Dans la maison, thriller littéraire à l’atmosphère délicieusement trouble de 2012, arbrite le meilleur du cinéma de François Ozon.
Synopsis : Un garçon de 16 ans s’immisce dans la maison d’un élève de sa classe, et en fait le récit dans ses rédactions à son professeur de français. Ce dernier, face à cet élève doué et différent, reprend goût à l’enseignement, mais cette intrusion va déclencher une série d’événements incontrôlables.
Critique : 2012. François Ozon est définitivement de retour. Après des années d’errance (Ricky, Angel, Le refuge), l’auteur jadis culte de Huit femmes confirme son retour au plus haut de la liste des cinéastes qu’on aime suivre après le truculent Potiche (2012) avec Dans la maison.
Le troisième plus grand succès de François Ozon
Le public adore. Sur une carrière de 23 films, c’est la 3e plus grosse fréquentation de son œuvre, entre 1997 et 2023, derrière 8 Femmes ( 3 564 072 entrées, 2002) et Potiche (2 318 221 entrées, 2010). En 2023, Mon Crime s’en rapproche, mais n’atteint pas le même degré d’excellence (1 091 489 entrées), notamment dans la psychologie tortueuse de ses protagonistes.
Le thriller littéraire de 2012, avec Fabrice Luchini, évoque avec discipline les relations maître élève, celles entre un prof lettré mais aigri, d’un lycée de province, et un “apprenant” (rhétorique pédagogique de l’époque) brillant, qui met ses qualité d’expression au service du cynisme et des fantasmes d’adolescent en quête d’éducation sentimentale.
L’adaptation de la pièce espagnole Le Garçon du dernier rang de Juan Mayorga prend ici des allures à la fois comique et anxiogène alors que le nouvel élève, mystérieux dans sa démarche, rend à son enseignant de français des copies romancées de sa rencontre avec la France moyenne. Des rédactions sous forme de chapitre à suivre, où il relate avec délectation et à la première personne, son immersion dans un foyer sans problème, où la ménagère sent bon “l’odeur de la femme de classe moyenne”, où le père est un beauf aux idées fixes (la Chine et le basket) qui entretient avec son fils, appelé Raphael, comme lui, les deux Raph, donc, des rapports de proximité insolites à l’âge où les enfants échappent aux parents.

Le jeune Ernst Umhauer dans Dans la maison de François Ozon © 2012 Mandarin Cinéma – Mars Films – France 2 Cinéma – Foz / Photographe : Jean-Claude Moireau
Trublion dans la maison du bonheur, Marc, l’apprenti érudit, manifeste cynisme et ironie, manipulant, comme dans le Théorème de Pasolini, les membres de la famille qu’il détricote, et par la même occasion son prof complice, mais déconcerté par le tour que prennent les choses. Est-il le lecteur d’une fiction émise dans le cadre d’un exercice littéraire à tiroir, le confident d’un fantasme de jeune paumé, le spectateur du machiavélisme à peine dissimulé d’un apprenti tordu, le lecteur d’une rêverie éveillée par un esprit ténébreux ou l’engrenage d’une réalité provoquée par un esprit déséquilibré, voire psychopathe.
Avec une réalisation d’une fluidité remarquable, emportée par les superbes envolées musicales de Philippe Rombi, le compositeur attitré d’Ozon, Dans la maison épate à tous les niveaux. Le cinéaste renvoie à l’opacité psychologique de Swimming Pool, mais une force plus intense et une densité gagnée en ouvrant la trame à différentes pistes plus sombres qui gagnent en puissance, en puisant la légitimité du suspense dans un propos social prégnant.
Dans la maison des lettres, Fabrice Luchini règne en maître
Classe et glamour sont au rendez-vous au sein d’un environnement qui, lui, ne l’est pas forcément, accompagnés d’un humour féroce sans équivoque et d’un second degré toujours pertinent, y compris dans les mésaventures du personnage (secondaire) de l’épouse du prof incarnée par la francophile Kristin Scott Thomas. A l’aise avec les mots, acteur de joutes verbales piquantes et de “déconstructeur” de textes, exercice où il excelle, Fabrice Luchini est plus que jamais signifiant dans un rapport filial à la jeunesse. Face à lui, Ernst Humhauer, une solide révélation, un jeune homme de 21 ans, au visage insondable, qui joue au lycéen avec une habilité jubilatoire. Depuis Dans la maison, il a été peu revu, où alors dans des seconds rôles et des courts métrages. C’est dommage.

Kristin Scott Thomas et Fabrice Luchini dans Dans la maison de François Ozon © 2012 Mandarin Cinéma – Mars Films – France 2 Cinéma – Foz / Photographe : Jean-Claude Moireau
Le film qui gagne en angoisse sur la durée et qui promet une fin marquante ne faillit pas dans le dernier quart d’heure, s’accomplissant avec une dernière scène magnifique ; elle résume à elle seule tout l’art de conteur voyeur de François Ozon, ce grand maître du cinéma, qui, après Sous le sable, 5X2 et Le temps qui reste, parvenait encore à surprendre avec ce qui est devenu un éminent jalon dans son impressionnante filmographie.
Sorti dans une combinaison prudente de 278 salles le 10 octobre 2012 face à l’ours mal léché Ted de Seth MacFarlane, qui est lui présent dans 348 cinémas, Dans la maison saisit une magnifique troisième place en première semaine, soit 403 000 spectateurs, dont un bon tiers sur la capitale. Ce score exaltant se retrouve dans sa moyenne, la meilleure de la semaine avec 1 450 spectateurs.
Un box-office enthousiasmant
Mars Distribution s’emballe, les exploitants aussi. Le film passe à 360 cinémas en semaine 2 (284 754, -29%) et 387 en semaine 3 (193 170, -32%). Cette stabilité les convainc de passer à 393 écrans pour une quatrième semaine très stable (-24%) qui sera celle du franchissement du million d’entrées.
La concurrence des sorties entraîne sa chute sous la barre des 100 000 en 5e semaine (77 146 entrées, – 53%). Dans la maison restera au total 15 semaines à l’affiche, pour un total de 1 195 000 spectateurs, dont près de 380 000 sur la capitale. Il glanera également 6 nominations aux César, dont Meilleur film, réalisateur et acteur.
Le succès sera également au rendez-vous en Europe, notamment en Espagne. François Ozon raflera même un European Film Award pour le scénario.
Une sortie, certes timorée, est à souligner aux USA où le cinéaste a ses fans. Avec 389 000$ de recettes, François Ozon enregistre son 5e plus gros succès local, derrière Frantz, Potiche, Sous le sable, et surtout Swimming Pool qui dépassa les 10M$ pour devenir l’un des plus gros succès de l’histoire pour un film non anglophone.
In fine, Dans la maison ne s’est jamais démonté. Le budget de 9.2M d’euros a été quasiment rentabilisé à l’issue de son exploitation en salle. Quelques primes, notamment sur Arte, continueront à remplir les pièces vacantes de cette maison du bonheur.
Sorties de la semaine du 10 octobre 2012

© 2012 Mandarin Cinéma – Mars Films – France 2 Cinéma – Foz / Affiche : Jean-Claude Moireau (photographe) – Silenzio (agence). Tous droits réservés.
Biographies +
François Ozon, Fabrice Luchini, Kristin Scott Thomas, Ernst Umhauer, Yolande Moreau, Jean-François Balmer, Emmanuelle Seigner, Denis Ménochet, Bastien Ughetto