Dernier film d’Alexandre Ptouchko, Rouslan et Ludmila est une œuvre fantastique rutilante dans ses visions esthétiques grâce à des effets spéciaux valeureux. Une curiosité à découvrir.
Synopsis : Vainqueur des ennemis à l’est, Rouslan rentre triomphalement à Kiev, où le roi Vladimir lui a promis la main de sa fille Ludmila, attisant la haine de trois prétendants jaloux. La nuit-même, Ludmila se fait enlever par un être maléfique, envoyé par le sorcier Tchernomor. Le roi promet sa fille au premier preux qui la ramènera. S’engage alors une longue quête pour Rouslan, semée d’embûches et de péripéties, pendant laquelle il devra affronter aussi bien des créatures fantastiques que ses rivaux.
Deux Alexandre pour le prix d’un
Critique : Après avoir adapté le grand auteur Alexandre Pouchkine avec sa féérie Le Conte du tsar Saltan (1967) et aidé à la conception de Vij ou le diable (Gueorgui Kropatchev et Konstantin Erchov, 1967) d’après Gogol, Alexandre Ptouchko, déjà affaibli par la maladie envisage de réaliser un rêve de gosse, tourner une version du conte Rouslan et Ludmila, toujours de Pouchkine. Etant donné le triomphe remporté par ses œuvres précédentes, cette nouvelle est accueillie favorablement par le studio d’Etat Mosfilm qui lance la préproduction dès le début de l’année 1968.

© 1972 Artus Films, Liliom, Mosfilm. Tous droits réservés.
Pourtant, le film terminé n’est finalement proposé sur les écrans qu’à la fin de 1972. Effectivement, la production de ce film merveilleux a pris en tout quatre longues années, épuisant un peu plus le cinéaste qui décède d’ailleurs peu de temps après la sortie de sa dernière œuvre, en 1973. On peut donc considérer que l’artiste a jeté ses dernières forces dans ce projet pharaonique dont la production fut tellement chahutée qu’elle fait l’objet entier du magnifique livre de 100 pages de Matthieu Rehde présent dans le Mediabook Artus.
Une suite ininterrompue de contretemps
Inutile donc de paraphraser ce très beau travail de recherche proposé par le journaliste de L’Ecran Fantastique. Nous nous bornerons à préciser que toutes les phases furent problématiques, notamment à cause des lourdeurs administratives du système soviétique, mais qu’une telle dépense n’a également pu naître qu’au sein d’un tel système, d’autant qu’Alexandre Ptouchko était un auteur apprécié des autorités.
Le cinéaste a quand même fait face à des retards dans la conception des décors, à des départs multiples au sein de l’équipe technique, mais aussi au changement des interprètes en cours de tournage. Ainsi, la jeune Antonina Pilious a été jugée peu représentative du physique russe et remplacée par la débutante Natalia Petrova pour incarner Ludmila.
Alexandre Ptouchko, un artiste qui a donné sa vie pour son ultime film
De son côté, Oleg Vidov a tourné quelques scènes de batailles en tant que Rouslan, avant de claquer la porte en plein tournage. Il a été là aussi remplacé au pied levé par Valeri Kozinets, ce qui a contraint l’équipe à tourner à nouveau les scènes déjà en boite. Par ailleurs, le nouveau comédien, d’un physique plus robuste que son prédécesseur, a souffert le martyr dans les costumes taillés sur mesure pour Vidov ; que l’on ne pouvait plus changer une fois les prises de vues entamées.
Enfin, Alexandre Ptouchko a été obligé de s’absenter à plusieurs reprises pour cause d’aggravation de son état de santé, laissant ses instructions à ses assistants. Mais Ptouchko fut également déçu d’apprendre qu’on ne lui allouait pas la possibilité de réaliser le film en format large et que le ratio de Rouslan et Ludmila serait un simple 1. 37, ce qui ne pouvait que restreindre l’ampleur d’un tel projet.
Rouslan et Ludmila ressemble davantage à un film des années 50
Et de fait, ce format carré renvoie immédiatement le long métrage aux années 50, d’autant que l’esthétique développée par Ptouchko – un artiste septuagénaire – s’accorde bien plus à cette décennie qu’à celle des années 70. Lorsque l’on prend conscience que Rouslan et Ludmila a été créé la même année que Solaris (Andreï Tarkovski, 1972), on ne peut que remarquer une différence béante, tant le premier paraît démodé par rapport au second.
Cela apparaît dès les premières séquences où les talents de coloriste de Ptouchko sont à nouveau présents, mais pour retranscrire un Moyen-âge plutôt kitsch, aussi bien dans les décors que les costumes. De même, les acteurs déclament leur texte en vers – ce qui respecte le poème de Pouchkine – et il faut un petit temps d’adaptation avant d’accepter ce choix narratif.
Des décors somptueux pour des moments purement visionnaires
Pourtant, passé le premier quart d’heure, l’action se met rapidement en place et l’enlèvement de Ludmila par le nain Tchernomor rappelle les superbes effets spéciaux de Vij ou le diable (1967). Dès lors, les différents prétendants de la princesse se mettent en route afin de la libérer dans le but de se marier avec elle. Parmi eux, Rouslan est le héros le plus déterminé et celui dont les aventures sont les plus impressionnantes, notamment lorsqu’il pénètre dans le royaume fantastique de Tchernomor. Toutes ces séquences tournées dans les studios Mosfilm bénéficient de décors absolument somptueux, parfois fort inquiétants, mais toujours avec une volonté d’esthétisation maximale.

© 1972 Artus Films, Liliom, Mosfilm. Tous droits réservés.
Dès lors, les séquences culte s’enchaînent à toute vitesse. L’évolution de Rouslan dans la lugubre forêt de Tchernomor, la rencontre avec le magicien finnois dans une grotte magnifique, la confrontation avec la tête coupée d’un géant – qui orne la superbe jaquette du Mediabook Artus – sont autant de moments dingues qui invitent à la rêverie, tout en se dotant d’une certaine noirceur. Ce sont ces passages qui emportent pleinement l’adhésion et font de Rouslan et Ludmila une œuvre unique dans son genre, ayant sans doute inspiré le Legend (1985) de Ridley Scott.
De magnifiques séquences fantastiques
Parfois, le cinéaste se laisse aller à son goût du kitsch, notamment dans l’antre du nain où Ludmila est enfermée. Les décors de coraux qui scintillent paraissent un peu trop chargés et les sbires du sorcier de petite taille font tout de même sourire par leur look improbable. Le tout est tout de même magnifié par une très belle partition symphonique de Tikhon Khrennikov, au meilleur de sa forme.
Dans tous les cas, la féérie fonctionne parfaitement et l’on sent le cinéaste dans son élément dès qu’il s’agit de proposer des séquences à effets spéciaux complexes fondés sur des surimpressions et des peintures magnifiques. Cependant, quand l’intrigue redevient plus politique et guerrière dans la dernière demi-heure du métrage, le cinéaste démontre ses limites en livrant des batailles impressionnantes par le nombre de figurants, mais sans que la caméra accompagne le tout par un souffle épique. Là, la réalisation de Ptouchko paraît un peu trop statique et empesée.

© 1972 Artus Films, Liliom, Mosfilm / Maquette : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
Une fin nationaliste qui peut déranger
De plus, même si le cinéaste reste fidèle au poème de Pouchkine, on peut regretter l’élan nationaliste qui est donné aux dernières scènes. N’oublions pas que la récupération par le pouvoir russe du passé de la Rus’ de Kiev n’est qu’une reconstruction historique datant du 19ème siècle afin de justifier la possession des terres biélorusses, ukrainiennes et finlandaises par la Russie impériale, puis l’URSS. En fait, il convient de rappeler que la Rus’ de Kiev a été créée par les Polianes qui étaient des slaves dont les souverains étaient des Scandinaves. Ils n’entretiennent donc que fort peu de rapport avec les Russes actuels. Ce toilettage historique entretenu par les différents pouvoirs russes pour justifier leurs colonisations de terres est donc une nouvelle fois au cœur du récit de Rouslan et Ludmila, ce qui pose nécessairement question.
Du côté d’Alexandre Ptouchko, cette approche est surtout liée au respect de l’œuvre originale de Pouchkine, mais cette dimension plus nationaliste et guerrière vient tempérer nos ardeurs par rapport aux magnifiques séquences fantastiques qui constituent fort heureusement la très large majorité du film.
Rouslan et Ludmila, une carrière en France ?
Présenté en deux parties, Rouslan et Ludmila débarque sur les écrans soviétiques au 1er janvier 1973 et remporte un énorme succès avec plus de 36 millions de spectateurs dans le seul espace soviétique. Le film arrive en France au Festival international du film Fantastique et de Science-Fiction de Paris en 1974 où il est proposé en compétition, tandis qu’il est hors compétition la même année au Festival d’Avoriaz.
Il lui faudra patienter jusqu’au 30 juin 1976 pour disposer enfin d’une sortie française dans le circuit des salles de Sovexportfilm, société spécialisée dans l’importation des longs métrages soviétiques, mais dans une version raccourcie (d’environ 2h). Par la suite, le métrage a été édité en VHS chez Socai-films, comme d’autres œuvres du cinéaste, mais aussi chez VPE (Vidéo Public Edition). Il a donc fallu attendre 2026 pour pouvoir découvrir ce monument du cinéma commercial soviétique dans les meilleures conditions possibles grâce au Mediabook édité par Artus Films. Un incontournable.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 30 juin 1976

© 1972 Artus Films, Liliom, Mosfilm. Tous droits réservés.
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Biographies +
Alexandre Ptouchko, Andreï Abrikossov, Natalia Petrova, Valeri Kozinets
Mots clés
Cinéma soviétique, Conte de fées, Les princesses au cinéma, La chevalerie au cinéma, Les sorcières au cinéma, Artus Films
