Paradis pour tous : la critique du film (1982)

Comédie dramatique, Science-Fiction | 1h50min
Note de la rédaction :
8/10
8
Paradis pour tous, l'affiche

  • Réalisateur : Alain Jessua
  • Acteurs : Patrick Dewaere, Jacques Dutronc, Stéphane Audran, Philippe Léotard, Fanny Cottençon, Patrice Kerbrat, Philippe Dormoy
  • Date de sortie: 25 Août 1982
  • Nationalité : Français
  • Titre original : Paradis pour tous
  • Titres alternatifs : Brainwash - Ein Mann in Bestform (titre allemand), Objetivo felicidad (Espagne, VHS), El paraíso para todos (Argentine), Éden boldog-boldogtalannak (Hongrie)
  • Année de production : 1982
  • Scénariste(s) : Alain Jessua, André Ruellan
  • Directeur de la photographie : Jacques Robin
  • Compositeur : René Koering, Costin Miereaunu
  • Société(s) de production : A.J. Films, Films A2
  • Distributeur : Parafrance
  • Distributeur (reprise) : -
  • Date de reprise : -
  • Éditeur(s) vidéo : PVW (VHS) / Fil à Film (VHS) / StudioCanal (DVD)
  • Date de sortie vidéo : 1er janvier 2013 (DVD)
  • Box-office France / Paris-périphérie : 558 557 entrées / 149 413 entrées
  • Budget : -
  • Rentabilité : -
  • Classification : Tous publics
  • Formats : 1.66 : 1 / Couleurs (Fujicolor)/ Son : Mono
  • Festivals et récompenses : 1 nomination pour le César de la meilleure actrice dans un second rôle en 1983 pour Stéphane Audran, Chicago International Film Festival
  • Illustrateur / Création graphique : Michel Berbérian by SPADEM - VHS espagnole : Summum Distribuciones, S.A
  • Crédits : StudioCanal
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Entre fable, comédie satirique et décalée, Paradis pour tous est une œuvre dérangeante qui dénonce la dictature du bonheur dans nos sociétés occidentales. Drôle, percutant et d’une belle étrangeté.

Synopsis : Alain devient le cobaye d’un médecin qui a inventé un traitement pour combattre les états dépressifs et rendre les gens parfaitement heureux.

Une fable qui souffle le chaud et le froid en permanence

Critique : Grand amateur de science-fiction, le cinéaste Alain Jessua a développé au cours des années 70 une œuvre profondément originale dans le cadre de la production française traditionnelle. Effectivement, il se sert de postulats d’anticipation pour mieux explorer les caractéristiques de la société de son temps. Si l’on ajoute à cela un goût certain pour les ambiances torves et malaisantes, le réalisateur n’a pas brossé les critiques et le public dans le sens du poil. Cela lui a valu le rejet de l’intelligentsia de l’époque qui n’a voulu voir dans ses films que des œuvres commerciales mal fichues, tandis que le grand public était désarçonné par un ton provocant qui le mettait à rude épreuve.

Si Traitement de choc (1973) s’en prenait aux apprentis sorciers de la médecine moderne, Armaguedon (1977) au pouvoir abusif des mass media et Les chiens (1979) aux dérives sécuritaires de la société française, Paradis pour tous (1982) cible le capitalisme triomphant du début des années 80. En déployant son histoire sous forme de fable, Alain Jessua part encore une fois d’un postulat science-fictionnel en retrouvant une figure qu’il connaît décidément bien, à savoir celle du savant apprenti sorcier, incarné ici par Jacques Dutronc.

Et si le bonheur tant recherché était incompatible avec notre humanité ?

Celui-ci découvre une méthode pour désintégrer dans le cerveau la zone qui correspond aux émotions négatives, au stress et aux angoisses. Il teste cette trouvaille sur un patient suicidaire interprété par Patrick Dewaere. Une fois « flashé » – terme employé dans le long-métrage – le personnage n’éprouve plus la moindre sensation de stress et adopte naturellement une « positive attitude ». Il expérimente donc pour la première fois ce qui se rapprocherait le plus du bonheur permanent. Toutefois, cela le rend assez rapidement insupportable à son entourage puisque son comportement se rapproche davantage de celui d’une machine que d’un être humain.

Incapable de souffrir de quoi que ce soit, le personnage devient insensible à la détresse ou encore à la mort d’autrui. Il peut ainsi expliquer le plus froidement du monde à son meilleur ami comment se suicider pour obtenir un résultat optimal. Il se débrouille également pour se débarrasser de sa belle-mère qui est un facteur de trouble dans son ménage – on saluera ici l’excellente prestation de Stéphane Audran, remarquable dans un rôle certes caricatural, mais très amusant. Enfin, cette absence totale d’empathie lui permet de progresser à toute vitesse au sein de sa compagnie d’assurance où il écrase la concurrence sans la moindre émotion. C’est dans cette partie qu’Alain Jessua se fait un commentateur avisé des dérives naissantes d’un capitalisme odieux où seule la compétitivité compte.

Paradis pour tous, VHS Espagnole (1988), Summum Distribuciones, S.A

Paradis pour tous, VHS Espagnole (1988), Summum Distribuciones, S.A

Le bonheur selon le capitalisme serait-il une impasse ?

Non seulement Alain Jessua anticipe de quelques années les dérives managériales qui allaient s’imposer au cours des années 80 au détriment de l’humain, mais il s’en prend également à cette société qui nous vend la chimère d’un bonheur permanent s’incarnant dans la possession de biens matériels. Ainsi, Durieux (le personnage joué par Patrick Dewaere) ne conçoit la réussite de son existence que par l’apparence : il possède une maison ultra-moderne, une femme qui lui sourit en permanence, de beaux vêtements et coche ainsi toutes les cases de la réussite sociale. Pourtant, il n’est qu’une coquille vide, débarrassé de tout affect autre qu’une béatitude crispante. Au passage, le programme préféré de Durieux à la télévision est la publicité, signe d’une déficience certaine du cerveau selon Jessua.

Le réalisateur s’inscrit donc dans les pas d’auteurs comme George Orwell qui s’insurgeaient déjà contre les dangers d’une dictature du bonheur imposé. Lorsqu’on finit par offrir à l’être humain tout ce qu’il désire et qu’on le comble tout à fait, n’est-il finalement pas ramené à un état de machine ? Autant d’interrogations philosophiques qui émanent de ce Paradis pour tous alternant des aspects purement comiques avec des passages qui créent un réel malaise.

Un film posthume pour le regretté Patrick Dewaere

Comme à son habitude, le cinéaste aime rudoyer le spectateur avec des scènes volontairement outrancières qui testent sa résistance. Patrick Dewaere est absolument formidable dans un total contre-emploi, lui qui a toujours joué des personnages torturés et affiche ici un sourire béat en permanence. Il peut légitimement crisper le spectateur, même si cela est voulu. Entouré par d’autres pointures comme Jacques Dutronc, Philippe Léotard ou Fanny Cottençon, la star livre une prestation remarquable qui fut malheureusement sa dernière puisqu’il s’est suicidé un mois avant la sortie du film sur les écrans.

Sorti fin août 1982, Paradis pour tous, a été assez mal reçu par la presse qui a injustement accusé Jessua de s’être servi du désespoir de Dewaere pour les besoins de son film. Un procès d’intention d’autant plus injuste que la presse à scandale a eu une très grande responsabilité dans le suicide de Patrick Dewaere. Le long-métrage a attiré dans les salles 558 557 curieux sur toute la France. Pas franchement un succès, même si le film était sans doute trop curieux pour séduire un très large public.

Un OFNI jubilatoire à redécouvrir d’urgence

A revoir aujourd’hui, Paradis pour tous s’avère une excellente surprise car les thématiques développées sont toujours d’actualité quarante ans après sa réalisation. Son esthétique moderne lui permet également de ne pas avoir trop vieilli. Enfin, l’audace de certains dialogues épicés – on songe parfois à du Bertrand Blier – et l’étrangeté de certaines situations en font un OFNI (Objet filmique non identifié) que tous les amoureux de cinéma décalé doivent impérativement réévaluer en ces heures de formatage qui ressemblent d’ailleurs fortement à ce que dénonçait Jessua à l’époque. En l’état, il s’agit tout bonnement de l’un des meilleurs films d’un auteur passionnant que les cinéphiles doivent impérativement redécouvrir.

Critique de Virgile Dumez

Les sorties de la semaine du 25 août 1982

Paradis pour tous, l'affiche

© 1982 StudioCanal / Affiche : © Michel Berbérian. Tous droits réservés.

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Extrait de Paradis pour Tous

Comédie dramatique, Science-Fiction

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