Métaphore politique, La Créature d’Eloy de la Iglesia se sert de la zoophilie pour évoquer la nécessaire libération sexuelle des femmes à l’heure de la Transition démocratique de l’Espagne. Intrigant et audacieux.
Synopsis : Alors que son couple est en crise, Cristina parvient à tomber enceinte après trois années de tentatives. Mais son agression par un berger allemand provoque une fausse couche. Ayant du mal à s’en remettre, elle adopte un chien, de la même race que son agresseur, lui donnant le prénom de l’enfant qu’elle a perdu. Pendant que Marcos, le mari, s’active pour sa carrière, Cristina entame une relation passionnée pour le moins étrange avec son chien.
Eloy de la Iglesia ne perd rien de son mordant
Critique : Le Caudillo Franco décède en novembre 1975 et l’Espagne connaît une nouvelle période de son histoire grâce au roi Juan Carlos qui lance la Transition démocratique. Dès cette période, la censure marque le pas et le cinéma se libère de la chape de plomb franquiste. Ainsi, le cinéaste Eloy de la Iglesia, connu pour ses sympathies communistes et sa tendance à la provocation se saisit d’un scénario d’Enrique Barreiro – qui écrira aussi pour lui Le Prêtre l’année suivante – pour tourner La Créature (1977).

© 1977 Artus Films, Grupo M Asociados. Tous droits réservés.
Ainsi, après avoir abordé dans plusieurs longs métrages l’homosexualité de manière très libre, Eloy de la Iglesia choisit d’aller plus loin dans l’outrage en évoquant cette fois-ci la zoophilie. Toutefois, il ne le fait pas sans y ajouter sa touche personnelle, et notamment toute une dimension politique qui était absente du script original de Barreiro.
Un homme, une femme, un chien, plusieurs possibilités
Ainsi, La Créature démarre comme un classique drame bourgeois en suivant les pas d’un couple en crise. L’annonce d’un enfant à venir semble un temps ressouder les époux, mais une fausse couche vient ruiner cet espoir de sortie de crise. Profondément traumatisée par cet événement, l’épouse qui n’a clairement jamais aimé son mari va transposer son désir d’enfant sur un chien qu’elle nomme Bruno, le prénom choisi pour l’enfant qui ne naîtra jamais. Tout le début du film baigne donc dans une ambiance quasiment psychanalytique puisque la femme semble gagnée par une sorte de folie en faisant de ce chien une bouée de sauvetage au cœur de son morne quotidien.
Il faut dire que son mari représente à lui tout seul le mâle espagnol dans toute sa splendeur. Eloy de la Iglesia n’a pas hésité à en faire un être détestable qui symbolise le franquisme, alors en voie de disparition. Ainsi, l’homme est un médiocre présentateur télé qui n’arrête pas de se présenter comme un mari modèle, le tout soutenu par l’Eglise catholique et ses amis d’un parti nationaliste (par extension franquiste). Pourtant, la réalité est tout autre puisqu’il ne va pas hésiter à tromper sa femme avec sa collègue de travail et qu’il se livre même à un odieux viol conjugal lorsqu’il entend rester maître en sa demeure.
La fin programmée du macho espagnol
Sur les traces d’un Marco Ferreri auquel on pense beaucoup, Eloy de la Iglesia fait preuve avec La Créature d’une grande modernité puisqu’il organise ici les funérailles du macho espagnol qui se fait rejeter par l’ensemble des femmes. Celles-ci, au contraire, prennent totalement leur indépendance, et tant pis si cela passe par une relation interdite comme celle de sa femme avec son chien. D’ailleurs, si la zoophilie est bien un thème avéré, le relation entre le chien et sa maîtresse n’est jamais décrite comme une perversion. Certes, le spectateur ne peut aucunement se mettre à la place de l’héroïne, mais il ne la juge pas non plus car le chien possède plus d’humanité que le mari.

© 1977 Artus Films, Grupo M Asociados. Tous droits réservés.
Eloy de la Iglesia tient d’ailleurs là la plus grande réussite de son film puisqu’il est parvenu à donner une vraie personnalité à cet animal attachant qui est clairement un élément perturbateur dans cet ordre bourgeois immuable. On peut ici penser au Théorème (1968) de Pasolini dans la volonté de détruire toutes les fondations d’une société corsetée et donc étouffante, notamment pour les femmes.
La Créature, fable politique prônant la liberté
En réalité, La Créature est moins un film scandaleux sur la zoophilie – qui demeure totalement hors champ, et tant mieux ! – qu’une œuvre sur la nécessaire libération des femmes à l’heure où les verrous de la dictature franquiste sautent les uns après les autres. Dès lors, le métrage prend davantage l’allure d’une fable politique sur la liberté. Cet aspect est souligné par la dernière scène quasiment surréaliste où la femme et son chien s’amusent dans leur jardin entourés de colombes, comme un clin d’œil très ironique aux films de Disney.
Réalisé avec talent et discrétion – Eloy de la Iglesia n’est décidément pas un grand formaliste – La Créature est surtout porté par une écriture fine des personnages et des comédiens formidables. La jeune Ana Belén était alors connue en Espagne pour avoir tourné des films inoffensifs sous Franco, incarnant l’adolescente pure, puis comme une chanteuse populaire. Eloy de la Iglesia ose en faire ici un personnage borderline que la comédienne assume pleinement puisqu’elle était alors engagée dans la cause féministe.
Un inédit à découvrir en blu-ray
Face à elle, Juan Diego est exemplaire en mari faussement sûr de lui. Enfin, il faut nécessairement parler du chien Micky qui joue Bruno avec un charisme fou. Il a dû falloir beaucoup de patience pour en tirer tous ces plans magnifiques où sa complicité avec la comédienne ressemble à s’y méprendre à de l’amour, puis de la jalousie. Enfin, signalons une très bonne bande originale signée de Víctor Manuel, l’époux d’Ana Belén. Avec son sujet choc, La Créature a pourtant été largement dépassé en matière de provocation par le Caniche (1979) de Bigas Luna, bien plus explicite.
Demeuré inédit dans les salles françaises comme une très large part de l’œuvre d’Eloy de la Iglesia, La Créature a finalement été programmé à la Cinémathèque française en 2023 et il fait maintenant l’objet d’une édition en DVD et blu-ray en 2026 chez Artus Films.
Critique de Virgile Dumez
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Eloy de la Iglesia, Ana Belén, Juan Diego
Mots clés
Cinéma espagnol, Trash, La zoophilie au cinéma, Les chiens au cinéma, Films sur le couple, Artus Films, Les films dingues des années 70