Premier véritable bijou d’Otar Iosseliani, Pastorale affirme un style singulier qui se joue des conventions narratives pour atteindre à l’universel. De la poésie sur pellicule.
Synopsis : Quatre musiciens arrivent de la ville pour se reposer dans un village perdu. Ils logent chez une famille où cohabitent trois générations. La jeune fille de la maison tombe amoureuse de l’un d’eux…
Un si joli petit village
Critique : Le cinéaste géorgien Otar Iosseliani a déjà deux longs métrages derrière lui lorsqu’il parvient à tourner Pastorale (1975), mais ils furent tous deux interdits de diffusion dans l’aire soviétique. La façon dont l’auteur présente le système communiste déplait fortement aux autorités et celles-ci voient d’un meilleur œil son nouveau projet consacré à décrire la vie de tous les jours dans un kolkhoze géorgien. Ces fermes collectives font la fierté des communistes et servent souvent d’exemple au modèle collectiviste tant vanté par le régime.
Projet relativement facile à monter au vu de son sujet, Pastorale va pourtant rencontrer à nouveau des problèmes car la vision proposée par Iosseliani s’éloigne encore des diktats esthétiques du réalisme socialiste. Pourtant, le long métrage s’attarde à décrire par le menu les gestes quotidiens des paysans qui vivent au cœur de ce kolkhoze. Le point de départ est l’arrivée d’un groupe de musiciens venus de la ville et qui s’installent dans une sorte de gite afin de répéter. L’occasion pour le cinéaste d’opposer les mœurs des citadins avec celles des petites gens du cru.
Gens de la ville et travailleurs des champs
En fait, malgré un accueil plutôt chaleureux de la part des habitants du petit village, aucun lien ne se tisse entre les urbains et les ruraux qui vivent à côté les uns des autres sans vraiment échanger. Seule une adolescente s’intéresse véritablement aux musiciens, avec sans doute le secret espoir de s’évader un jour de ce village perdu au milieu de nulle part, comme l’indique la route non goudronnée qui le dessert. Cette opposition se retrouve au cœur d’une séquence où un train traverse le village sans qu’aucun passager ne descende, tandis que paysans et passagers se dévisagent comme on le ferait avec les animaux au zoo.
Dès les premiers plans, Otar Iosseliani démontre qu’il a nettement progressé depuis ses deux œuvres précédentes car il parvient à faire entrer la vie à l’intérieur du cadre, sans que cela ne paraisse jamais mis en scène. Pourtant, les cadrages sont d’une précision chirurgicale et l’esthétique en noir et blanc sublime chaque plan de Pastorale, officiellement la première grande création du réalisateur. Adoptant pour la première fois un regard chaleureux et bienveillant sur chaque protagoniste et introduisant tout un bestiaire qui donne vie aux séquences (ici des chiens, chevaux, cochons, poussins, canards et j’en passe), Otar Iosseliani trouve enfin son style propre qui ne fera que s’affirmer avec le temps.
Chronique simple des jours qui passent
D’une audace folle, Pastorale ose même s’affranchir du moindre scénario puisqu’il s’agit d’une simple chronique de la vie collective au sein du Kolkhoze, au fur et à mesure que les jours passent. Aucun élément narratif ne viendra troubler l’écoulement paisible et ordinaire des jours et des nuits. Mais dès lors, le moindre petit incident prend des tournures dramatiques. Si le cinéaste présente initialement une communauté qui semble unie, la succession de saynètes qu’il nous propose de suivre vont venir affiner le tableau. Ainsi, les habitants se disputent beaucoup et tombent rarement d’accord.

© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
Petit à petit, les absurdités du système collectiviste apparaissent au grand jour. Ainsi, les petits paysans n’ont pas le droit de prendre la moindre initiative personnelle, mais lorsque le garde-chasse surprend les apparatchiks locaux en train de pratiquer la pêche à la dynamite, il s’écrase devant celui qui est son supérieur hiérarchique. Effectivement, la société égalitaire tant vantée par le régime a en réalité reconstitué la corruption, les passe-droits et autres privilèges, notamment pour les membres du Parti. La puissance du cinéma de Iosseliani est de ne jamais théoriser sa critique du régime, mais de se contenter de montrer une réalité vécue chaque jour par les kolkhoziens.
La musique et l’alcool comme unique trait d’union
Finalement, comme toujours chez le cinéaste, les seuls éléments qui permettent aux êtres humains de s’unir sont la musique et l’alcool. Ainsi, le seul échange entre citadins et ruraux intervient lorsque les paysans s’intéressent à la musique classique, tandis que les musiciens recueillent les chants traditionnels des fermiers géorgiens et les enregistrent afin de préserver cette mémoire nationale – assurément l’un des points qui a irrité le pouvoir en place, désireux de faire cesser le nationalisme des républiques socialistes sous sa domination. Enfin, l’alcool tient lieu de lien social entre tous les hommes du village, tandis que les femmes demeurent à la maison, dans un modèle patriarcal très classique à cette époque.
Grâce à une réalisation magnifique et attentive aux moindres surgissements inattendus devant la caméra, Pastorale atteint aisément le statut de film poétique et contemplatif qui peut être qualifié de petit bijou de sensibilité. Et malgré l’absence totale de ligne narrative, Pastorale n’est jamais ennuyeux et séduit le cinéphile par l’harmonie qui s’en dégage.
Une sortie compliquée
Resté pendant plus de quatre ans dans un placard, le métrage a fini par sortir en URSS en 1979 et a pu même être proposé à l’étranger, notamment en France où le distributeur Audiphone l’a proposé dans une salle, à Paris, à partir du 3 septembre 1980, au fameux Cosmos, spécialisé dans le cinéma soviétique. Le film y restera à l’affiche 8 semaines et achèvera sa carrière à 15 000 entrées.
Toutefois, deux ans plus tard, Pastorale a été sélectionné au prestigieux Festival de Berlin dans le cadre d’un Forum consacré au nouveau cinéma. Le métrage a ainsi décroché en 1982 le prix FIPRESCI et une mention honorable de la part de l’office catholique. Cette magnifique ode à la vie les mérite amplement et doit donc impérativement être redécouverte par les cinéphiles contemporains les plus pointus.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 3 septembre 1980
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© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
Biographies +
Otar Iosseliani, Marina Kartsivadze
Mots clés
Cinéma soviétique, Cinéma géorgien, Le monde paysan au cinéma, Cinéma contemplatif, Festival de Berlin 1982
