Western crépusculaire à la lisière du fantastique, Le Grand Silence s’affirme comme un chef d’œuvre intégral par sa radicalité formelle et thématique. Du très grand cinéma.
Synopsis : Dans la province de l’Utah, aux Etats-Unis. Le froid extrême de cet hiver 1898 pousse hors-la-loi, bûcherons et paysans affamés à descendre des forêts et à piller les villages. Les chasseurs de prime abusent de cette situation. Le plus cruel se nomme Tigrero. Mais un homme muet, surnommé “Silence”, s’oppose bientôt à eux…
Un western initialement opportuniste
Critique : Alors qu’il vient de rencontrer un succès international grâce à son Django (1966), magnifique chant funèbre prenant un malin plaisir à détourner toutes les règles du western en l’invitant sur les terres du fantastique, le cinéaste Sergio Corbucci récidive avec ce Grand Silence qui parvient haut la main à surpasser son prédécesseur.

© 1969 StudioCanal SAS, Summa Cinematografica, Adelphia Compagnia Cinematografica SPA. Tous droits réservés.
Pourtant, le long métrage a été mis en chantier par Jean-Louis Trintignant par amitié pour Robert Dorfmann (patron des Films Corona) car ce dernier venait de connaître un échec cinglant avec le giallo complètement dingue La Mort a pondu un œuf (Giulio Questi, 1968). Pour Trintignant, il s’agissait donc d’aider son ami à renflouer les caisses à l’aide d’un film susceptible de casser la baraque au box-office international. Et quoi de mieux qu’un western à l’italienne à un moment où le genre est à son apogée ?
Un décor enneigé plutôt original
Pour la création du Grand Silence, plusieurs sources divergentes existent. Certains affirment que Trintignant aurait exigé un rôle sans dialogues pour éviter d’avoir trop de travail pour honorer cette besogne alimentaire. Lui-même a affirmé qu’il trouvait les dialogues médiocres et qu’il aurait donc suggéré de faire de son personnage un muet. De son côté, Sergio Corbucci affirme que la plupart des idées sont venues lors de l’écriture du scénario ou durant le tournage. Difficile donc de trancher !
En tout cas, pour le choix de faire se dérouler le film dans un paysage enneigé, l’idée était déjà présente chez Corbucci pour son Django (1966), mais n’avait pas pu être menée à bien. On peut penser que le cinéaste se souvenait du chef d’œuvre américain La Chevauchée des bannis (André de Toth, 1959) dont la noirceur se rapproche d’ailleurs de celle du Grand Silence. On notera au passage la polysémie du titre qui peut être interprété de manière littérale comme l’absence de bruit dans un paysage enneigé, mais aussi comme la désignation du héros qui s’appelle Silence (Silenzio en VO).

© 1969 StudioCanal SAS, Summa Cinematografica, Adelphia Compagnia Cinematografica SPA. Tous droits réservés.
Klaus Kinski, impérial en salaud intégral
Le tournage, fort court, a été majoritairement réalisé dans les Dolomites, mais aussi dans les studios Elios de Rome où des tonnes de mousse à raser ont été utilisées pour simuler la neige. L’ensemble s’est plutôt bien passé, même si Klaus Kinski a une fois de plus été détesté par l’intégralité de l’équipe, et notamment par l’acteur Frank Wolff qui l’a réellement frappé lors de leur affrontement, le tout sous les applaudissements des techniciens présents. Pourtant, Sergio Corbucci est parvenu à obtenir du comédien une prestation nuancée et épurée qui rend son personnage de Tigrero encore plus glaçant.

© 1969 StudioCanal SAS, Summa Cinematografica, Adelphia Compagnia Cinematografica SPA. / Affiche : Vladimir Thoret. Tous droits réservés.
Encore plus noir, malgré l’étouffante blancheur du cadre neigeux, encore plus extrême dans sa représentation de la violence, encore plus viscéral dans son sadisme et bien plus nihiliste que Django, ce western crépusculaire peut être vu comme la face obscure du genre inauguré par Sergio Leone.
Le Grand Silence, le western le plus nihiliste de l’histoire du cinéma
Détruisant un à un tous les mythes fondateurs des Etats-Unis (celui de la frontière, de l’argent-roi et du règne de la justice et de la loi), Corbucci livre une réflexion acerbe sur l’être humain. Conçu comme foncièrement mauvais, celui-ci est décrit comme un prédateur sans foi ni loi, un condensé de fascisme uniquement intéressé par son profit personnel et résolument incapable d’altruisme. Dans une Italie déjà très troublée sur le plan politique, il n’est pas interdit de voir dans ce scénario une analyse à chaud des tensions qui se font jour dans la société d’alors, coincée entre idéalistes révolutionnaires et conservateurs fascisants.
Pourtant, loin de tomber dans le panneau de l’engagement aveugle, Corbucci conclut son film de manière magistrale par l’élimination pure et simple des seuls personnages justes et droits, tandis que son ballet macabre finit par la victoire des pires ordures. Si toute l’œuvre baigne dans une atmosphère étrange et fantastique (les personnages sortent de la brume tels les fantômes d’un monde en déliquescence), le dernier quart d’heure est d’une noirceur et d’un nihilisme implacables. Rarement western n’a été si loin dans le morbide.
L’échec était au tournant pour une œuvre aussi radicale
Visiblement dégoûté par l’espèce humaine, le cinéaste signe donc un chef d’œuvre anarchisant et misanthrope du plus bel effet. Très discrète et elle aussi épurée, la musique d’Ennio Morricone s’adapte merveilleusement bien à l’atmosphère étouffée du long-métrage, tandis que l’utilisation du Scope permet au cinéaste d’enfermer un peu plus ses personnages dans un cadre bouché. Perdus au milieu de montagnes enneigées, les protagonistes ne sont plus que des pantins voués à l’autodestruction. De quoi faire de cette modeste coproduction un grand moment de cinéma, doublé d’un des meilleurs films de genre italien des années 60. Ou quand Sergio Corbucci faisait jeu égal avec Sergio Leone.

© 1969 StudioCanal SAS, Summa Cinematografica, Adelphia Compagnia Cinematografica SPA. Tous droits réservés.
Pourtant, le film n’a pas connu la carrière qu’il méritait, étant même un échec en Italie. Aux Etats-Unis, le distributeur 20th Century Fox a exigé le tournage d’une scène finale alternative (et donc positive), tandis que de nombreux Etats ont refusé sa diffusion à cause de la scène d’amour interraciale entre l’actrice afro-américaine Vonetta McGee et Jean-Louis Trintignant. L’échec était donc prévisible.
Box-office du Grand Silence et héritage
En France, le film est étrangement sorti un lundi (le 27 janvier 1969) par Les Films Corona dans un parc de 5 salles (au Gaumont Ambassade en VOstf ; Berlitz, Images ; Pathé Orléans et Pathé Montparnasse en VF) pour un résultat de 34 630 entrées. Par la suite, Le Grand Silence a réuni 20 391 retardataires en deuxième semaine, avant de s’éteindre en troisième septaine. Le long métrage terminera sa carrière parisienne avec 184 219 entrées à Paris et 215 247 si l’on compte également la banlieue. En ce qui concerne la France entière, le film parvient à réunir 570 486 entrées, sans doute grâce à la présence de Jean-Louis Trintignant au générique.
Devenu culte grâce à ses multiples sorties en VHS, puis en DVD, Le Grand Silence a depuis fait l’objet d’une restauration en 4K qui lui a permis de ressortir en salles à partir du 30 mars 2022 grâce au distributeur Les Acacias. Dans le même temps, StudioCanal a publié le métrage en 4K UHD, d’abord dans la collection Make My Day de Jean-Baptiste Thoret, avec un blu-ray supplémentaire bardé de bonus. Depuis, l’éditeur a ressorti le 4K UHD dans une édition simple. Preuve de l’immense popularité de ce chef d’œuvre sombre qui ne cesse de se bonifier avec le temps et qui a servi d’inspiration aux Huit salopards (2015) de Quentin Tarantino.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 27 janvier 1969
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© 1969 StudioCanal SAS, Summa Cinematografica, Adelphia Compagnia Cinematografica SPA. / Affiche : René Ferracci. Tous droits réservés.
Biographies +
Sergio Corbucci, Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Luigi Pistilli, Frank Wolff, Mario Brega, Raf Baldassarre, Benito Pacifico, Mauro Mannatrizio, Spartaco Conversi, Carlo D’Angelo, Adriana Giuffrè, Jacques Dorfmann, Vonetta McGee
Mots clés
Cinéma franco-italien, Cinéma bis italien, Westerns spaghettis, La vengeance au cinéma