Avec Autofiction, Pedro Almodóvar se livre à un work in progress en forme d’introspection qui échoue à émouvoir et qui ne débouche sur aucune réflexion vraiment profonde ou pertinente. Décevant.
Synopsis : Raúl est un cinéaste culte en pleine crise créative. Lorsqu’un drame frappe l’une de ses plus proches collaboratrices, il s’en inspire pour écrire son prochain film. Peu à peu, il imagine Elsa, une réalisatrice en pleine écriture, dont le parcours commence à refléter le sien. Les deux cinéastes deviennent les deux facettes d’un même personnage, dans un jeu de miroirs où l’impudeur de l’autofiction dévoile autant qu’elle détruit. Mais jusqu’où̀ peut-on aller pour raconter une histoire ?
Douleur et gloire, en nettement moins bon
Critique : Cela fait maintenant plusieurs années que le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar enchaîne les œuvres impeccables – et très souvent remarquables. Récemment, il a su parler de la mort avec une incroyable pudeur avec La Chambre d’à côté (2024) et il avait su se livrer dans le magnifique Douleur et gloire (2019). C’est d’ailleurs de ce dernier qu’Autofiction (2026) se rapproche le plus puisqu’il s’agit une fois encore pour le cinéaste de se livrer à une introspection sur son travail d’écriture. Malheureusement, là où Douleur et gloire apparaissait comme un petit chef d’œuvre de construction et d’émotion, Autofiction n’est absolument pas du même niveau en matière d’inspiration.

© 2026 El Deseao, Pathé / Photographie : Iglesias Más. Tous droits réservés.
En voulant créer une mise en abyme vertigineuse, Pedro Almodóvar nous invite à suivre l’histoire d’Elsa, une réalisatrice culte mise sur le banc de touche depuis des années. Rapidement, le spectateur comprend que celle-ci n’est qu’un personnage de fiction imaginé par Raúl, lui aussi cinéaste, qui est en train d’écrire le scénario de son prochain film. Au fur et à mesure que l’histoire fictive avance, le spectateur découvre que l’écrivain livre avec Elsa un portrait assez fidèle de lui-même, tout en pillant les vies de ses proches pour trouver l’inspiration nécessaire à sa création.
Quelques beaux moments noyés dans un ego-trip peu flatteur
Dans une sorte de version moderne du vampirisme, le scénariste-cinéaste aspire le vécu de ses relations pour les projeter dans la fiction, parfois avec élégance, mais aussi en étant d’une sincérité qui peut légitimement blesser son entourage. Finalement, le portrait qu’il fait de lui-même est loin d’être flatteur tant l’homme semble détaché des autres et uniquement préoccupé par son art dans une sorte d’égo-trip qui le rend peu sympathique.
S’il parvient à nous intéresser à son histoire fictive en construction, Pedro Almodóvar paraît bien plus embarrassé dès qu’il faut prendre à bras le corps son autoportrait, y compris dans sa réalisation, plus raide et froide que jamais. Comme le réalisateur est loin d’être un manchot, Autofiction délivre encore quelques très beaux moments suspendus dont il a le secret. Cela intervient souvent lors des passages musicaux qui en révèlent plus sur les protagonistes que de longs dialogues. Enfin, le métrage dispose d’une esthétique toujours aussi léchée et d’une belle musique sensuelle d’Alberto Iglesias.
De superbes interprètes noyés dans un dispositif narratif artificiel
Almodóvar demeure également un grand directeur d’actrices et d’acteurs. Ici, il le prouve encore en offrant à Bárbara Lennie un rôle de premier plan où la comédienne est tout à fait remarquable. On adore aussi le passage plus comique avec Rossy de Palma, tandis que le drame vécu par le personnage joué par Milena Smit (la perte de son enfant) ne peut qu’émouvoir, d’autant que l’on retrouve ici une ambiance dépressive très proche de celle de La Chambre d’à côté.

© 2026 El Deseao, Pathé / Photographie : Iglesias Más. Tous droits réservés.
Pourtant, la sauce ne prend jamais vraiment dans cette Autofiction en forme de work in progress. Dès que le cinéaste commence à susciter l’émotion, il se met en retrait et revient à la réalité, bien plus terne et prosaïque. En fait, le cinéaste finit même par faire la propre critique de son film dans les dix dernières minutes en annonçant que son script est mal structuré – ce qui est malheureusement bien vrai – et qu’il faudrait tout reprendre à zéro.
Autofiction, un aveu d’impuissance artistique ?
Cet aveu d’impuissance artistique entraîne donc une fin abrupte qui ne donne aucune conclusion aux multiples intrigues développées auparavant, entraînant une frustration fort légitime de la part du spectateur. On a le sentiment qu’Almodóvar lui-même n’était pas content du scénario qu’il venait de terminer, mais qu’il a décidé de le tourner quand même car, comme il le dit dans le film, sa vie n’a de sens que sur un plateau de tournage.
Loin du vertige attendu, Autofiction nous offre finalement une réflexion assez peu profonde sur la création artistique (en gros l’artiste s’inspire de sa vie et de celle de ses proches), tout en échouant à emporter le spectateur dans son tourbillon narratif en forme de fugue permanente. Sur un thème similaire, on a récemment largement préféré l’intellectualité d’Histoires parallèles (Asghar Farhadi, 2026), bien plus cohérent et profond. Ce qui démontre que la mise en abyme est une figure de style intéressante, mais très difficile à manier.
On notera d’ailleurs que les deux films sont en compétition officielle au Festival de Cannes et qu’ils sont sortis à une semaine d’intervalle dans les salles françaises, sans passionner les foules.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 20 mai 2026

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