Le métro de la mort est un mélange étrange entre horreur crasseuse, comédie décalée et film d’auteur à portée sociale. Si le rythme s’en ressent, l’ensemble n’en demeure pas moins intéressant par son originalité.
Synopsis : À Londres, deux étudiants découvrent un homme gisant dans une station de métro. Lorsqu’ils reviennent sur les lieux avec un policier, le corps à disparu. D’autres, disparitions du même genre sont intervenues récemment. Que se passe-t-il dans les entrailles du métro ? L’inspecteur Calhoun mène l’enquête…
Un premier film indépendant à petit budget
Critique : Au début des années 70, l’Américain Gary Sherman a monté une société de publicité florissante en Grande-Bretagne avec son ami Jonathan Demme. Même si les deux hommes sont satisfaits des nombreux contrats passés avec des boîtes prestigieuses comme Coca-Cola, ils envisagent de tourner un jour des longs-métrages. Demme est le premier à franchir le pas car il reçoit une proposition de Roger Corman.
De son côté, Gary Sherman écrit un scénario de film d’horreur avec son ami Ceri Jones qui mêle à la fois des séquences choc attendues dans ce genre avec un sous-texte politique qui intéresse énormément cet homme fortement marqué par son engagement à gauche. Le résultat donnera Le métro de la mort (1972) qu’il faut réussir à produire dans une Angleterre où le cinéma horrifique est alors en perte de vitesse.

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Par l’entremise de Jonathan Demme, Gary Sherman réussit à convaincre le producteur indépendant Paul Maslansky de s’occuper du financement. Ce dernier va entraîner avec lui d’autres investisseurs comme Jay Kanter et Alan Ladd Jr. afin de compléter un budget ridicule s’élevant à 86 000 £ (soit 200 000 £ en 2021), ce qui est une misère. Cet argent a toutefois servi pour engager Donald Pleasence qui a insisté pour que son personnage d’inspecteur soit davantage loufoque que dans le script d’origine. On lui doit donc de nombreux ajouts humoristiques qui donnent son allure hybride au produit fini.
En ce qui concerne David Ladd, il a tout simplement été imposé par son frère producteur, tandis que Hugh Armstrong a obtenu le rôle du monstre cannibale, emploi envisagé un temps pour Marlon Brando, mais qui a rejoint la longue liste des promesses non tenues de l’acteur.
Des audaces stylistiques, dont un formidable plan-séquence de plus de sept minutes
Tourné dans une station de métro abandonnée depuis la Première Guerre mondiale par un froid glacial, Le métro de la mort est une production minuscule, mais dont le tournage fut marqué par une bonne ambiance malgré des conditions difficiles. Réalisateur novice en matière de long-métrage, Gary Sherman a souhaité expérimenter des aspects qu’il ne pouvait pas se permettre dans la publicité. C’est ainsi qu’il a conçu avec son directeur de la photographie Alex Thomson et son opérateur Colin Corby l’impressionnant plan-séquence de plus de sept minutes qui décrit minutieusement l’antre du cannibale. Uniquement rythmée par le bruit d’une goutte d’eau obsédante, cette scène anticipe les ambiances sombres et dégoûtantes de Massacre à la tronçonneuse (Hooper, 1974).
Ainsi, la caméra s’attarde sur des corps en putréfaction, tout en décrivant un lieu où tout respire la saleté et la crasse. Visiblement fier du résultat, Gary Sherman réutilise le procédé à plusieurs reprises, au risque parfois de casser le rythme du film. Ainsi, Le métro de la mort est un bien curieux mélange puisque les scènes avec la police tiennent davantage de la comédie, celles sous terre rappellent les films les plus nauséeux des années 70, tandis que la façon de filmer renvoie plutôt aux œuvres auteurisantes. Ne sachant pas choisir le ton à adopter, Gary Sherman mélange le tout dans un film qui ne cesse donc de désarçonner par ses ruptures abruptes.
Un sous-texte social violemment anticapitaliste
En tout cas, Gary Sherman en profite pour livrer une œuvre au sous-texte social assez évident. Il se moque notamment des élites (on aime l’étrange séquence avec Christopher Lee où tous les acteurs regardent la caméra, comme pour défier le spectateur), ainsi que des forces de l’ordre. Il rappelle au passage la condition des ouvriers ayant construit le métro londonien et qui, parfois, logeaient directement sur le chantier au risque de leur vie. Il invente donc une intrigue où une famille ouvrière aurait survécu après un éboulement dans une section abandonnée du métro. Le seul moyen de s’en sortir étant le recours au cannibalisme, mais aussi à la consanguinité.
Ainsi, malgré des actes atroces commis par l’assassin incarné par Hugh Armstrong (ceci n’est pas un spoiler puisqu’on le sait dès le début du film), le spectateur n’arrive pas à juger celui qui nous apparaît bien vite comme une victime d’un système capitaliste exploitant sans vergogne toute une partie de la population au profit d’une petite minorité de privilégiés. Finalement, Le métro de la mort, tout bancal qu’il est à cause d’un rythme un peu languissant et de ruptures de ton étranges, s’avère une œuvre très attachante par son discours social et humaniste et son allure de petit film indépendant comme on les aime, par-delà leurs inévitables défauts.
Un film massacré aux États-Unis, distribué tardivement et discrètement en France
Sorti en Angleterre en double programme avec Les émotions d’un jeune voyeur (Kelly, 1972), Le métro de la mort a rencontré un succès modéré dans son pays d’origine. Acheté par AIP pour une diffusion aux États-Unis, le long-métrage a été massacré par un remontage non validé par Gary Sherman, affublé d’une affiche et d’un titre racoleurs (Raw Meat). Enfin, pour la France, il a fallu attendre le mois d’août 1986 pour que le petit distributeur Sinfonia se décide à le sortir dans quelques salles pour un résultat négligeable (12 209 entrées à Paris et 33 632 sur toute la France). Autant dire des miettes.
Le long-métrage a ensuite été édité en VHS par UGC Vidéo dans une copie bien trop sombre pour rendre justice au long-métrage. Désormais, Le métro de la mort est disponible dans une copie bien équilibrée chez l’éditeur Rimini dans un combo DVD / Blu-ray doté de suppléments de qualité et qui éclairent parfaitement le destin de ce petit film décidément fort sympathique.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 13 août 1986
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