Chef d’œuvre pour les uns, honteux chantage à l’émotion pour les autres, Le vieux fusil ne peut laisser indifférent par la puissance d’évocation de ses images. Le public, lui, en a fait un triomphe.
Synopsis : 1944 à Montauban, le chirurgien Julien Dandieu décide de mettre sa femme Clara et sa fille Florence à l’abri en attendant la fin de la guerre. Il les installe à la campagne, dans son château familial. Quelques jours plus tard, Julien décide de les rejoindre. Il découvre alors avec horreur que les SS sont déjà passés par là…
Le vieux fusil, un classique qui a toujours divisé
Critique : Librement inspiré du terrible drame d’Oradour-sur-Glane qui a vu une division SS éliminer la totalité des habitants du village lors d’une expédition punitive en 1944, Le vieux fusil (1975) est une œuvre puissante qui a fait couler beaucoup d’encre et qui continue aujourd’hui à susciter des réactions extrêmes de la part des spectateurs.
Certains dénoncent un chantage à l’émotion pratiqué par un cinéaste revanchard qui vise à mettre en exergue la loi du talion, tandis que d’autres y voient avant tout un film d’amour fou contrarié par la grande Histoire. Les deux camps mettent en avant des arguments qui tiennent la route et ne sont pas forcément contradictoires.
Une œuvre qui emprunte ses codes au cinéma d’exploitation
La grande originalité du Vieux fusil est d’avoir dynamité de l’intérieur un film français classique en proposant au public une expérience d’une rare violence psychologique. Malgré un casting trois étoiles constitué d’acteurs reconnus (Philippe Noiret et Romy Schneider, tout de même), Robert Enrico signe une œuvre radicale qui emprunte beaucoup de ses effets au cinéma d’exploitation.
Au lieu de suggérer l’horreur de la situation (un village entier massacré par des SS, et le meurtre atroce de la petite famille d’un notable qui cherche alors à se venger), Robert Enrico opte pour une totale exposition de la violence, au risque de déplaire aux tenants du bon goût. Sa vision de la guerre est donc sale, désespérée et terriblement crue. Il n’épargne rien au spectateur, entre scènes de viol collectif, massacre d’un village entier, meurtres d’enfants et de femmes au lance-flammes. Autant dire que le résultat final s’avère difficilement supportable, d’autant qu’il est souligné par une musique angoissante – et puissamment perturbante – de François de Roubaix (dont ce fut le dernier travail avant son décès prématuré à la suite d’un accident de plongée).
Comment susciter le désir de vengeance chez le spectateur!
Symptomatique d’un certain cinéma jusqu’au-boutiste des années 70, Le vieux fusil met terriblement mal à l’aise et interroge la capacité du spectateur à supporter l’horreur à l’état pur. En cela, la seconde partie du métrage (la croisade vengeresse du notable fou de douleur) fait clairement appel aux sentiments les plus nauséabonds de l’être humain. Toutefois, il est bon de rappeler à ceux qui accusent le film d’être une apologie du fascisme que le personnage principal agit clairement sous le coup de la douleur et même, comme le révèle le bouleversant plan séquence final, de la folie pure et simple.

© 1975 Les Productions Artistes Associés – Mercure Productions – TIT Filmproduktion GmbH. Tous droits réservés.
Toutefois, même son acteur principal semble avoir été dérangé par le propos du film puisque Philippe Noiret déclare dans le livre qui lui est consacré par Dominique Maillet (Editions Henri Veyrier, 1989) :
J’ai simplement insisté auprès de Robert Enrico pour qu’on soit bien conscient que c’était au départ, et avant tout, sa famille et son travail qui intéressaient Julien. Il n’était pas question d’en faire un héros. Et puis, je veux prendre aussi mes responsabilités ; je n’ai pas été trompé, ni manipulé et je ne veux pas me désolidariser du film. Simplement, je me suis laissé un peu faire, mais en contrepartie, beaucoup de choses me plaisaient. […] Dans la réalisation, j’ai certes trouvé un peu trop d’insistance sur ce côté lance-flammes – chose qui n’était pas nécessaire à mon sens – mais je ne crois pas que ce soit ce qui ait motivé Enrico ; ce n’est pas conscient si vous voulez !
A la manière du Sam Peckinpah des Chiens de paille, Robert Enrico a signé une œuvre ambigüe sur la violence, entre fascination et dégoût. En tout cas, le public français de l’époque a répondu présent puisque le long-métrage a attiré 3 347 400 spectateurs dans son château des horreurs, soit le 5ème meilleur résultat de l’année 1975.
Box-office parisien du Vieux fusil
Sorti dans la capitale le vendredi 22 août 1975, le film choc a troublé 59 124 spectateurs, lui permettant d’atteindre la deuxième place du box-office hebdomadaire derrière la comédie Les galettes de Pont-Aven (Joël Séria) qui a toutefois bénéficié de deux jours supplémentaires pour arriver en pole position. La semaine suivante, le film bénéficie d’un excellent bouche-à-oreille et progresse largement avec 86 244 retardataires, soit une augmentation de 40 %. Il n’est dépassé à Paris que par l’événementiel Parrain 2 (Francis Ford Coppola).
Finalement, c’est en troisième semaine que Le vieux fusil s’installe en tête du box-office parisien pour plusieurs semaines avec encore 79 605 amateurs de choc cinématographique. Le film a déjà dépassé les 220 000 tickets sur la capitale. La septaine suivante confirme le plébiscite du grand public puisque le film conserve sa première place avec 75 840 tickets vendus (déjà 300 000 au total). Les jours passent et Le vieux fusil reste toujours au cœur de l’actualité cinéma avec une cinquième semaine encore en pole position et 65 301 entrées de plus. Désormais, le film devient un vrai phénomène. En sixième septaine, Philippe Noiret est toujours numéro 1 avec encore 64 114 soutiens (et plus de 430 000 au total).
Une longévité impressionnante et un triomphe jamais démenti
Au mois d’octobre 1975, le film dépasse les 500 000 entrées. Ensuite, en 11ème semaine (soit au début du mois de novembre), le drame franchit la barre des 600 000 spectateurs. Absolument increvables, Robert Enrico, Philippe Noiret et Romy Schneider en sont à 700 000 tickets lorsque débute le mois de décembre. Le métrage terminera sa carrière parisienne avec 958 178 Franciliens à son bord.
Le film a ensuite obtenu 3 César mérités dont celui du meilleur film, du meilleur acteur pour Philippe Noiret et de la meilleure musique. Dix ans plus tard, le métrage d’Enrico a même reçu le César des Césars lors d’un vote spécial. Une popularité jamais démentie pour une œuvre toujours conspuée par une grande partie de la critique. Et pourtant, rares sont les films français à posséder une telle force d’évocation à propos d’un conflit où la barbarie a été poussée à son maximum. Depuis, il a été maintes fois édité en vidéo (dont une version restaurée en 4K UHD), tandis qu’il est régulièrement diffusé à la télévision, avec toujours autant de succès.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 20 août 1975
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Robert Enrico, Romy Schneider, Philippe Noiret, Jean Bouise, Antoine Saint-John, Robert Hoffmann
Mots clés
Cinéma français, Seconde Guerre mondiale au cinéma, La violence gratuite au cinéma, La vengeance au cinéma, César 1976, César du meilleur film