Quelque part entre Beineix et Besson, Un zoo la nuit a marqué de son empreinte le cinéma québécois en le plongeant dans la modernité. Le résultat s’avère tout à fait passionnant et révèle le talent d’un grand cinéaste.
Synopsis : Tout juste sorti de prison, Marcel retrouve sa vie d’avant, son appartement, ses synthétiseurs, et Julie, la fille qu’il aime mais qui s’est éloignée de lui. Il retrouve aussi son père, malade et abandonné, avec qui il voudrait bien se réconcilier. Harcelé par deux policiers qui cherchent à s’emparer de l’argent provenant du trafic pour lequel il est tombé, Marcel va tenter d’offrir un cadeau d’adieu à son père : une partie de chasse dans un zoo, la nuit.
1987 : le cinéma québécois se réveille!
Critique : L’année 1987 marque un tournant important dans l’histoire du cinéma québécois pour deux raisons. Tout d’abord, cette cinématographie généralement peu diffusée connaît un énorme succès international avec la comédie Le déclin de l’empire américain (Denys Arcand) par ailleurs coscénarisé par le jeune Jean-Claude Lauzon. Ainsi, la comédie du verbe a attiré 1 245 165 spectateurs en France et généré plus de 2 millions de dollars aux Etats-Unis.
Dans le même temps, Jean-Claude Lauzon parvient à réaliser son premier long métrage intitulé Un zoo la nuit (1987). Cette fois, le succès critique et public est proprement gigantesque au Québec où il reste plus d’un an à l’affiche et dégage un profit de près d’un million de dollars canadiens. Ce triomphe est confirmé par la cérémonie des Genie 1988 (équivalent québécois de nos César) où le métrage décroche la bagatelle de 13 récompenses sur un total de 14 trophées. Un record qui n’a jamais plus été égalé. Cependant, à l’international, Un zoo la nuit a nettement moins performé que son concurrent direct. On peut même avancer qu’il est globalement passé inaperçu, sauf des critiques qui ont su déceler la naissance d’un réalisateur de talent.
Un polar urbain typique des années 80
Effectivement, totalement inscrit dans une esthétique moderne des années 80, Un zoo la nuit vient mettre un grand coup de pied dans la cinématographie québécoise en adoptant une forme très travaillée et jamais vue dans la contrée. Ainsi, on peut rapprocher le travail de Jean-Claude Lauzon de celui de Jean-Jacques Beineix – on pense très souvent à Diva (1981) jusque dans son scénario – ainsi que de celui de Luc Besson sur Subway (1985). Ces deux références sautent naturellement aux yeux, même si certains passages semblent avoir clairement été inspirés par le Taxi Driver (1976) de Martin Scorsese, notamment lors des quelques explosions de violence du polar noir.

© 1987 Max Films / Jaquette : Artus Films, design de Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
Si la trame narrative est quelque peu linéaire – un homme tout juste sorti de prison est poursuivi par des policiers ripoux qui comptent récupérer l’argent du casse pour leur propre compte – ce n’est pas véritablement ce qui compte le plus dans Un zoo la nuit où tout est affaire d’ambiance. Porté par un esthétisme fondé sur une photographie bleutée de toute beauté (grâce au talent de Guy Dufaux), mais aussi sur une excellente bande-son synthétique de Jean Corriveau qui évoque les meilleurs travaux d’Eric Serra pour Luc Besson, Un zoo la nuit est un premier film techniquement remarquable où la réalisation épouse parfaitement le sujet.
Un zoo la nuit, une œuvre poétique et personnelle
Si le long métrage est souvent présenté comme le premier vrai film de genre québécois, il relève pourtant d’une pure démarche d’auteur dans ses thématiques. Effectivement, la dimension purement commerciale – les scènes de sexe et de violence, toutes très crues – passe au second plan par rapport aux choix personnels du réalisateur. Celui-ci évoque notamment sa relation complexe avec son père. Il transpose donc ici sa propre histoire personnelle à travers les deux personnages du fils (très juste Gilles Maheu, plutôt acteur et metteur en scène de théâtre et dont ce fut le seul rôle au cinéma) et du père (poignant Roger Lebel, dont ce fut le dernier emploi au cinéma avant d’être emporté par la maladie de Parkinson).
D’abord conflictuels, les rapports entre le fils et le père se réchauffent progressivement et les deux êtres finissent même par établir une relation fusionnelle lors d’une partie de chasse un peu particulière, car située dans un zoo. On notera d’ailleurs que ce moment de pure poésie est quelque peu gâché par le rapport entretenu par l’auteur avec les animaux. Lui-même chasseur, Jean-Claude Lauzon ne semble aucunement se soucier du sort de l’éléphant victime des coups de feu du père. Cette approche dérange quelque peu, même si les cinéphiles aguerris verront bien que l’animal n’a aucunement été blessé durant le tournage de la séquence. Disons que l’idée même apparaît comme saugrenue.
Un bel essai de misanthropie
D’ailleurs, ce ne sont pas les seuls débordements d’une œuvre qui peut également être taxée de misogynie et teintée d’une légère homophobie. Pur anarchiste de droite, Jean-Claude Lauzon s’en prend aussi aux forces de l’ordre et semble donc détester beaucoup de monde, dans une forme de misanthropie qui a été confirmée par certains de ses proches collaborateurs. L’homme était intransigeant, imprévisible et iconoclaste jusque dans sa vie. Mais c’est aussi cela qui fait de son cinéma une curiosité, lui octroyant une originalité poétique remarquable.
Alors que le métrage peut apparaître très froid durant une grande partie de la projection, il finit par toucher au cœur grâce à cette relation splendide entre un fils et son père au seuil de la mort. La magnifique chanson de Jacques Brel Voir un ami pleurer qui retentit lors des derniers instants poétiques du long métrage vient ajouter une note d’émotion supplémentaire pour faire d’Un zoo la nuit une œuvre puissante et originale, malgré quelques menus défauts liés au fait qu’il s’agit d’un premier film.
Un succès québécois passé inaperçu en France
Ayant fait l’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 1987, le film a tardé à être distribué en France. Lors de sa sortie parisienne du 13 avril 1988, Un zoo la nuit a été un cuisant échec, d’autant qu’il a été interdit aux moins de 18 ans (ce qui correspond à 16 ans de nos jours). Le film, pourtant porté par de bonnes critiques a réuni moins de 5 000 spectateurs en une semaine et a rapidement disparu de l’affiche. Il a ensuite fait l’objet d’une sortie en VHS chez Delta Vidéo dès 1988. Depuis, il est resté longtemps invisible. Artus Films vient de lui rendre un bel hommage avec un combo DVD + Blu-ray + Livre.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 13 avril 1988
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© 1987 Cinema Plus, Les Productions Duc, Les Productions Oz, National Film Board of Canada (NFB), Société Générale du Cinéma du Québec, Téléfilm Canada / Affiche : Lyne Charlebois (photographe). Tous droits réservés.
Biographies +
Jean-Claude Lauzon, Denys Arcand, Dominique Michel, Gilles Maheu, Roger Lebel
Mots clés
Cinéma canadien, Cinéma québécois, Relations Père-fils au cinéma, La chasse au cinéma, Les flics ripoux au cinéma
