El Reino : la critique du film (2019)

Thriller | 2h11min
Note de la rédaction :
8/10
8
Affiche El reino

Note des lecteurs

Tourné comme un thriller trépidant, El Reino est une dénonciation de la corruption qui ose l’ellipse narrative pour mieux immerger le spectateur au cœur d’un système pourri jusqu’à la moelle. Impressionnant.

Synopsis : Manuel López-Vidal est un homme politique influent dans sa région. Alors qu’il doit entrer à la direction nationale de son parti, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui menace un de ses amis les plus proches. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal…

La critique : Repéré par les cinéphiles à l’occasion de la sortie de son précédent long-métrage – l’excellent Que Dios nos perdone avec déjà Antonio de la Torre – le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen confirme avec El Reino tout le bien que l’on pensait de son travail sur le thriller madrilène. Cherchant à ausculter au plus près la corruption généralisée du personnel politique espagnol, le réalisateur et sa scénariste Isabel Peña ont opté pour une immersion totale au cœur du système à la suite d’un politicien pris la main dans le sac. Le défi était donc de s’attacher aux pas d’un escroc, coupable de tout ce qui lui est reproché, mais qui refuse de porter le chapeau pour l’ensemble du système. Dès lors, l’homme n’aura de cesse de mouiller ses anciens camarades et complices, afin d’éclabousser toute la classe politique et de provoquer un tsunami institutionnel.

Crédits : Tornasol Films SA-Altresmediacine – Crédit photo : Julio Vergne

Pour rendre son propos plus universel, Rodrigo Sorogoyen fait le pari risqué de ne rien expliquer des magouilles de ce parti politique, dont il ne donne pas non plus le positionnement sur l’échiquier idéologique. On comprend vaguement qu’il s’agit d’une arnaque aux subventions européennes, mais cela ne va guère au-delà puisque ce n’est pas vraiment le propos du réalisateur. Cette volonté elliptique a certes de quoi éconduire les spectateurs désireux de suivre une intrigue classiquement huilée. Pour autant, cela n’empêchera nullement de comprendre l’essentiel du propos entendant dénoncer un système entier basé sur le mensonge et la collusion d’intérêts. En cela, le film peut aisément être rapproché des nombreuses œuvres traitant des agissements mafieux. D’ailleurs, histoire de dynamiser une intrigue somme toute assez nébuleuse, le cinéaste a recours à un style incisif et rentre-dedans fondé sur une musique électronique trépidante, ainsi que sur une caméra très mobile qui ose à plusieurs reprises le plan-séquence virtuose. Le réalisateur parvient ainsi à tourner des séquences tendues, alors même que l’action est souvent confinée dans des bureaux. Cette tension de chaque instant – qui fait que les deux heures de film passent très vite – est largement relayée par les acteurs, dont un Antonio de la Torre magistral. Totalement angoissé, le personnage sombre progressivement dans la paranoïa comme aux grandes heures des films hollywoodiens de dénonciation politique des années 70. On peut également rapprocher le film des meilleures œuvres politisées créées en Italie au cours de la décennie de plomb. Sauf que cette fois-ci la cible est l’ensemble de la classe politique d’un pays, et non pas un seul parti au pouvoir. Si l’on peut sans doute reprocher le caractère trop explicite de la dernière scène de déballage médiatique, elle a au moins le mérite de replacer l’ensemble du film dans une perspective morale (et non moralisatrice).

De manière brillante, El Reino dénonce donc les agissements d’une classe politique complètement déconnectée des réalités et qui se croit intouchable, à cause des privilèges octroyés par la détention du pouvoir. Le propos peut être taxé de populiste par certains côtés, renforçant notamment l’idée du « tous pourris », mais il a le mérite de pointer les défauts de plus en plus criants de nos démocraties actuelles. Il se fait ainsi l’écho du trouble naissant au sein d’une population européenne refusant de plus en plus en bloc cette oligarchie politicienne vivant en vase clos. Un terrain miné qui laisse un champ de ruines sur lequel prospère le populisme.

Œuvre symptomatique des troubles actuels de nos démocraties malades, El Reino est donc un thriller brillant qui s’est vu décerner sept Goya (les César espagnols) dont ceux du meilleur acteur et meilleur réalisateur pour Antonio de la Torre et Rodrigo Sorogoyen.

Critique de Virgile Dumez

Les sorties de la semaine du 17 avril 2019

Crédits : Tornasol Films SA-Altresmediacine, Le Pacte

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