Vij ou le diable (Viy) : la critique du film (1972)

Epouvante-horreur, Fantastique | 1h17min
Note de la rédaction :
7,5/10
7,5
Vij ou le diable, jaquette du blu-ray

  • Réalisateur : Gueorgui Kropatchev Konstantin Erchov
  • Acteurs : Leonid Kouravliov, Natalia Varley
  • Date de sortie: 22 Mar 1972
  • Nationalité : Soviétique (Russe)
  • Titre original : Viy
  • Scénaristes : Alexandre Ptouchko, Constantin Erchov, Gueorgui Kropatchev d'après Vij de Nicolas Gogol
  • Directeur artistique et des effets : Alexandre Ptouchko
  • Compositeur : Karen Khatchatourian
  • Distributeur : Michèle Dimitri
  • Editeur vidéo : Artus Films (Digibook)
  • Sortie vidéo (Digibook) : 6 juin 2020
  • Format : 1.37 : 1 / Son : Mono
  • Crédits jaquette : © 1967 Mosfilm / © 2020 Artus Films. Conception graphique : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
  • Année de production : 1967
Note des spectateurs :

Esthétiquement superbe, Vij ou le diable est une œuvre anticléricale qui marque surtout par la beauté de ses images et de ses décors. Son discours a le mérite de prendre le spectateur à contre-pied, mais est desservi par un script un peu sommaire.

Synopsis : Trois jeunes séminaristes quittent leur monastère pour partir en vacances. La nuit, ils se font héberger par une fermière qui se révèle être une sorcière. Khoma l’empoigne et la laisse pour morte, après qu’elle s’est transformée en jolie jeune fille. Sous la pression de la famille, le recteur oblige Khoma à passer trois nuits auprès de la défunte afin de prier pour son âme. Il va vivre trois nuits d’épouvante.

L’adaptation fidèle d’un conte anticlérical de Gogol

Critique : Au cœur du système soviétique, la compagnie d’Etat Mosfilm encourage au cours des années 60 les adaptations cinématographiques de l’œuvre littéraire de Nicolas Gogol. Outre l’extrême popularité de ses écrits, son anticléricalisme s’avère dans la droite lignée du dogme communiste. Ainsi, le conte Vij tiré d’une de ses nouvelles fait l’objet d’une adaptation fidèle – contrairement à celle effectuée par Mario Bava en Italie avec Le masque du démon (1960).

Le but de la Mosfilm est de signer un film d’une fidélité absolue au matériau littéraire. Pour cela, les producteurs décident d’engager deux réalisateurs novices qui ont pour nom Konstantin Erchov et Gueorgui Kropatchev. Le premier vient tout juste d’obtenir son diplôme de réalisateur, tandis que le second s’est surtout distingué en tant que décorateur sur plusieurs productions d’Etat. Alors que le tournage débute, les commanditaires ne sont guère satisfaits du résultat, trouvant notamment le travail des deux réalisateurs trop terre-à-terre.

Vij ou le diable Artus, le blu-ray

© 1967 Mosfilm / © 2020 Artus Films. Conception graphique : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.

Alexandre Ptouchko, véritable maître d’ouvrage ?

La Mosfilm engage alors en urgence le réalisateur Alexandre Ptouchko, connu pour ses films merveilleux Le Tour du monde de Sadko (1953) et Le Conte du tsar Saltan (1966) afin de seconder les réalisateurs officiellement crédités. Arrivé en cours de processus créatif, Ptouchko se voit octroyer la place de directeur artistique, concepteur et réalisateur des effets spéciaux. Certains estiment donc qu’il est le véritable maître d’œuvre de Vij, d’autant que les séquences les plus mémorables sont celles où sa contribution semble essentielle.

Autre contretemps, l’actrice qui incarnait initialement la sorcière a été finalement remerciée et remplacée par Natalia Varley qui était plus à l’aise avec ses séquences de voltige. Formée à l’école du cirque en tant qu’acrobate, l’actrice venait en plus de triompher dans une comédie locale et s’imposait donc comme un excellent choix. Face à elle, le comique Leonid Kouravliov prouve également sa capacité d’incarnation à travers la figure grotesque de ce jeune séminariste alcoolique.

La peur comme moteur des superstitions

Car contrairement aux œuvres américaines qui traitent du satanisme en choisissant toujours le camp des religieux, Vij (1967) a la particularité de proposer une opposition entre le bien et le mal plus ambiguë. Respectant le texte anticlérical de Gogol, les auteurs décrivent notamment les membres du clergé comme des êtres pleutres, avides, gloutons et largement portés sur la boisson. Le portrait du jeune antihéros séminariste peut surprendre de prime abord. C’est sa couardise qui entraîne le décès de la sorcière, et donc sa vengeance post-mortem. Par la suite, alors que le spectateur s’attend à un classique combat entre les forces démoniaques et celles du bien, Vij décrit surtout la peur qui étrangle le jeune héros, ainsi que sa tendance à noyer celle-ci dans l’alcool.

Loin d’être une figure respectable, le séminariste est donc affublé de tous les défauts possibles, ce qui ne peut que le mener à sa perte. La fin confirme d’ailleurs que toutes les manifestations démoniaques vues auparavant n’ont peut-être aucune réalité tangible. Ne seraient-elles pas plutôt une matérialisation de la superstition religieuse à l’œuvre au sein de ces populations rurales ? Les auteurs ne répondent pas à ce questionnement, mais ouvrent donc la porte à ce type de réflexion. On peut toutefois regretter que le script n’approfondisse aucune des pistes évoquées.

Vij est essentiellement un bonheur visuel de chaque instant

Toutefois, ce qui séduit avant tout dans Vij ou le diable (1967) n’est pas tant le discours un peu daté que la mise en forme des manifestations démoniaques. Esthétiquement superbe, le long-métrage bénéficie notamment de magnifiques décors en studio (le village et l’église sont d’une réelle beauté), d’effets spéciaux plutôt séduisants bien qu’artisanaux et d’une conception amusante des créatures (certaines grandioses, d’autres franchement bis). Classé dans la catégorie “épouvante”, le film ne risque pas de vous tirer de grands frissons, mais l’ensemble se regarde toujours avec plaisir. L’humour n’est pas toujours fin, mais évite toutefois la franche gaudriole.

Porté par une jolie musique de Karen Khatchatourian (qui pastiche Une nuit sur le mont Chauve de Moussorgski), une superbe photographie et des mouvements de caméra parfois époustouflants dans leur circularité – la figure du cercle étant essentielle en démonologie – Vij ou le diable est donc un film à découvrir pour ses immenses qualités esthétiques. Son intrigue, elle, est sans aucun doute moins passionnante pour un spectateur contemporain, habitué à davantage de développements et moins de concessions au folklore local.

Un triomphe en URSS

Sorti avec succès en 1967, le long-métrage aurait réuni plus de 32 millions de spectateurs rien qu’en URSS, chiffre bien difficile à vérifier. En France, Vij a été exploité au mois de mars 1972 sous son titre original de Viy, sans aucun doute dans un nombre restreint de salles. Exhumé par le valeureux éditeur Artus Films, il bénéficie d’une copie restaurée absolument superbe, d’un beau livre explicatif d’une soixantaine de pages, le tout au cœur d’un digibook magnifique qui fait décidément honneur au support physique.

Critique de Virgile Dumez

Les sorties de la semaine du 22 mars 1972

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Vij ou le diable, jaquette du blu-ray

© 1967 Mosfilm / © 2020 Artus Films. Conception graphique : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.

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