Œuvre austère, froide et désincarnée, Les Sœurs Brontë est un biopic classique qui bénéficie d’une superbe photographie, mais pâtit d’un montage charcuté. Inégal.
Synopsis : Charlotte Brontë évoque certains épisodes de sa vie avec sa famille dans l’Angleterre du début du XIXe siècle : le quotidien avec son père pasteur, ses sœurs Anne et Emily, qui aspiraient comme elle à devenir écrivains, et son frère Barnwell, un peintre au tempérament passionné.
Les Sœurs Brontë ou la nécessité de l’ellipse
Critique : C’est avec passion qu’André Téchiné a abordé la conception de son biopic sur Les Sœurs Brontë (1979) qui faisait suite à son thriller étrange Barocco (1976). Afin de coller le plus possible à la réalité historique, le cinéaste et ses coscénaristes Pascal Bonitzer et Jean Gruault ne se sont appuyés que sur les écrits et témoignages des sœurs elles-mêmes, quitte à livrer un travail parcellaire. Ainsi, la particularité du projet était de se fonder sur la pratique de l’ellipse narrative, ce qui a été encore renforcé par les déconvenues de post-production.
Effectivement, après un tournage pour le moins houleux, André Téchiné a livré un premier montage de près de trois heures que la firme Gaumont ne veut pas sortir en l’état, jugeant le film trop ennuyeux. N’ayant pas vraiment le choix, André Téchiné a donc sacrifié une heure de métrage sur la table de montage, en espérant reprendre celui-ci quelques années plus tard. Cette opération a malheureusement été rendue impossible par la perte des éléments abandonnés. Les Sœurs Brontë restera donc à jamais une œuvre mutilée et donc nécessairement imparfaite.
Trois sœurs, un frère, peu de possibilités
Il faut dire que le projet était ambitieux puisqu’il s’agissait de tourner un film français en Angleterre, plus précisément dans les landes du Yorkshire, sur trois autrices majeures de la littérature britannique victorienne. Ainsi, Emily Brontë est restée dans l’histoire comme la créatrice d’un unique chef d’œuvre intitulé Les Hauts de Hurlevent, Charlotte est connue pour son Jane Eyre et Anne pour avoir contribué au cycle de Gondal. Leur vie, marquée par de multiples disparitions et la maladie, était effectivement un matériau intéressant, même si les choix opérés par André Téchiné et ses coscénaristes peuvent parfois étonner.
Ainsi, ils se concentrent peu sur l’écriture des œuvres et préfèrent passer un long moment à suivre les péripéties sentimentales du frère Barnwell (magistralement interprété par le jeune Pascal Greggory) avec la femme de son employeur (excellente Hélène Surgère). D’ailleurs, cet arc narratif est sans aucun doute le plus réussi d’un film qui souffre d’un certain éparpillement, sans doute lié à son montage heurté, voire parfois charcuté. Ainsi, les allers et retours entre l’Angleterre et Bruxelles ne sont jamais clairement indiqués, ce qui a tendance à perdre le spectateur.
Des comédiennes bridées par le cinéaste
Finalement, les grandes perdantes de ce montage sont assurément les deux figures les plus importantes sur le plan littéraire, à savoir Emily (Isabelle Adjani) et Charlotte (Marie-France Pisier) auxquelles on a bien du mal à s’attacher. Il faut dire qu’André Téchiné a insisté pour imposer à son casting un jeu atone, assez proche du récitatif à la Bresson. Cela a entraîné de nombreuses tensions sur le tournage, entre les interprètes féminines et le réalisateur. De même, la concurrence entre Isabelle Adjani et Isabelle Huppert n’a pas arrangé la situation puisque les deux comédiennes ont été en permanence en concurrence, selon les dires de Pascal Greggory.

© 1979 Gaumont, Action Films, C.F.P.C., France Régions / Jaquette : Darkstar. Tous droits réservés.
In fine, aucune des trois grandes actrices ne sort grandie de Les Sœurs Brontë car le regard vide imposé par le cinéaste et la diction très particulière viennent constamment extraire le spectateur du film. Les seuls vrais gagnants semblent donc être Pascal Greggory et Hélène Surgère qui parviennent à insuffler de la passion et de la vie dans cette œuvre froide et aussi glaciale que le vent soufflant sur la lande britannique.
Un film sauvé par la superbe photographie de Bruno Nuytten
En fait, Les Sœurs Brontë apparaît comme un bel exercice de style classique, notamment grâce au travail magnifique opéré par le génial directeur de la photographie Bruno Nuytten (qui retrouvera Isabelle Adjani bien plus tard sur Camille Claudel). Ses images de la lande sont tout à fait probantes et parviennent à retranscrire l’atmosphère des romans des sœurs par la seule puissance de la lumière. On peut aussi saluer la musique de Philippe Sarde, largement fondée sur un thème de Rossini, ainsi que l’ensemble de la direction artistique, avec des décors et costumes superbes.
Pourtant, André Téchiné n’a pas encore trouvé son style à cette étape de sa carrière et livre une œuvre trop corsetée et désincarnée, lui qui sera plus tard le chantre des blessures de l’âme, notamment à partir de son œuvre réellement fondatrice (Rendez-vous, en 1985). Malgré quelques passages plus habités, Les Sœurs Brontë souffre encore d’une volonté quasiment brechtienne de laisser le spectateur à distance de ce qui est filmé au risque d’enfermer l’œuvre dans son propre cercueil. Il s’agit tout de même d’un gâchis lorsque l’on dispose d’un tel casting.
Box-office parisien de Les Sœurs Brontë
Présenté en grande pompe au Festival de Cannes 1979, Les Sœurs Brontë a été globalement mal reçu par la presse qui y a vu une œuvre maladroite, froide et dépourvue de passion. Le drame historique est d’ailleurs reparti bredouille du festival. Il est sorti dans la foulée à partir du 9 mai 1979 par la firme Gaumont et son casting lui permet de prendre la première place du box-office parisien de la semaine avec 57 296 curieux. L’autre grande nouveauté de la semaine, la comédie musicale Hair (Milos Forman) est bien loin derrière avec moitié moins d’entrées.
Visiblement, le public demeure curieux puisque le métrage se maintient en pole position en deuxième semaine avec encore 51 800 retardataires, malgré l’austérité du long métrage. Même si le film perd sa première place en troisième semaine, il ne dégringole pas trop vite et continue à attirer 40 098 cinéphiles exigeants, preuve d’un réel intérêt du public parisien pour ce biopic. C’est finalement au bout d’un mois que le film dévisse avec une chute importante à 20 228 écrivaines de plus. Les Sœurs Brontë peut toujours compter sur le circuit Gaumont pour s’en tirer, mais sa cinquième semaine chute encore à 14 460 entrées et le film peine à dépasser les 200 000 tickets. Il terminera sa carrière parisienne avec 214 680 entrées.
Et en province ?
Sur la France entière, le film semble moins passionner les provinciaux, avec une entrée en sixième position, largement liée à sa belle performance parisienne et 61 251 entrées. Il faut dire que les copies n’étaient pas encore arrivées dans les grandes villes. La semaine suivante, le biopic s’empare enfin de la première place française avec 140 937 retardataires (total de plus de 200 000 entrées). Si Adjani perd la première place en troisième septaine, elle attire encore 137 578 spectatrices, soit une belle constante.
La chute intervient au bout d’un mois, juste au moment où le film franchit la barre des 400 000 tickets. Toutefois, le métrage parvient à se maintenir à un bon niveau les semaines qui suivent. Début juin, le drame historique dépasse les 500 000 entrées. Au cours de l’été, Les Sœurs Brontë vont faire le tour des villages de France et vont ainsi glaner un total de 695 446 curieux.
Dès lors, le film va recevoir deux nominations aux César 1980 dans des domaines techniques (pour sa photographie et, paradoxalement pour son montage). Il n’emportera aucune statuette et va tomber petit à petit dans l’oubli jusqu’à une sortie en DVD et blu-ray en 2012.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 9 mai 1979
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© 1979 Gaumont, Action Films, C.F.P.C., France Régions / Affiche : René Ferracci. Tous droits réservés.
Biographies +
André Téchiné, Pascal Greggory, Isabelle Huppert, Isabelle Adjani, Marie-France Pisier, Jean Sorel, Hélène Surgère, Pascal Bonitzer, Roland Bertin, Alice Sapritch, Patrick Magee
Mots clés
Cinéma français, Les écrivains au cinéma, L’Angleterre victorienne au cinéma, Portraits de femmes, Festival de Cannes 1979