Avec Les Favoris de la lune, le cinéaste Otar Iosseliani trouve définitivement son style et livre un exercice narratif assez brillant, bien qu’inégal, couronné par le Grand Prix du jury au Festival de Venise 1984.
Synopsis : Bijoux, porcelaines, tableaux confectionnés amoureusement puis vendus, offerts, détruits, volés, revendus. Des bonnes et mauvaises actions les font passer de mains en mains, et les objets lient les personnages : le cambrioleur artiste, le bricoleur de génie au service de l’armurier trafiquant d’armes, le bourgeois dévalisé et grand forban, la coquette évaporée et le juge corrompu, l’aventurier séducteur, la chanteuse de rock collectionneuse d’art…
Premier long métrage français et en couleurs pour Otar Iosseliani
Critique : Arrivé en France en 1982, le cinéaste géorgien Otar Iosseliani n’avait pourtant pas l’intention d’abandonner son pays, encore dirigé par l’Union Soviétique. Toutefois, il travaille pour la télévision française sur le documentaire Euskadi (1983) et parvient à réunir des fonds pour produire enfin un nouveau long métrage de fiction, quasiment dix ans après Pastorale (1975), intitulé Les Favoris de la lune (1984).
En réalité, le titre vient d’une citation de William Shakespeare qui désignait ainsi les voleurs et autres cambrioleurs. Or, cela correspond parfaitement au sujet très étrange développé par Otar Iosseliani, avec l’aide du scénariste Gérard Brach. Effectivement, dans Les Favoris de la lune, le centre d’attention n’est pas l’humanité, mais les objets qui vont circuler de main en main.
La ronde des objets
Comme le faisait autrefois Balzac dans ses romans, le cinéaste nous présente quelques objets (des assiettes en porcelaine, une toile de maître et des bijoux) dont il décrit par le menu la fabrication, revenant ainsi au moment de leur création au 19ème siècle. Après cette introduction historique, Iosseliani nous ramène dans le Paris contemporain (donc des années 80) où il accompagne la destinée de ces différents objets qui vont passer par différents propriétaires, dont le seul lien correspond à leur volonté de possession.
A l’image de La Ronde (Max Ophüls, 1950), la comédie dramatique d’Otar Iosseliani ne suit pas une progression dramatique classique et préfère enchaîner les saynètes liées entre elles par des rimes visuelles ou thématiques. L’air de rien, il y dénonce ici toutes les vanités humaines, que ce soit celle des artistes qui pensent laisser d’eux une trace par-delà le temps, alors que leurs œuvres ne feront l’objet que d’une exploitation mercantile, et pire encore, celle des bourgeois arrivistes qui tentent de s’enrichir par tous les moyens possibles.
Une critique de l’avidité humaine
Pour cela, Iosseliani rend explicitement hommage au cinéma de Jacques Tati en tournant une œuvre chorale où une multitude de personnages se croise, tous mus par leur volonté d’agir, sans que l’on comprenne toujours leur but. Ainsi, avec un œil amusé et parfois caustique, l’auteur se moque de nos habitudes quotidiennes et traque nos gestes les plus anodins en les rendant absurdes. Toutefois, derrière cet amusement de façade se dissimule une vision assez sombre d’une humanité qui a su créer pendant des siècles des chefs d’œuvre et qui ne semble plus capable de faire autre chose que de détruire cet héritage consciencieusement, essentiellement par avidité et appât du gain.

© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
En cela, Les Favoris de la lune critique les bases du capitalisme, fondées sur une économie de prédation. Il crée surtout une parfaite égalité entre ceux qui pensent faire partie de l’élite de la Nation et ceux qui vivent dans la rue. Au passage, Otar Iosseliani ne succombe jamais à la tentation de la carte postale et filme un Paris populaire où l’on croise beaucoup de migrants, généralement confinés aux métiers les plus dégradants, mais aussi des SDF. Enfin, sur le plan politique, le cinéaste dénonce une fois de plus l’inutilité de l’activisme et notamment du terrorisme.
Une œuvre chorale où le geste prime sur la parole
Sur le plan des relations amoureuses, il orchestre un bal où chaque personnage finit par tromper son partenaire avec un ou une inconnue, se moquant ainsi ouvertement de l’institution du mariage et dénonçant l’hypocrisie du couple. On retrouve donc ici la fibre légèrement anarchiste du cinéaste.
On signalera d’ailleurs que c’est avec Les Favoris de la lune que le réalisateur trouve enfin son style propre qui sera ensuite sa marque de fabrique. L’auteur se débarrasse au maximum des dialogues, privilégie des corps en perpétuel mouvement, souvent en pure perte, et offre un regard humoristique sur des situations qui tirent vers l’absurde. Pour cela, il peut compter sur des comédiens qui sont généralement des amis, comme le critique Bernard Eisenschitz ou l’ingénieur caméraman Jean-Pierre Beauviala.
Le tout premier film de Mathieu Amalric
Le cinéaste repère aussi des talents comme la comédienne allemande Katja Rupé, généralement plus présente sur les planches, ou encore le jeune Mathieu Amalric dont ce fut la première apparition au cinéma. Finalement, même si chaque comédien n’a pas beaucoup de temps de présence à l’écran, le réalisateur parvient à leur donner corps et même à faire comprendre les raisons de leurs actes.
Diversement inspiré en fonction des saynètes, Les Favoris de la lune pâtit tout de même de quelques erreurs techniques (un évident faux raccord sur la place d’un chien dans une voiture, des reflets sur l’équipe dans les vitres), mais l’œuvre doit être considérée comme essentielle dans la filmographie de son auteur car elle est la première à posséder ce ton unique qui fera d’Otar Iosseliani un réalisateur majeur.
Le Grand Prix du jury à Venise
Présenté au Festival de Venise 1984, le film y remporte un beau succès, glanant le Grand Prix du jury. Cela permet à la comédie dramatique de sortir dans les salles françaises dès le mercredi 6 février 1985 grâce au distributeur Les Films Molière. Cette même semaine, les productions commerciales Dune (David Lynch), L’Aventure des Ewoks (John Korty) et la comédie Tranches de vie (François Leterrier) sortaient en grande pompe. Dans le domaine plus spécialisé de l’art et essai, Les Favoris de la lune devait lutter contre Heimat (Edgar Reitz), Le Témoin (Peter Bacso) et Possédé du diable (Achraf Fahmi).
Finalement, le quatrième long métrage du cinéaste géorgien n’a mobilisé que 29 421 Franciliens sur toute sa carrière et 48 288 entrées sur toute la France, avec un réel soutien de la presse. Par la suite, le film a été édité par deux fois en VHS. Désormais, il est intégré dans des coffrets dédiés à l’œuvre intégrale du cinéaste dans une copie récemment restaurée.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 6 février 1985
Acheter le coffret blu-ray de l’intégrale Iosseliani

Affiche de “Les Favoris de la lune” © 1984 Les Productions Philippe Dussartn France 3 Cinéma / Films Molière. Tous droits réservés.
Biographies +
Mathieu Amalric, László Szabó, François Rollin, Otar Iosseliani, Pascal Aubier, Katja Rupé, Bernard Eisenschitz
Mots clés
Cinéma français, Cinéma soviétique, Comédie dramatique, Film choral, Paris au cinéma, Les voleurs au cinéma, L’argent au cinéma, Festival de Venise 1984
