Remake fade du Jour se lève, grand classique de Marcel Carné, La Longue nuit échoue à retrouver la puissance de son modèle, notamment à cause d’une édulcoration maximale du scénario original.
Synopsis : Au cours d’une discussion orageuse avec Maximilian, un prestidigitateur ambulant, Joe Adams perd son sang-froid et tue son cynique interlocuteur. En plein désarroi, il s’enfuit et se barricade dans sa chambre. Tandis que la police le somme de se rendre, Joe se remémore les événements qui l’ont conduit dans cette tragique impasse.
Le remake américain du Jour se lève
Critique : Après la Seconde Guerre mondiale, le réalisateur américain d’origine ukrainienne Anatole Litvak tente de revenir sur les plateaux de tournage, lui qui s’est engagé très activement dans le conflit. Pour son grand retour, il décide de produire pour le compte de la RKO un remake du drame français Le Jour se lève (1939), chef d’œuvre absolu de Marcel Carné dialogué par Jacques Prévert et interprété par Jean Gabin, Arletty et Jules Berry.
L’idée peut aujourd’hui paraître farfelue car on voit mal ce que l’on pouvait ajouter à une œuvre qui frôle déjà la perfection, mais Le Jour se lève n’est pas encore considéré comme un grand classique en ce milieu des années 40. Il n’est donc pas si étonnant que le scénariste John Wexley se mette à adapter très librement le scénario de Jacques Viot.
Un bel objet desservi par des choix malheureux
D’ailleurs, cela ne démarre pas forcément si mal puisque La Longue nuit respecte la structure du film original en reprenant l’idée du flashback, procédé encore novateur à l’époque. Mieux, il va jusqu’à intégrer un flashback à l’intérieur d’un autre, créant ainsi une structure libre en forme de fugue narrative. De plus, esthétiquement, Anatole Litvak s’inspire très largement du style très expressionniste du film noir pour raconter cette sombre histoire de jalousie maladive. Ainsi, la photographie en noir et blanc de Sol Polito donne une bien belle allure au long métrage sur le plan formel.
Malheureusement, plusieurs choix effectués par la production vont se révéler désastreux pour ce remake finalement assez bancal. Tout d’abord, le scénario a évacué toutes les rugosités et audaces du script original, sans nul doute sous l’influence du code Hays qui est de plus en plus intrusif après le conflit mondial. Dès lors, La Longue nuit ne peut plus évoquer de manière directe la thématique de l’inceste, et toute la fin est modifiée pour permettre au personnage principal interprété par Henry Fonda de survivre à l’assaut des forces de l’ordre. Or, ce qui faisait toute la cohérence du Jour se lève venait justement de son implacable noirceur et de la fatalité qui s’abattait sur le personnage principal.
La Longue nuit, un mélodrame où seul surnage Vincent Price
Dès lors, La Longue nuit n’est plus une puissante tragédie humaine traitant du suicide, mais un simple mélodrame d’un amour contrarié par la jalousie. Cet aspect mélo est encore renforcé par la composition musicale de Dimitri Tiomkin qui intègre en son sein des passages de la 7ème symphonie de Beethoven, ce qui alourdit considérablement les séquences dramatiques.
Enfin, si l’on peut saluer la performance de Vincent Price en lieu et place de Jules Berry, car le comédien est toujours parfait pour incarner la veulerie, on est en droit d’être plus réservé quant au choix d’Henry Fonda dans le rôle principal. Certes, le comédien est crédible en ouvrier issu du peuple depuis qu’il a joué dans Les Raisins de la colère (John Ford, 1940), mais on n’imagine pas que les auteurs iront jusqu’au suicide de son personnage, au risque de choquer le public américain. Et de fait, il finit par survivre sous les hourras de la foule, séquence hautement improbable et typiquement hollywoodienne – dans le mauvais sens du terme.
Un remake décevant sur de nombreux points
Enfin, Anatole Litvak a confié le rôle de la jeune fille amoureuse à la comédienne de théâtre Barbara Bel Geddes qui manque encore sérieusement de charisme face à la caméra. En conséquence, son rôle est nettement plus effacé que celui interprété par Ann Dvorak, largement plus chevronnée étant donné qu’elle a commencé à jouer à l’âge de 4 ans.
Finalement, ces différentes options font de La Longue nuit un remake vraiment décevant par rapport à son modèle. Pire, les patrons de la RKO ont cherché à l’époque à récupérer toutes les copies existantes du Jour se lève pour les faire disparaître afin que seul leur remake demeure dans l’histoire du cinéma. Heureusement, ils n’y sont pas parvenus et, le temps faisant son office, le film français est devenu un classique indémodable, tandis que son remake hollywoodien est demeuré dans l’oubli le plus total.
Le cuisant échec commercial et la longue nuit de l’oubli
Effectivement, malgré son happy end ridicule, La Longue nuit a été un cuisant échec au box-office nord-américain avec 1 000 000 $ de recettes (soit 14 650 000 $ au cours de 2026), le plaçant très loin dans les classements de l’année – au-delà de la 100ème place. D’ailleurs, cette déconvenue a entraîné une sortie limitée dans le monde. En ce qui concerne la France, La Longue nuit serait sortie au mois d’août 1950 uniquement dans le Nord, si l’on en croit les informations du site Encyclociné.
Par la suite, aucune trace du film en vidéo, sous quelque format que ce soit dans notre pays. On repère à nouveau La Longue nuit lorsque Studiocanal lui offre une restauration en 4K qui est présentée en exclusivité au Festival Lumière de Lyon en 2022. Depuis, le long métrage est disponible sur la plateforme de Canal +. Il s’agit assurément d’une curiosité, à réserver toutefois aux cinéphiles complétistes.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 23 août 1950

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Anatole Litvak, Henry Fonda, Ray Teal, Vincent Price, Barbara Bel Geddes, Ann Dvorak
Mots clés
Cinéma américain, Remake américain d’un film français, Remake, Les sièges au cinéma, Les histoires d’amour malheureuses au cinéma