Echafaudage narratif inspiré de l’œuvre de Kieslowski, Histoires parallèles d’Asghar Farhadi propose un concept complexe passionnant sur les relations entre fiction et réalité. On y retrouve par intermittences l’ambiance des œuvres du maître polonais.
Synopsis : En quête d’inspiration pour son nouveau roman, Sylvie espionne ses voisins d’en face. Quand elle engage le jeune Adam pour l’aider dans son quotidien, elle ignore que celui-ci va bouleverser sa vie et son travail, jusqu’à ce que la fiction qu’elle avait imaginée dépasse leur réalité à tous.
Comment revisiter l’univers d’un maître du cinéma polonais ?
Critique : Initialement contacté par une société américaine de production, le réalisateur iranien Asghar Farhadi a refusé de s’impliquer dans un remake télévisuel de la célèbre série de Krzysztof Kieslowski intitulée Le Décalogue (1988). Pourtant, lors de ces premières tractations, le réalisateur s’est senti proche de l’univers du réalisateur polonais et de son scénariste Krzysztof Piesiewicz avec qui il a pu échanger. Entre-temps, Farhadi est reparti en Iran pour tourner Un héros (2021), mais son esprit est resté intrigué par plusieurs éléments vus dans le Décalogue.

© 2026 Memento Films Production, Panache Productions, La Compagnie Cinématographique, Lucky Red, France 3 Cinéma, Anonymous Content, Digital District, Red Sea Film Fund / Carole Bethuel (photographies). Tous droits réservés.
Finalement, le réalisateur choisit de s’emparer du postulat de départ du Décalogue 6 (qui a été diffusé au cinéma dans une version allongée intitulée Brève histoire d’amour), de le mélanger avec une séquence choc du Décalogue 5 (ou aussi connu sous le titre Tu ne tueras point), tout en leur apportant des ajouts plus personnels liés au rapport entre réel et imagination.
Beaucoup de Kieslowski et une pointe de Monsieur Hire
Et effectivement, dès le début du long métrage, le réalisateur ne fait pas mystère de son influence principale puisqu’il réutilise la magnifique musique de Zbigniew Preisner dès qu’il s’agit de raconter l’histoire qu’imagine la romancière interprétée par Isabelle Huppert. Dès lors, les fans du cinéma de Kieslowski que nous sommes se retrouvent en terrain familier, d’autant que les histoires contées par le maître polonais étaient toujours très tortueuses. Ici, il est donc question de voyeurisme, comme dans Brève histoire d’amour (1988), mais également comme dans Les Fiançailles de M. Hire, livre de Georges Simenon qui est explicitement cité et qui a donné lieu à deux adaptations cinéma grandioses (Panique de Julien Duvivier en 1946 et Monsieur Hire de Patrice Leconte en 1989).
Autant dire que l’ambiance de Histoires parallèles n’est clairement pas à la gaudriole puisqu’Asghar Farhadi réfléchit à la puissance de suggestion de la fiction par rapport au réel. Très intellectuel, le long métrage risque bien de décontenancer le grand public qui viendrait y chercher des émotions fortes. En réalité, Histoires parallèles est une œuvre farouchement conceptuelle qui mélange tout d’abord la réalité et la fiction, dans une première partie qui nous emporte dans un univers hors du temps.
Quand la fiction bouscule le réel !
Le cinéaste y retrouve ici l’atmosphère propre aux œuvres les plus belles de Krzysztof Kieslowski en organisant le croisement de plusieurs niveaux de narration de manière complexe, mais pas incompréhensible. C’est justement tout le talent du réalisateur que de parvenir à accrocher le spectateur malgré un concept peu évident à saisir de prime abord.
Dans un deuxième temps, le cinéaste fait intervenir un élément extérieur – à savoir un garçon aussi timide qu’intrigant joué par Adam Bessa – qui va finalement faire basculer la destinée des personnes servant de modèle littéraire à la romancière jouée par Huppert. Ainsi, Histoires parallèles invite le spectateur à réfléchir sur l’influence que peut avoir une œuvre de fiction sur la réalité quotidienne. Même si le récit écrit par la romancière fait preuve d’une grande imagination et qu’il ne correspond apparemment en rien au vécu de ses voisins d’en face, celui-ci va finir par créer le chaos au sein du trio formé par Virginie Efira, Vincent Cassel et Pierre Niney.
Une mise en abyme en forme d’exercice de style
Dans cette seconde partie plus forte sur le plan narratif, le cinéaste abandonne malheureusement l’illustration sonore de Zbigniew Preisner et se rapproche davantage de son style habituel, plus épuré que celui d’un Kieslowski. On est en droit de le regretter car l’ambiance du film perd quelque peu de sa poésie pour redevenir tout à coup plus prosaïque dans sa conclusion en forme de drame bourgeois. Les spectateurs risquent d’être également désarçonnés par sa fin en point de suspension qui laisse le public libre de décider s’il choisit la version plus romanesque (un meurtre horrible se prépare) ou s’il reste accroché à une réalité plus terre-à-terre, mais aussi plus crédible.

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Réalisé avec talent par un cinéaste qui maîtrise parfaitement l’espace, Histoires parallèles est donc une intéressante mise en abyme sur toute forme de création artistique, que ce soit dans le domaine de l’image (la longue vue), le son (le studio de bruitage observé) ou encore l’écriture (vecteur à la fois de liberté de l’individu, mais aussi à l’origine du chaos qui finit par envahir le film).
Histoires parallèles est une expérience cérébrale avant tout
Complexe échafaudage narratif, Histoires parallèles doit donc être vu comme une extension très théorique des œuvres du maître polonais trop tôt disparu. Le résultat est passionnant à suivre, mais pourrait rebuter ceux qui n’apprécient pas les films froids et aux multiples niveaux de lecture. Les autres peuvent s’y rendre sans avoir peur des deux heures et vingt minutes qui passent vite puisque notre intellect est sans cesse sollicité. Bien entendu, est-il utile de préciser que tous les acteurs s’avèrent formidables au vu de leur pointure. Adam Bessa y confirme d’ailleurs sa capacité à susciter le mystère comme dans Les Fantômes (Jonathan Millet, 2024).
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, le drame glacial a reçu un accueil mitigé, laissant de marbre certains critiques tandis que d’autres y ont vu une proposition de cinéma intéressante. On se situe plutôt dans la deuxième catégorie, même si le long métrage n’est pas parfait.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 13 mai 2026

© 2026 Memento Films Production, Panache Productions, La Compagnie Cinématographique, Lucky Red, France 3 Cinéma, Anonymous Content, Digital District, Red Sea Film Fund / Affiche : Troïka ; Benjamin Seznec (création graphique) ; Carole Bethuel (photographies). Tous droits réservés.
Biographies +
Asghar Farhadi, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Mathilde Ollivier, Pierre Niney, India Hair, Adam Bessa, Véronique Ruggia
Mots clés
Cinéma français, Les mises en abyme au cinéma, Les histoires étranges et complexes au cinéma, Les écrivains au cinéma, Festival de Cannes 2026 : en compétition