Drame bourgeois un peu trop classique, Le Sang à la tête vaut surtout le coup d’œil pour sa description du port de La Rochelle et pour le brio des acteurs.
Synopsis : Ancien débardeur, François Cardinaud a mis trente ans pour devenir ce qu’il est : un des hommes les plus importants de La Rochelle. Sa réputation est justifiée, celle d’un type retors, coriace et exigeant. Il a débuté et a grandi sur le port, parmi une faune carnassière, où celui qui ne mord pas est voué à être mordu. En regagnant sa villa, un dimanche au retour de la messe, Cardinaud constate que sa femme Marthe est partie.
Le Sang à la tête, un drame bourgeois
Critique : Ayant collaborés avec succès sur Gasoil (3 096 411 entrées), l’acteur Jean Gabin et le réalisateur Gilles Grangier décident de remettre le couvert très rapidement. Il faut dire que la star des années 30 revient de loin car il a connu un passage à vide à la fin des années 40 et il retrouve les faveurs du grand public vers le mi-temps des années 50 pour ne plus jamais retomber de son piédestal. Pour cela, les deux hommes s’associent à Michel Audiard qui propose d’adapter le roman de Georges Simenon intitulé Le Fils Cardinaud (1942).
Toutefois, comme Gabin n’a pas l’âge du rôle, on transforme le titre en Le Sang à la tête (1956), puisqu’il ne peut prétendre être uniquement un fils, lui qui aborde la cinquantaine. De plus, le titre s’avère un peu plus racoleur, car, associé au nom de Simenon, il peut faire croire à une intrigue policière, ce qui n’est aucunement le cas ici. En réalité, le livre appartient à la catégorie des “romans durs” de Simenon qui n’aimait rien tant que la description d’univers sombres où se terrent des drames intimes.
Un tournage en extérieurs à La Rochelle
Pour Le Sang à la tête, Gilles Grangier délocalise son tournage à La Rochelle où il filme avec un réel intérêt la vie du port. Effectivement, le métrage suit les mésaventures sentimentales d’un ancien débardeur devenu un puissant armateur. C’est sans aucun doute la description attentive, quasiment naturaliste, de la vie portuaire qui fait tout le sel de ce long métrage. Preuve que le cinéma français n’a pas attendu la Nouvelle Vague pour filmer en extérieurs dans un cadre proche du documentaire. Le métrage décrit donc la situation particulière de cet ancien homme du peuple qui, après un travail acharné durant une trentaine d’années, est parvenu à se hisser au plus haut de la hiérarchie locale, devenant ainsi un bourgeois bien établi qui possède même sa propre chaise à l’église.

Le Sang à la tête de Gilles Grangier – © Droits réservés
Ce qui intéresse les auteurs est assurément les petites jalousies qui se déchainent dans le dos d’un homme qui semble avoir tout réussi. Lorsque sa femme (discrète Monique Mélinand) part en escapade avec son amour de jeunesse (toujours juste José Quaglio), l’homme doit d’abord sauver les apparences par le mensonge, avant de partir à la recherche de l’être aimé en compagnie d’un baroudeur assoiffé de vengeance (excellent Paul Frankeur). Toutefois, la dimension intimiste est loin d’être l’élément le plus convaincant à cause d’un contexte bourgeois qui peut crisper par sa bienséance et sa volonté de ne pas faire de vagues.
Pas vraiment de drame à l’horizon
Finalement, dans Le Sang à la tête, il n’y aura pas vraiment de grand drame et, pire, la reconquête de la femme infidèle se résout en deux minutes finales totalement expédiées, et donc improbables sur le plan psychologique. Sans doute conscient du manque de tension dramatique, Gilles Grangier a opté pour un montage très resserré (le film ne dure que 83 minutes), ce qui évite de ressentir de l’ennui, mais interdit d’approfondir la psychologie des nombreux personnages qui gravitent autour de Jean Gabin. Ainsi, on aurait aimé en apprendre davantage sur le beau personnage de vieille fille interprétée avec majesté par la grande Renée Faure. De même, la poissonnière incarnée par Georgette Anys se limite à un archétype, celui d’une vieille femme acariâtre, vulgaire et jalouse.
Malgré des dialogues ciselés par un Michel Audiard en verve, le scénario n’est pas assez développé pour pleinement satisfaire. Il faut donc une fois de plus compter sur le charisme fou des comédiens pour trouver un intérêt à cette production. Gilles Grangier, sans démériter, n’est clairement pas un grand réalisateur et il doit impérativement s’appuyer sur un script solide et des acteurs chevronnés pour s’en sortir. Ici, son plus grand mérite est d’avoir su filmer avec attention les gestes des pêcheurs, les halles au poisson et tout cet univers portuaire témoignant d’une époque.
Box-office parisien du Sang à la tête
Sorti en grande pompe le vendredi 10 août 1956, Le sang à la tête arrive directement en pole position à Paris pour sa première semaine d’exclusivité avec 67 316 spectateurs. Il est suivi par le futur classique du western La prisonnière du désert (John Ford) qui engrange 56 052 cavaliers. La semaine suivante est identique avec 50 081 marins de plus et une première place toujours conservée. Après avoir tout juste dépassé les 100 000 tickets, Le Sang à la tête est retiré de l’exclusivité pour ne revenir à Paris qu’au début du mois de septembre où il peut poursuivre son ascension. Comme souvent à l’époque, sa distribution sera réalisée en plusieurs vagues successives pour parvenir in fine à réunir 440 470 Franciliens. Un sacré retrait par rapport à Gasoil.
Le Sang à la tête navigue dans la France entière
Dans la France entière, Le Sang à la tête débarque également en première place du box-office avec 86 286 pêcheurs, mais la semaine suivante, il est dépassé par la comédie Ces sacrées vacances (Robert Vernay) avec Sophie Desmarets. Le drame compte encore 69 667 clients. Le métrage commence à faire le tour des villes provinciales au milieu du mois de septembre et dépasse ainsi les 200 000 tickets vendus. Loin d’être un triomphe, Le Sang à la tête va être relancé à plusieurs reprises et, en faisant le tour des villages finira par générer 1 978 323 entrées, ce qui en fait une déception pour Jean Gabin, acteur désormais habitué à mobiliser plusieurs millions de spectateurs, comme il le prouvera d’ailleurs un peu plus tard la même année, avec le triomphal La traversée de Paris (Claude Autant-Lara) et ses 4 893 174 de randonneurs.
Sorti en VHS au cours des années 90 par René Chateau Vidéo dans sa collection consacrée à la mémoire du cinéma français, Le Sang à la tête a depuis été récupéré par Pathé qui en a réalisé une restauration en 4K, donnant lieu à deux reprises au cinéma et à la sortie d’un blu-ray à la copie immaculée.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 8 août 1956
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© 1956 Pathé / Affiche : Constantin Belinsky. Tous droits réservés.
Biographies +
Jean Gabin, Gilles Grangier, Paul Frankeur, Claude Sylvain, Jacques Deray, Renée Faure, Henri Crémieux, Jacques Marin, José Quaglio, Bruno Balp, Paul Azaïs, Georgette Anys, Monique Mélinand
Mots clés
Cinéma français, La pêche au cinéma, Films sur l’adultère, L’entreprise au cinéma, Restaurations 4K