Le dernier monde cannibale est un grand film de genre, à la lisière du documentaire et du film d’exploitation. Le résultat perturbant dans sa violence graphique est à déconseiller aux spectateurs non avertis dans sa cruauté vis-à-vis des animaux qu’il n’épargne jamais. Sa version 4K, présentée au festival de Venise en 2023, est superbe.
Synopsis : En route pour l’île de Mindanao, un avion avec quatre passagers, s’écrase dans la jungle. La nuit tombée, les rescapés sont agressés par des cannibales et seuls Robert Harper et Rolf parviennent à s’échapper. Vite séparé de Rolf, Harper est finalement capturé par une tribu pour être soumis aux pires atrocités…
Critique : Initialement, Le dernier monde cannibale devait être tourné par Umberto Lenzi, réalisateur du film fondateur du genre, Au pays de l’exorcisme (1972), mais le cinéaste bis déclina l’offre des producteurs pour des raisons financières. Ces derniers se sont logiquement tournés vers Ruggero Deodato, valeur montante alors néophyte dans l’horreur, mais qui venait de réaliser pour leurs propres services Deux flics à abattre, avec Ray Lovelock et Marc Porel.
Cette première incursion de Ruggero Deodato dans le sous-genre du film de cannibales va réorienter à jamais sa carrière dans un domaine horrifique dans lequel on ne l’associait pas forcément jusqu’alors mais qui va devenir son élément de prédilection. Il faut souligner que Le dernier monde cannibale est marquant à bien des égards puisqu’il mélange ici plusieurs tendances du cinéma des années 70 afin de créer une œuvre particulière : aventures post-coloniales, cynisme occidental à double tranchant (racisme ou critique du racisme pour une dénonciation de la barbarie humaine), violences faites aux femmes (une scène de viol mettant en scène Me Me Lai est particulièrement difficile), ultra violence d’une époque politiquement marquée par le rouge, maltraitance animale doublée d’un sadisme rare, voyeurisme exacerbé pour répondre à un besoin des spectateurs que l’internet n’aura jamais contredit par la suite…

© 1977. Erre Cinematografica. All Rights Reserved. © 1993 Fox Vidéo.
Partant d’un fait réel, Ruggero Deodato tourne son film en Malaisie comme un véritable documentaire, en décrivant des rites existants pratiqués sur… de vrais acteurs. Il prolonge ainsi la tradition du Mondo, ces faux documentaires racoleurs au sous-texte généralement nauséabond. Les auteurs n’étaient d’ailleurs pas à un mensonge près puisqu’ils ont fait passer à l’époque toutes les scènes pour d’authentiques actes de cannibalisme. Au-delà de cette malhonnêteté de producteur, Le dernier monde cannibale (Horror Cannibale en VHS) s’apparente finalement davantage à un survival puisque le spectateur est conduit à suivre pas à pas le parcours d’un homme perdu dans la jungle et obligé d’affronter des situations particulièrement extrêmes, notamment lorsqu’il est kidnappé et emprisonné par des locaux forcément sauvages, fascinés par sa capacité à voler (il est arrivé en avion). Il sera dès lors systématiquement associé à une divinité, le film se transformant en une fable où la figure de l’oiseau lui sera systématiquement associée, celle d’un oiseau carnassier qui devra s’acclimater à cet environnement primitif. Très souvent, l’écho est évident avec un autre pamphlet perturbant de son époque, La montagne du dieu cannibale, dans lequel Sergio Martino traitait Ursula Andress d’une divinité plus glamour dans un macrocosme caverneux à fort caractère mythique et philosophique.
On peut reprocher de nombreuses choses à Deodato, dont cette complaisance à filmer des massacres d’animaux pratiqués pour les besoins du film ou encore le choix douteux de Me Me Lai, actrice aux seins siliconés pour jouer une jeune fille cannibale. Par ailleurs, dans une constante raciste, la comédienne britannique avait déjà été “utilisée” par les producteurs italiens pour son métissage birman, notamment dans Au pays de l’exorcisme de Lenzi. Enfin, on peut également trouver lassant l’utilisation fréquente de stock shots (images issues de documentaires animaliers), même si elles sont assez bien intégrées aux autres séquences. Tous ces éléments placent d’emblée le film dans la catégorie du cinéma bis.
Pour autant, compte tenu du budget dérisoire et d’un tournage à haut risque dans des décors naturels grandioses, on peut estimer que Le dernier monde cannibale (1977) est une réussite du genre. Tout d’abord, le cinéaste parvient à instaurer un climat dérangeant dès les premières séquences et l’inconfort du spectateur ira grandissant au fur et à mesure de la projection. Décrivant une nature hostile à l’homme, Ruggero Deodato règle son compte à la théorie rousseauiste du “bon sauvage” tout en ne jugeant pas ses protagonistes : dans un monde cruel, notre système de valeur s’effondre et toute réaction civilisée entraîne la mort. Progressivement, le personnage principal apprend à connaître ses tortionnaires et finit, pour survivre, par adopter leurs coutumes et par-là même leur point de vue. N’hésitant pas à bousculer le spectateur, Deodato nous fait réfléchir sur l’opposition entre nature et culture et nous oblige à changer notre vision des choses.
Les cannibales au cinéma

© 1977. Erre Cinematografica. All Rights Reserved.
A priori peu trépidant dans son rythme progressif et plus proche du documentaire voyeuriste, Le dernier monde cannibale gagne en force de persuasion dans son ambiance poisseuse et hypnotisante qui évoque le cinéma de Werner Herzog. Ce côté auteurisant est manifeste, mais nonobstant devient plus accessible pour un public amateur de cinéma de genre plus basique en réservant bon nombre de séquences fortes et assez gore, notamment à travers la mise à mort d’animaux définitivement trop fréquentes et d’une gratuité épouvantable. Le cinéaste répondra aux nombreuses critiques en évoquant un rapport à la mort qui n’était pas le même pour les adultes des années 70 et se justifiera en évoquant le sort des animaux tués à l’écran. Ils auraient été tous mangés par les locaux, y compris le crocodile atrocement tué dans le film. La scène de la mise à mort d’un singe est particulièrement éprouvante.
Ces codes que l’on pourrait qualifier de barbares dans le cadre d’un film de genre reprennent évidemment les tueries de ce type orchestrées dans le cinéma dit “mondo” des années 60-70 et surtout dans le film fondateur, Au pays de l’exorcisme (Il paese del sesso selvaggio) d’Umberto Lenzi, avec lequel on retrouve de nombreux point communs scénaristiques et la présence de l’actrice Me-Me Lai (Element of Crime de Lars von Trier, 1984) et surtout de l’acteur Ivan Rassimov qui tenait le premier rôle d’Au pays de l’exorcisme. Après tout, avec Le dernier monde cannibale, les producteurs avaient en tête une forme de suite du film de Lenzi…
L’un des points forts du métrage réside dans le choix de l’acteur principal, l’acteur de théâtre Massimo Foschi, aussi connu des Italiens pour incarner vocalement Dark Vador dans le doublage des Star Wars. L’acteur taiseux est tout à fait incroyable dans un rôle quasiment muet où il apparaît nu pendant plus d’une heure de film. Le choix du comédien, loin des jeunes premiers du box-office, a été imposé aux producteurs par Deodato lui-même. Peu friand du glamour hollywoodien, il voulait confronter un homme ordinaire, mais athlétique, à ses propres noirceurs dans une mise en abîme civilisationnelle. La séquence finale où il affronte un cannibale afin de survivre est bouleversante et donne la chair de poule grâce au désespoir qui émane de son regard. Foschi est un grand acteur.

© 1977. Erre Cinematografica. All Rights Reserved. DVD © 2004 Néo Publishing.
Le dernier monde cannibale, désormais disponible dans une incroyable copie restaurée 4K présentée au Festival de Venise, et donc désormais canonisée par l’intelligentsia du 7e art, est une œuvre viscérale mais qui frappe par la congruité de sa réalisation. Les scènes particulièrement bien pensées époustouflent en 4K. Certains plans fraichement restaurés sont impressionnants dans leur composition et démontrent de la part de Deodato une volonté de cinéma vérité total qu’il inscrit dans un art graphique qui est le cinéma italien de son époque, avec l’emphase et le génie qui allaient avec.
Prémisse à l’excellent mais encore plus dérangeant Cannibal holocaust (1980), Ultimo mondo cannibale demeure un fleuron du cinéma bis transalpin, à ranger à côté des ignominies filmées par Pasolini à la fin de sa vie, et non du côté des mauvais films de cannibales nanardesques qui exploiteront le sillon dans les années 1980 (Mondo Cannibale, Terreur Cannibale ou Cannibal Ferox).

© 1977. Erre Cinematografica. All Rights Reserved. Blu-ray © Sidonis Calysta
Box-office : Le dernier monde cannibale
Sorti le 1er novembre 1978, Le dernier monde cannibale est distribué à Paris et dans sa périphérie dans 10 cinémas : Le Lord Byron, la Maxéville, l’UGC Opéra, l’UGC Gare de Lyon, les 3 Secrétan, le Paramount Montmartre, le Paramount Gaîté et trois écrans de province. Il est vu par 14 341 spectateurs en première semaine parisienne. Un score encourageant pour le distributeur Audi Films (Gorge Profonde, Keoma) qui verra ses chiffres atteindre in fine 24 700 spectateurs localement, après 4 semaines d’exploitation et une fin de carrière aux Images et à la Maxéville.
Le distributeur en tire sur la capitale son 2e meilleur score annuel derrière le film érotique C’est à vous tout ça ? de Franz-Josef Gottlieb.
Dès 1980, une première édition VHS dans son titre cinéma se posera dans les rayons des premiers vidéo-clubs, chez Vidéo-Marketing. Celle-ci est aujourd’hui très rare. On trouvera davantage les deux rééditions chez F.I.P (1988) et Fox Vidéo (1993), sous le titre crade d’Horror cannibal. La jaquette putassière de F.I.P reste particulièrement répugnante.
En DVD, Néo Publishing hissera le film parmi ses collectors avec fourreau. Et, plus de vingt ans après, cela sera à Sidonis Calysta d’en proposer une édition limitée médiabook, proposant à la fois la copie 4K ultra HD et une galette blu-ray. En supplément, un masterclass avec Nicolas Winding Refn, réalisateur de Drive, nous rappelle que le cinéaste danois a porté cette restauration jusqu’à Venise. Il a toujours manifesté de la dévotion à l’égard du réalisateur Ruggero Deodato, décédé en 2022 qui n’aura donc pas connu la reconnaissance de Venise, en 2023, et cette restauration miraculeuse.
Critique de Virgile Dumez et Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 1er novembre 1978

Affiche de Le dernier monde cannibale de Ruggero Deodato (1978) © 1977. Erre Cinematografica. All Rights Reserved.
Biographies +
Ruggero Deodato, Ivan Rassimov, Massimo Foschi, Me Me Lai
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