Premier film d’Enzo Barboni, Ciakmull, le bâtard de Dodge City est un western sérieux empreint de tragédie classique bénéficiant d’une belle efficacité. Une réussite dans son genre.
Synopsis : Le désert, une prison brûle. L’un des prisonniers, Ciakmull, qui a perdu la mémoire, s’échappe de la prison avec quatre autres condamnés. Les autres hommes l’aident à redécouvrir son passé. Ils arrivent dans un village où deux familles l’identifient. Apparemment, il a la réputation d’être un pistolero à la gâchette rapide…
Le premier film d’Enzo Barboni, alias E.B. Clucher
Critique : Depuis le début des années 60, Enzo Barboni officie sur les plateaux italiens en tant que directeur de la photographie. Il a notamment beaucoup travaillé avec Sergio Corbucci, aussi bien sur ses péplums que sur ses premiers westerns, dont le cultissime Django (1966). Finalement, le producteur Manolo Bolognini lui propose de diriger son tout premier film en tant que réalisateur avec Ciakmull, le bâtard de Dodge City (1970) qui doit être un nouveau produit visant à faire de Leonard Mann une star du genre.
Enzo Barboni accepte cette occasion de prouver son savoir-faire dans un genre qu’il connait parfaitement. De même, comme bon nombre de ses confrères, il prend un pseudonyme à consonnance américaine qui restera son nom d’artiste pendant toute sa carrière : E.B. Clucher. Pour ce premier essai, il s’appuie sur un script de Franco Rossetti et Mario di Nardo, avec l’aide de George Eastman lors des retouches nécessaires durant le tournage.
Une histoire de famille sous le signe de la tragédie classique
Alors qu’il est resté célèbre pour avoir dynamité le genre du western en dérivant vers la parodie, Enzo Barboni a débuté sous le signe de la tragédie à l’antique avec ce premier essai plutôt convaincant. Effectivement, les auteurs se sont inspirés des grandes tragédies classiques pour livrer ici une histoire de famille faite de rebondissements typiquement shakespeariens.
Ciakmull, le bâtard de Dodge City débute de manière originale en mêlant le braquage d’une diligence pleine d’or et la mise à feu d’un établissement pénitentiaire spécialisé dans les troubles mentaux. Lors de la destruction impressionnante de la prison, quatre malfrats parviennent à s’évader. Parmi eux, l’on trouve un adepte du couteau psychotique mais sympathique (Peter Martell), un arnaqueur (George Eastman), un géant noir un peu simplet (Woody Strode) et un pistolero amnésique (Leonard Mann). Dès lors, le scénario suit la cavale de ce quatuor sympathique à qui il arrive bien des aventures.
Une première demi-heure faiblarde
Lors de cette première demi-heure, le scénario semble une fois de plus le parent pauvre de l’œuvre, enchainant les mésaventures sans lien réel entre elles. Chaque scène est entrecoupée de manière maladroite par une chevauchée où retentit le thème un peu soulant de Riz Ortolani, très léger.

© 1970 B.R.C. Produzione S.r.l., Produzioni Atlas Consorziate (P.A.C.), Rewind Film. All Rights Reserved.
Pourtant, lorsque les quatre compères débarquent à Dodge City, l’intrigue qui oppose deux familles à la manière du Roméo et Juliette de Shakespeare commence à prendre une tournure plus dramatique. Effectivement, la famille la plus cynique va utiliser l’amnésie du héros pour le retourner contre sa propre fratrie. Cela occasionne des moments plus intenses et poignants, tandis que la musique de Riz Ortolani se fait enfin moins légère et omniprésente.
Ciakmull bénéficie d’une jolie photographie
Finalement, les épisodes précédents ont permis au spectateur de se familiariser avec les quatre complices et de les rendre attachants malgré leurs défauts. Dès ce moment, les événements plus tragiques apparaissent plus intenses car le script a su dépasser les simples archétypes du genre pour nous présenter des êtres de chair et de sang non dépourvus de psychologie.
Très dynamique et jamais ennuyeux, Ciakmull, le bâtard de Dodge City profite également d’une jolie photographie, notamment lors d’un bel affrontement dans un cimetière plongé dans l’obscurité. Signée Mario Montuori, la lumière a sans doute été très influencée par les choix d’Enzo Barboni, lui-même directeur de la photo au sens visuel impeccable. En matière de réalisation, il opère des choix parfois douteux, avec notamment un usage immodéré du zoom, typique des productions italiennes de l’époque.
Des acteurs chevronnés
Mais il abuse aussi parfois d’un découpage très cut. Toutefois, cette tendance donne lieu à une excellente idée (peut-être à mettre au crédit du monteur Eugenio Alabiso) qui voit le duel final être entrecoupé d’un flashback explicatif. Il pousse donc ici les idées de Sergio Leone jusqu’au bout en interrompant une scène d’action par une autre séquence hachée. L’idée s’avère d’une belle efficacité sur le plan dramaturgique.
Le tout est servi par des acteurs rompus au genre. Leonard Mann n’est clairement pas un grand comédien, mais son physique suffit à le rendre crédible en terrible pistolero. Face à lui, les trois compères sont interprétés par des pointures comme le grand Woody Strode (acteur de John Ford), mais aussi les Italiens George Eastman et Peter Martell. Du côté des seconds rôles, on trouve une nouvelle fois toutes les gueules du cinéma rital de l’époque. Pour le charme, c’est Ida Galli qui incarne l’être aimé qui ranimera la mémoire enfouie du héros. L’actrice est toujours aussi juste.

© 1970 B.R.C. Produzione S.r.l., Produzioni Atlas Consorziate (P.A.C.), Rewind Film. All Rights Reserved.
Ciakmull, un échec commercial aussi bien en Italie qu’en France
Très agréable de bout en bout, Ciakmull, le bâtard de Dodge City n’a pas connu le succès en Italie et a été ainsi diffusé de manière intimiste en France. Présent dans quatre salles parisiennes, le film est sorti le 13 janvier 1971 pour un total de 18 454 spectateurs lors de sa seule semaine de diffusion.
Par la suite, malgré une bonne réputation auprès des amateurs de westerns à l’italienne, le métrage n’est apparu en VHS que chez Super Vidéo Productions sous le titre Ciakmull, l’homme par qui la vengeance arrive en 1981. Enfin, en 2010, Seven 7 a dégainé un DVD intitulé simplement Ciak Mull.
Quant à Enzo Barboni, sa carrière ne fut en rien compromise par cet échec commercial puisqu’il a immédiatement tourné On l’appelle Trinita (1970) qui va devenir un triomphe international l’érigeant comme le maître du western parodique. Certains en feront ainsi le fossoyeur d’un genre arrivé à l’épuisement.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 13 janvier 1971
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© 1970 B.R.C. Produzione S.r.l., Produzioni Atlas Consorziate (P.A.C.), Rewind Film / Affiche : © Rodolfo Gasparri. Tous droits réservés.
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Enzo Barboni, Leonard Mann, Peter Martell, George Eastman, Evelyn Stewart (Ida Galli), Helmuth Schneider, Giovanni Cianfriglia, Dino Strano (Dean Stratford), Woody Strode, Luciano Rossi, Arnaldo Dell’Acqua
Mots clés
Cinéma bis italien, Westerns spaghettis, La famille au cinéma, Les relations entre frères, Relations entre père et fils