bob Rafelson qui fut autrefois un symbole de la contre-culture américaine avec des œuvres iconoclastes, Aux sources du Nil (1990) est assurément son film le plus classique. Il y rend hommage au cinéma d’aventures des années 50, ainsi qu’aux grandes fresques académiques d’un certain David Lean. Sa réalisation, par ailleurs racée, n’a d’autre ambition que raconter au mieux cette histoire qui nous invite à découvrir un continent jusque-là méconnu, à savoir l’Afrique. Toutefois, on reste agréablement surpris par la capacité du réalisateur à être à l’aise aussi bien dans la description de l’expédition que dans les controverses géographiques qui agitent le Londres victorien.
Il est certes aidé en cela par un remarquable casting d’acteurs so british comme Richard E. Grant, Peter Vaughan, Fiona Shaw ou encore Bernard Hill, mais il semble surtout parfaitement renseigné sur les us et coutumes de l’époque. On aime également beaucoup l’image donnée de ces terres africaines non explorées. Outre la nature sauvage qui resplendit à chaque plan, Rafelson rappelle aussi que l’esclavage n’était pas l’apanage des Blancs, mais que les caravanes d’esclaves étaient généralement organisées par les populations locales, bien contentes de se débarrasser de tribus adverses.
De l’histoire, de la géopolitique et des sentiments
Bien sûr, le long-métrage passionnera à juste titre tous les amoureux d’histoire et de géographie, mais Aux sources du Nil est aussi un beau film d’aventures qui ne néglige pas les grands sentiments. Le spectateur pourra ainsi apprécier l’ambiguïté nichée au cœur de la relation entre les deux explorateurs. Rafelson, sans en apporter de preuve, suggère ici à plusieurs reprises une attirance sexuelle entre les deux hommes. Ce sentiment profond serait selon lui à l’origine de leur jalousie, et ensuite de leur lutte acharnée l’un contre l’autre. Ceci demeure bien entendu du domaine de la fiction.
Le long-métrage penche également pour la théorie du suicide de Speke et non pour le banal accident de chasse, ce qui est effectivement généralement admis. Mais là encore, pas de preuve réelle pour en établir la véracité. Enfin, Aux sources du Nil se termine par un texte explicatif qui précise que Speke a bien été le découvreur du point d’origine du Nil, ce qui est toujours contesté de nos jours par de nombreux géographes. Au-delà de ces polémiques historico-géographiques, le film de Bob Rafelson n’en demeure pas moins une excellente introduction à cette histoire passionnante de la découverte d’espaces inconnus. L’auteur n’oublie jamais d’en préciser à la fois la valeur scientifique, mais aussi les enjeux géopolitiques comme la conquête de nouveaux territoires par un empire britannique alors tout-puissant.
Un long-métrage malheureusement oublié
Parfait exemple d’un cinéma classique à l’ancienne qui parie sur l’intelligence du spectateur, Aux sources du Nil a malheureusement été un gros échec commercial aux Etats-Unis, sans doute à cause de son sujet, trop éloigné des préoccupations du public, et de l’absence de notoriété de son casting. En France, si les critiques furent globalement favorables au long-métrage, celui-ci n’a pas connu une exploitation digne de son potentiel. Il reste aujourd’hui encore largement méconnu, ce qui est renforcé par l’absence d’une quelconque exploitation en DVD et blu-ray sur notre territoire. Il faut désormais se replier sur les plates-formes VOD pour espérer découvrir ce qui demeure l’un des meilleurs films de son réalisateur.
Critique de Virgile Dumez
