Chef d’œuvre intemporel, Adieu ma concubine porte l’art de Chen Kaige à son sommet, tout en proposant une vision sans concession de l’histoire chinoise du 20ème siècle.
Synopsis : Douzi et Shitou se rencontrent à l’académie de l’opéra de Pékin. Amis dès le premier jour, les deux garçons sont les acteurs principaux de l’opéra “Adieu ma concubine”. Lors de la tournée, Douzi tombe amoureux de son ami mais celui-ci préfère les charmes de Juxian, une prostituée. Lorsque Shitou veut épouser la jeune femme, cette décision aura de sérieuses conséquences sur leur amitié.
Une production taïwanaise camouflée
Critique : Au cours des années 80, l’ancienne actrice taïwanaise Hsu Feng, vue notamment dans plusieurs chefs d’œuvre de King Hu comme A Touch of Zen (1970) et La Légende de la montagne (1979), se lance dans la production. Ainsi, en 1984, elle crée la Tomson Films grâce aux fonds de son richissime époux. La société taïwanaise possède en outre un bureau à Hong Kong, alors sous influence britannique, ce qui lui permet de monter des coproductions ambitieuses en ne dépendant pas du gouvernement communiste chinois.
Après avoir vu Rouge (Stanley Kwan, 1988), la productrice se met en tête d’adapter un autre livre de la romancière hongkongaise Lilian Lee. Son choix se tourne finalement vers Adieu ma concubine, roman écrit au milieu des années 80 dont elle décide d’acquérir les droits pour le grand écran. La productrice, consciente de son énorme potentiel artistique, propose au cinéaste chinois Chen Kaige d’être de l’aventure, ce qu’accepte le réalisateur, à condition d’étoffer encore un peu plus l’histoire originale en la prolongeant jusqu’à la période de la Révolution culturelle chinoise.
Adieu ma concubine et son histoire étoffée par rapport au roman d’origine
Cette réécriture effectuée par Lilian Lee elle-même, secondée par le scénariste professionnel Lu Wei, a pris quelques années pendant lesquelles Chen Kaige a eu le temps de mettre en boite un autre film, à savoir le splendide La Vie sur un fil (1991). Une fois satisfaits du scénario final, la productrice et le réalisateur engagent la star de la chanson Leslie Cheung (déjà vu dans Rouge justement), mais aussi la star montante du cinéma chinois de l’époque, la grande Gong Li. Pour compléter le trio, ils font appel au comédien Zhang Fengyi qui a connu une courte heure de gloire au début des années 80 mais dont la carrière végète quelque peu à cette époque.

© 1993 / 2024 Tomson (Hong Kong) Films CO, LTD. / Affiche : A.R.P. (agence). Tous droits réservés.
Le défi pour les deux comédiens principaux vient du fait qu’ils doivent apprendre à se mouvoir et à chanter comme de véritables acteurs d’opéra, sachant que chaque geste ou mouvement est extrêmement codifié. Pour cela, il leur a fallu plusieurs mois de formation afin de faire illusion. Car le long métrage va suivre le destin de trois personnages, deux acteurs d’opéra et une prostituée, entre 1924 et 1977. Pour Chen Kaige, il s’agissait donc de raconter plusieurs décennies d’histoire chinoise, sans jamais perdre de vue la psychologie torturée de ses trois protagonistes principaux.
Acteur d’opéra à Pékin, une formation à la dure!
Le métrage débute par un premier tiers très dur où le spectateur est amené à suivre la formation des petits garçons pour devenir des comédiens de l’opéra de Pékin. L’entrainement, drastique et carrément cruel, est ponctué de maltraitance physique et de punitions toutes plus sadiques les unes que les autres. Dans cette première partie, Chen Kaige s’appuie sur des jeunes acteurs bouleversants de vérité. Nous faisons ainsi la connaissance de Douzi, frêle gamin destiné à jouer des rôles féminins et de Shitou, le gars costaud qui va le prendre sous sa protection.
Cette première partie, parfois très difficile à supporter à cause des violences physiques envers ces jeunes garçons, est nécessaire pour comprendre la psychologie de Douzi qui ne parviendra plus jamais à faire la différence entre vie réelle – celle du dehors – et son rôle dans l’opéra justement intitulé Adieu ma concubine. Intervient alors une thématique peu abordée au sein du cinéma asiatique de l’époque : celle de l’homosexualité. Si les deux amis ne succombent pas à l’appel de la chair, il est clair que Douzi est amoureux de son partenaire à la scène.
Quand l’homosexualité est officiellement bannie
S’ouvre alors une seconde partie où les deux comédiens sont devenus deux stars de l’opéra de Pékin, mais l’intrusion de la prostituée interprétée par la magistrale Gong Li va bouleverser la donne en provoquant la jalousie maladive de Douzi, devenu Cheng Dieyi. L’air de rien, Chen Kaige démontre l’absurdité d’un système qui condamne l’homosexualité, alors que celle-ci est en réalité monnaie courante dans le milieu de l’opéra, notamment vis-à-vis du dan, comédien qui incarne les femmes sur les planches, souvent amené à avoir des relations sexuelles avec les généreux donateurs de l’opéra – ce qui est bien montré dans une scène du film.
On peut donc effectuer sans problème un parallèle entre le personnage joué par Leslie Cheung et celui de Gong Li. Leur haine mutuelle s’expliquant par leur rivalité pour conquérir le cœur de Shitou (devenu Duan Xiaolou), mais aussi par le fait qu’ils sont un miroir l’un de l’autre. Pour finir, seul Shitou apparaît comme un bloc, alors qu’il sera celui par qui la trahison arrivera.
Chen Kaige flingue la Révolution culturelle maoiste
Ensuite, Adieu ma concubine revient sur les périodes les plus troubles de l’histoire chinoise, avec notamment l’invasion par les troupes japonaises et son cortèges de compromissions, puis la victoire de la rébellion communiste de Mao Zedong en 1949 et la fondation de la République populaire de Chine (RPC). C’est durant cette période que les attaques de Chen Kaige sont les plus violentes, la dernière partie se concentrant sur les horreurs liées à la Révolution culturelle voulue par Mao en 1966.
Toute la fin du film, très cruelle et dure, prend une autre résonnance lorsque l’on sait que Chen Kaige a lui-même fait partie des Gardes rouges et qu’il a été contraint de dénoncer son propre père (un réalisateur de documentaires) comme élément antirévolutionnaire. Le cinéaste a précisé qu’il ne s’était jamais pardonné cette faute et qu’il en est resté traumatisé. Pour lui, le final d’Adieu ma concubine est donc un moyen d’extérioriser tout son désespoir et sa morgue envers un régime totalitaire ignoble. Autant dire que si les capitaux ne venaient pas de Taïwan, Adieu ma concubine n’aurait jamais pu voir le jour.
Adieu ma concubine, la beauté à l’état pur
Le cinéma mondial y aurait perdu au change tant le drame historique s’avère d’une beauté aussi bien esthétique (image, décors, costumes, tout tient du sublime) que thématique. Magnifiée par l’interprétation de Leslie Cheung qui se consume littéralement devant la caméra – le comédien à la sensibilité extrême se suicidera quelques années plus tard – et la puissance du regard de Gong Li, Adieu ma concubine est également relevée par la superbe musique signée Zhao Jiping qui mélange éléments traditionnels et nappes de synthé éthérées.

© 1993 / 2024 Tomson (Hong Kong) Films CO, LTD. / Affiche : L’Etoile Graphique. Tous droits réservés.
Œuvre en total état de grâce, Adieu ma concubine demeure un incontournable du cinéma asiatique des années 90. Bien entendu, le long métrage a mis en rage le Parti communiste chinois qui s’est débrouillé pour condamner sa carrière locale à quelques salles perdues.
La première Palme d’or pour un film chinois
Finalement, c’est bien à l’étranger que le drame a su bouleverser les foules. Présenté en compétition au Festival de Cannes 1993, Adieu ma concubine a décroché la Palme d’or, ex aequo avec La Leçon de piano de Jane Campion, ce qui en fait la première Palme d’or chinoise de l’histoire. A sa sortie aux Etats-Unis, Farewell My Concubine a généré la somme impressionnante de 5 549 086 $ (soit l’équivalent de 12 800 000 $ au cours de 2026), ce qui lui offert deux nominations aux Oscars 1994 pour le meilleur film étranger et la meilleure photographie. En France à nouveau, le film a aussi été nominé au César du meilleur film étranger.
Box-office parisien d’Adieu ma concubine
Sorti dans les salles parisiennes le 27 octobre 1993, Adieu ma concubine n’est proposée que dans 13 cinémas et attire 48 362 cinéphiles pour sa première semaine dans la capitale pour une septième place hebdomadaire, soit un résultat assez inespéré. La suite semble confirmer un bel engouement avec 35 861 retardataires dans une combinaison identique. Pendant ce temps, le grand public, lui, se rend massivement dans les salles pour découvrir la révolution numérique de Jurassic Park (Steven Spielberg), beau numéro 1 du box-office.
En troisième septaine, le drame sino-taïwanais passe le cap des 100 000 tickets et continue à enthousiasmer 33 836 spectateurs, cette stabilité étant la preuve d’un excellent bouche à oreille. Après un mois, le métrage réunit encore 21 517 Franciliens (total de 139 576). Malgré une concurrence furieuse, Adieu ma concubine franchit la barre des 200 000 tickets en neuvième semaine d’exploitation.
Durant les vacances de Noël, le métrage parvient même à remonter autour des 10 000 entrées par semaine et vogue donc vers les 282 891 cinéphiles parisiens, ce qui en fait un très beau succès pour une œuvre chinoise de près de trois heures (avec donc des séances en moins). Sur la France entière, le métrage ira jusqu’à 679 335 entrées, c’est-à-dire du jamais vu pour un film chinois.
Et en vidéo ?
Dans la foulée, le film a été édité en VHS par UGC Vidéo, avant d’être moins bien servi en DVD, avec plusieurs éditions décevantes durant les années 2000 et 2010 (copies médiocres et pas de suppléments). Il faut dire que le réalisateur Chen Kaige n’a jamais vraiment réussi à atteindre de tels sommets par la suite et qu’il est désormais un des propagandistes du régime communiste depuis que le cinéma a été sérieusement repris en main par le Parti en 2014.
Ressorti en salles en août 2023 par Carlotta Films en version numérique restaurée, Adieu ma concubine a eu ensuite le droit à une édition Prestige magnifique contenant le film en blu-ray et en 4K UHD pour un rendu enfin digne de ce chef d’œuvre proprement inoubliable.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 27 octobre 1993
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Biographies +
Chen Kaige, Gong Li, Leslie Cheung, Zhang Fengyi
Mots clés
Cinéma chinois, Cinéma taïwanais, Palme d’or, L’opéra au cinéma, La dictature au cinéma, Les histoires d’amour malheureuses au cinéma, Les chefs d’œuvre des années 90