Œuvre majeure dénonçant la peine de mort, Temps sans pitié n’est aucunement un film à thèse grâce à l’intelligence du scénario et à la réalisation brillante de Joseph Losey. Un petit classique, en somme.
Synopsis : À sa sortie de cure de désintoxication, David Graham apprend la condamnation à mort de son fils Alec pour le meurtre de sa petite amie. Il ne reste plus que vingt-quatre heures avant que la sentence soit appliquée. Persuadé de son innocence, David débarque à Londres pour mener l’enquête et découvrir l’identité du véritable assassin. Au cours de cette journée cauchemardesque, il va aussi devoir lutter contre ses propres démons.
Joseph Losey, cinéaste en exil
Critique : Tandis qu’il tourne le film Un homme à détruire (1952) en Italie, le cinéaste américain Joseph Losey apprend qu’il est appelé à témoigner devant la commission du sénateur McCarthy pour ses liens avec le Parti communiste. L’artiste choisit de ne pas revenir dans son pays natal et de partir se réfugier en Angleterre. S’ensuit une longue période d’incertitude où l’homme sombre dans l’alcool tandis qu’il est éloigné de sa femme et de son fils, restés aux Etats-Unis. Pendant quelques années, il est contraint de tourner des films sous pseudonyme pour ne pas éconduire les financiers américains. C’est le cas de La bête s’éveille (1954) et L’étrangère intime (1956).
Toutefois, sa situation commence à s’améliorer lorsque les producteurs John Arnold et Anthony Simmons lui promettent qu’il pourra signer de son nom son prochain long métrage intitulé Temps sans pitié (1957). Si le film est initialement une pure commande, à savoir l’adaptation d’une pièce de théâtre policière à succès (Someone Waiting de Emlyn Williams), Joseph Losey obtient la possibilité de travailler avec son scénariste favori, le grand Ben Barzman. Les deux hommes vont se charger d’effectuer de larges modifications dans l’intrigue de cette pièce finalement assez banale.
Une simple commande qui devient un film personnel
Tout d’abord, ils commencent par désigner le coupable du meurtre dès les premières minutes du film, alors que son identité était tenue secrète dans la pièce. De cette manière, les auteurs indiquent au spectateur que ce n’est pas vraiment la teneur policière qui les intéresse, mais les thèmes adjacents. Ainsi, Joseph Losey tient à faire du père de famille un alcoolique – ce qui correspond à sa situation à cette époque – qui n’a pas réussi à s’occuper de son fils – là encore la dimension autobiographique est évidente. De plus, les deux scénaristes demeurent des progressistes qui entendent dénoncer l’usage de la peine de mort dans nos démocraties dites avancées.
Dès lors, Temps sans pitié démarre comme un pur film noir avec un meurtre réalisé à l’aide d’ombres portées sur les murs et d’une forme de baroquisme qui rend la scène très puissante, alors qu’aucune réelle violence n’apparaît à l’écran. Par la suite, on apprend qu’un jeune homme est accusé du meurtre et qu’il attend dans le couloir de la mort, alors même que le spectateur sait que le véritable coupable est incarné par Leo McKern. Entre alors en scène le père du futur condamné à la pendaison, joué avec fièvre et passion par un Michael Redgrave toujours aussi intense.
La nuance par la psychologie
Si l’homme parvient à faire illusion lors des premières scènes, on comprend très vite qu’il vient tout juste de sortir d’une cure de désintoxication pour alcoolique. Certes, le film va suivre l’enquête du paternel pour tenter de sauver son fils, mais ce fil rouge sert aussi à décrire la psychologie d’un homme fragile qui doit lutter contre son addiction pour rester concentré sur sa mission : sauver sa progéniture, quitte à y laisser sa propre vie.

© 1957 Harlequin Productions Ltd., Tigon Film Distributors LTD., Impex Films / Jaquette : L’Etoile Graphique. Tous droits réservés.
Placé sous le signe des miroirs et du reflet, Temps sans pitié insiste sur le caractère double de chaque être humain. Ainsi, les premiers interrogatoires démontrent la capacité des individus à se complaire dans le mensonge, au point d’entrainer la mort d’un innocent. Puis, dans la deuxième partie, les langues commencent à se délier et la vérité prend forme petit à petit. Elle fait apparaitre l’omnipotence des hommes de pouvoir, de ceux qui ont réussi par l’argent et qui sont devenus intouchables aux yeux de la bonne société britannique.
Une excellente réalisation, justement repérée par la critique française
Certes, les thématiques peuvent sembler binaires, mais la grande force du cinéma de Joseph Losey vient justement de sa capacité à nuancer son propos par une attention de chaque instant à la complexité psychologique de ses personnages. Il est ici aidé par des acteurs brillants parmi lesquels Michael Redgrave et Leo McKern sont assurément les plus impressionnants. Tous les seconds rôles sont également bien campés. Enfin, la réalisation de Losey joue à fond la carte de la profondeur de champ et d’une caméra chorégraphique afin d’échapper au piège du théâtre filmé. Le résultat s’avère excellent puisque la tension est maintenue de bout en bout alors même que nous connaissons le meurtrier dès le début. Un sacré challenge relevé haut la main par un cinéaste déjà en pleine possession de son talent.
Ignoré par la critique britannique, Temps sans pitié a été un cruel échec commercial outre-Manche. Pourtant, trois ans plus tard, les critiques français basés autour du cinéma Mac Mahon à Paris ont décidé de sortir le film et ont écrit des papiers dithyrambiques, faisant de Joseph Losey l’un des auteurs contemporains les plus intéressants. Grâce à cette publicité, Temps sans pitié est parvenu à fédérer 34 209 cinéphiles au cinéma Mac Mahon à partir du 1er juin 1960 et ceci durant quelques semaines.
Temps sans pitié, une œuvre importante à redécouvrir
Par la suite, la copie a circulé dans quelques cinémas de province pour atteindre 38 059 entrées. Certes, cela peut sembler insignifiant, mais dans l’esprit de la critique française, un nouvel auteur était désormais à suivre. Et force est d’admettre que Pierre Rissien ou encore Bertrand Tavernier ne se sont pas trompés.
Depuis, le film a été repris en 2020 par Carlotta Films qui a également édité le métrage en DVD et blu-ray. De quoi redécouvrir cet excellent opus dans de très bonnes conditions de visionnage.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 1er juin 1960
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© 1957 Harlequin Productions Ltd., Tigon Film Distributors LTD., Impex Films / Affiche : F. Gaborit. Tous droits réservés.
Biographies +
Joseph Losey, Joan Plowright, Peter Cushing, Richard Wordsworth, Ann Todd, Dirk Bogarde, Michael Redgrave, Leo McKern, Lois Maxwell, Paul Daneman
Mots clés
Cinéma britannique, La peine de mort au cinéma, L’erreur judiciaire au cinéma, L’alcoolisme au cinéma, Les relations père-fils au cinéma