Thriller nauséeux, Le sang du châtiment ne peut laisser indifférent par sa prise de position radicale et réactionnaire, mais aussi par son ambiance poisseuse. Une œuvre malaisante, assurément.
Synopsis : Charles Reece est arrêté après avoir commis plusieurs meurtres brutaux accompagnés d’actes de mutilation. Reece justifie ses actes par la nécessité de boire du sang pour se purifier. Le procureur libéral Anthony Fraser doit aller contre ses convictions profondes afin d’envoyer cet homme sur la chaise électrique…
Deux versions différentes du même film
Critique : Tout d’abord, précisons que cette critique se base sur le visionnage de la version du film de 1992, remontée par William Friedkin pour le compte de Miramax qui comptait enfin sortir le long-métrage aux Etats-Unis après cinq longues années passées dans un tiroir. Celle-ci est plus courte que la version salle vue en Europe (et donc en France en 1988) et diffère notamment par son final totalement revu et corrigé. Nous y reviendrons plus loin dans cet article.
Lorsqu’il se penche sur l’histoire vraie du serial killer Richard Trenton Chase surnommé le tueur vampire car il buvait le sang de ses victimes, William Friedkin est au creux de la vague. Il vient effectivement de subir un énième échec commercial avec Police fédérale, Los Angeles (1985) et cherche donc un second souffle avec Le sang du châtiment (1987) qu’il propose au producteur italien Dino de Laurentiis. Ce dernier se trouve également en grande difficulté sur le plan financier et accepte de produire le thriller judiciaire de William Friedkin pour une somme assez dérisoire de 7 500 000 $ (soit 20 140 000 $ au cours de 2023).
Comme un air de téléfilm…
Afin de respecter ce budget contraint, William Friedkin sait qu’il ne peut pas se payer de star et trouve en Michael Biehn (le héros de Terminator) une vedette en pleine perte de vitesse et qui ne peut donc avoir de grandes exigences en termes de cachet. Il fera ainsi un procureur tout à fait crédible. Pour incarner le terrible serial killer, William Friedkin a l’intelligence de faire appel à Alex McArthur qui n’a à son actif que quelques séries et une apparition en tant que petit ami de Madonna dans le clip de la chanson Papa Don’t Preach de 1986. Le reste du casting est constitué d’acteurs de séries.
D’ailleurs, le principal défaut du Sang du châtiment vient de cette impression d’assister à la projection d’un téléfilm, à cause d’images peu travaillées de Robert D. Yeoman, d’un cadre 1.85 un rien étriqué et surtout d’une réalisation finalement assez banale d’un réalisateur dont la volonté était de se rapprocher du documentaire. Le fossé est effectivement impressionnant entre l’esthétisme raffiné de Police fédérale, Los Angeles et le réalisme un peu crasseux du Sang du châtiment. Il s’agissait pourtant d’une volonté du cinéaste, comme il le précise dans ses mémoires Friedkin Connection (La Martinière, 2014, p 524) :
Le film contient certaines des scènes les plus viscérales que j’ai jamais filmées ; son style simple et direct s’apparente à celui que j’avais utilisé dans mes documentaires. L’ambiance sur le plateau était souvent déprimante à cause du sujet du film ; je n’avais pas montré les meurtres de manière crue, mais ils étaient évoqués d’une façon saisissante.
Le sang du châtiment est sauvé par une atmosphère délétère saisissante
Ainsi, dès le début du film, le cinéaste nous propose de suivre les agissements de son serial killer dans des scènes radicales qui ne montrent pas directement les meurtres, mais qui sont terriblement suggestives. Ainsi, le film baigne dans une atmosphère malaisante, avec de nombreux passages où le sang éclabousse les murs, donnant le sentiment d’actes barbares et abominables commis sous nos yeux alors que rien ne paraît à l’écran. Cette ambiance assez glauque est renforcée par la bande originale d’Ennio Morricone qui joue la carte de la discrétion et surtout de la menace sourde.
Malheureusement, après cette première demi-heure percutante, le script se mue en un film de procès dont la forme ressemble bien trop à celle d’un téléfilm. Le cinéaste bouscule pourtant les clichés et convoque un suspense pour le moins audacieux : alors que le spectateur espère d’habitude la reconnaissance de l’innocence d’un homme accusé à tort, Le sang du châtiment joue à fond la carte réactionnaire. Le but est ici de savoir si le criminel va échapper à la justice en plaidant la folie ou si la peine de mort va pouvoir faire son office libératrice et compensatoire. Cela peut étonner de prime abord de la part d’un réalisateur qui a tourné en début de carrière le vibrant plaidoyer contre la peine de mort intitulé The People vs. Paul Crump (1962).
Un plaidoyer assumé pour la peine de mort
En fait, le cinéaste a évolué au cours de son existence, comme il l’explique très bien dans ses mémoires (p 519) :
Au cours des années, mon attitude envers la peine de mort avait évolué. Les assassinats de John et Robert Kennedy, Martin Luther King et John Lennon, ainsi que ceux perpétrés par la « famille Manson » et toute une série de tueries qui avaient eu lieu un peu partout dans le pays m’avaient amené à la conclusion que de tels actes étaient si abominables qu’il n’y avait aucune raison valable de garder les meurtriers en vie.
On ne peut pas être plus clair quant à cette prise de position qui transparaît nettement dans Le sang du châtiment, film réactionnaire dont le but est bien de convaincre du bien-fondé de la peine de mort. Ce n’est d’ailleurs pas le point fort d’un long-métrage qui se complait d’abord dans une violence crasse pour ensuite se faire l’apôtre d’une justice radicale. De même, on ne croit pas une seconde en la transformation du libéral incarné par Michael Biehn en défenseur farouche de la peine capitale, et ceci malgré l’horreur des crimes commis. Film entièrement à charge, Le sang du châtiment a toutefois le mérite de ne jamais flatter le spectateur dans le sens du poil et de baigner dans une ambiance poisseuse qui aurait gagnée à être davantage mise en exergue par une réalisation plus marquante.
Le sang du châtiment ne sort aux Etats-Unis qu’en 1992
Une fois tourné, Le sang du châtiment a d’abord été vendu en Europe où il a connu une sortie dans une version d’une heure et trente-sept minutes se terminant par une pirouette un brin hypocrite. Toutefois, lorsque la société de Dino de Laurentiis a fait faillite, le long-métrage s’est retrouvé confiné dans un placard pendant cinq longues années. Finalement racheté par la société Miramax des frères Weinstein, le métrage a été remonté par William Friedkin qui l’a écourté de quelques minutes et a modifié en profondeur sa fin pour en faire un plaidoyer sans appel pour la peine de mort. Toutefois, cette fin plus directe suppose également le triomphe possible du Mal et s’avère donc plus convaincante que la version européenne vue en salle en 1988.
Cette nouvelle mouture est sortie finalement en 1992 pour un résultat proche du néant. Le sang du châtiment marque donc le début d’une période terrible pour le cinéaste, désormais devenu un paria à Hollywood. Comme il le décrit très bien lui-même dans ses mémoires (p 526) :
J’avais cinquante-cinq ans et je venais de toucher le fond. J’ai commencé à réfléchir à ce que pourrais faire de ma vie. Il y eu des cinéastes à succès appartenant à ma génération qui, avant et après moi, n’ont pas survécu à des désastres tels que celui du Sang du châtiment. Ils n’ont jamais tourné un seul autre film. Il était tout à fait possible que le même destin m’attende.
Une œuvre singulière désormais visible en VOD, en l’absence de support physique
Heureusement pour les spectateurs du monde entier, ce sombre présage ne s’est pas réalisé et William Friedkin a pu rebondir de manière brillante dans les années 2000. Il devait pourtant encore passer l’épreuve des années 90 où son œuvre a encore souffert d’errances assez impardonnables. Après avoir été édité en VHS à deux reprises, Le sang du châtiment est demeuré inédit en DVD dans nos contrées et ne semble pas prêt d’être édité en blu-ray. Avis aux éditeurs valeureux et aventureux. Pour le moment, le seul moyen de découvrir le film passe par la case VOD.
Critique de Virgile Dumez
Box-office :
Après un passage par le festival de Deauville, Le sang du châtiment (Rampage) s’installe brièvement dans les salles françaises à la fin du mois de novembre 1988. Le thriller qui est fini depuis un an trouve enfin une sortie européenne ; sa première a eu lieu à Boston en 1987. Il était temps.
Metropolitan FilmExport gratifie le film d’une première exploitation mondiale en France. Le distributeur qui monte, spécialisé dans l’épouvante, le kung-fu et le direct-to-Province, sort de quelques beaux succès qui lui permettent d’exister dans la cour des grands : Freddy 3 en 1987, Hidden, Grand Prix d’Avoriaz en mars 1988, Prince des ténèbres de John Carpenter (pour le prestige, le film souffreteux ne dépassant pas les 200 000 tickets France, en avril 1988), Karaté Tiger, le tigre rouge en mai et, en décembre de cette même année 1988, Black Eagle, l’arme absolue, les deux premiers titres de leur collaboration avec Jean-Claude Van Damme.
Metropolitan FilmExport décide d’attribuer à Rampage une sortie calibrée, fort de critiques parfois favorables, notamment dans les magazines spécialisés dans le cinéma de genre. Le film trouve 22 écrans parisiens en première semaine et sept grandes villes de province (Nancy, Lyon, Strasbourg, Marseille…).
Dans un contexte de crise de cinéma où les exploitants ont soufflé avec quelques succès impressionnants en octobre / novembre, comme ceux de L’ours, Qui veut la peau de Roger Rabbit, Crocodile Dundee 2, et à un moindre niveau L’étudiante et de Rambo III, Le sang du châtiment est lui saigné dès la première semaine. Piteux, il n’entre qu’en 11e place sur Paris / Périphérie avec un score catastrophique de 11 863 entrées dans 22 cinémas. Le concert filmé de U2, Rattle and Hum, dans 5 salles en réalise autant. Distant Voices en 2e semaine et dans 9 salles attire encore 18 000 spectateurs. Bref, tout le monde se situe au-dessus en terme de moyenne par écran, sans trop d’efforts.
La conséquence de ce désaveu cinglant. Le sang du châtiment passe de 22 écrans (UGC Normandie/Montparnasse/Convention/Opéra/Lyon-Bastille/Gobelins, Ciné-Beaubourg, Rex, 3 Secrétan, Mistral, Images + 11 sites en périphérie) à 1 salle unique en 3e semaine (Hollywood Boulevard), où il glane 982 spectateurs, pour un total ahurissant de 16 047 entrées. Le bouche-à-oreille a été épouvantable, la notoriété inexistante. L’affiche conceptuelle a été un repoussoir que CBS Fox en VHS, corrigera, en explicitant notamment le visage brossé sur l’affiche originale. Avec autant de salles et seulement une petite interdiction aux moins de 13 ans, le film se devait de faire mieux.
Box-office de Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 23 novembre 1988
Voir le film en VOD

© 1988 Dino de Laurentiis Company
Biographies +
William Friedkin, Michael Biehn, John Harkins, Billy Green Bush, Alex McArthur, Nicholas Campbell, Deborah Van Valkenburgh
Mots clés
Thriller juridique, Film de procès, Les tueurs fous au cinéma, Les productions Dino de Laurentiis