Alternant folie furieuse et calme contemplatif, Guerre des gangs à Okinawa de Kinji Fukasaku fait preuve d’une liberté folle et d’un nihilisme qui annonce les œuvres futures d’un cinéaste intransigeant. Galvanisant.
Synopsis : Gunji Sadao sort de prison après 10 ans de détention. Son clan n’existant plus, il décide de réunir à nouveau ses troupes pour tenter leur chance à Okinawa. Mais la pègre locale est déjà bien implantée, et soutenue par les Américains en place.
Le neuvième volet de la saga Bakuto
Critique : En 1964, la firme Toei a rencontré un gros succès avec le film Bakuto (Shigehiro Ozawa, 1964) qui mettait en scène les aventures d’un yakuza interprété par la star du genre Kôji Tsuruta. Dès lors, les producteurs vont décider de construire une anthologie de films intitulés Bakuto, mais dont chaque long métrage est indépendant des autres. Le seul point commun vient de la présence au générique de Kôji Tsuruta.
Au total, la saga Bakuto compte dix titres, dont le neuvième s’intitule Bakuto gaijin butai, soit Guerre des gangs à Okinawa, réalisé par Kinji Fukasaku en 1971. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le cinéaste frondeur fait tourner Kôji Tsuruta, ni même qu’il signe un épisode de cette anthologie, puisqu’on lui doit déjà Bakuto kaisan-shiki (1968).
La bataille d’Okinawa
Toutefois, avec Guerre des gangs à Okinawa, Kinji Fukasaku a largement réécrit le script de Fumio Kônami et Hirô Matsuda afin de le situer dans l’île d’Okinawa, alors toujours sous la domination américaine. En fait, le cinéaste a indiqué dans ses entretiens qu’il venait juste de découvrir La Bataille d’Alger (Gillo Pontecorvo, 1966) et qu’il a été profondément marqué par la liberté avec laquelle le cinéaste avait décrit la libération d’un peuple colonisé. Il a donc voulu adopter la forme d’un tournage guérilla pour donner une impression quasiment documentaire à son long métrage.

© 1971 Toei Company LTD. Tous droits réservés.
Bien entendu, cet apport personnel est considérable puisque ce qui donne son identité à ce film de yakuza vient justement d’un tournage peu commun et d’un décor assez rarement vu au cinéma. Tout d’abord, le cinéaste se régale à tourner dans les rues de la ville portuaire de Naha sans autorisation, à tel point que les passants regardent la caméra, voire saluent l’équipe. Fukasaku ne cesse de filmer les enseignes en langue anglaise, tandis qu’il insiste sur la mainmise des Etats-Unis sur l’archipel en insérant des musiques jazzy et funk, à tel point qu’on se croirait parfois dans un film de la Blaxploitation.
Une critique à peine voilée de la présence américaine au Japon
Pour Kinji Fukasaku, cinéaste contestataire et très politisé, cela revient à critiquer la présence américaine sur le territoire japonais, d’autant qu’il va ensuite filmer le déclin d’un monde traditionnel face à l’intrusion de la modernité. Ainsi, le gang de yakuzas tenu par le charismatique Kôji Tsuruta (qui ne quitte quasiment jamais ses lunettes noires, un effet de style du meilleur effet) se voit peu à peu dépassé par tous leurs concurrents, et ceci malgré leur grand sens du code de l’honneur.
Alors que le scénario met en avant un nombre impressionnant de protagonistes, Kinji Fukasaku parvient à tous nous les présenter en seulement cinq minutes sans que l’on ne soit jamais perdu. Cette présentation a d’ailleurs été largement reprise (pillée ?) par un certain Quentin Tarantino, deux décennies plus tard. En réalité, le spectateur va suivre la conquête d’un large territoire par un petit groupe d’hommes déterminés. Le tout est marqué par des séquences d’ultraviolence avec fusillades dantesques – qui s’inspirent clairement de La Horde sauvage (1969), chef d’œuvre de Sam Peckinpah et qui vont ensuite influencer des réalisateurs comme John Woo.
Du pur cinéma hard-boiled
Toutefois, comme dans le western spaghetti auquel on pense également beaucoup, ces moments de grande violence sont toujours contrebalancés par des passages plus contemplatifs, sans musique et marqués par des gros plans sur les yeux des protagonistes. Lorsque la violence se déchaîne, Kinji Fukasaku opte pour un chaos total, mais faussement bordélique. En réalité, le spectateur parvient toujours à se repérer, ce qui est manifeste dans la dernière séquence, magnifique attaque suicide sur les quais du port de Naha. Toute la fureur du cinéaste éclate dans cette scène sanglante faisant preuve d’un nihilisme qui n’ira qu’en s’accentuant dans ses œuvres ultérieures.
Le métrage ne serait pas aussi réussi sans la complicité des comédiens, tous excellents. Que ce soit Kôji Tsuruta en chef inquiétant, Noboru Andô en homme de main implacable, mais aussi l’extravagant Tomisaburō Wakayama (l’imposant héros de la saga Baby Cart, c’est lui). Ainsi, Guerre des gangs à Okinawa n’est pas uniquement un polar hard-boiled d’une sécheresse implacable à la Don Siegel ou Samuel Fuller, mais également une analyse pertinente d’un Japon en pleine crise de conscience après une domination américaine qui n’est alors pas encore totalement terminée. Le tout dans une ambiance crépusculaire saisissante.
Une œuvre inédite en salles, à (re)découvrir d’urgence
Comme la plupart des œuvres de Kinji Fukasaku, Guerre des gangs à Okinawa n’est jamais sorti sur les écrans français et il a fallu attendre le début des années 2000 (à l’occasion de la sortie de Battle Royale en 2001) pour que l’éditeur Wild Side Vidéo propose le long métrage en DVD en duo avec Okita le pourfendeur (1972), une autre réussite du réalisateur. Désormais, le film de gangsters a le droit à une très belle édition en blu-ray chez Roboto Films.
Critique de Virgile Dumez
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Biographies +
Kinji Fukasaku, Hideo Murota, Tomisaburô Wakayama, Tsunehiko Watase, Kôji Tsuruta, Noboru Andô
Mots clés
Cinéma japonais, Les gangsters au cinéma, Les affrontements au cinéma, Les îles au cinéma, Roboto Films