La femme enfant, premier film de l’autrice à succès Raphaële Billetdoux relate l’amour interdit entre une enfant et un marginal joué par Klaus Kinski. Un sujet choc pour une oeuvre automnale d’une étrangeté intacte.
Synopsis : Élisabeth va bientôt avoir quatorze ans. Ses parents tiennent un salon de coiffure dans un petit village du Nord. Un lien étrange et secret unit Élisabeth à Marcel, un homme de quarante ans, jardinier au château. Marcel est muet ; certains le disent aussi simple d’esprit.
Tous les matins, en cachette, depuis trois ans et demi, Élisabeth passe une heure chez lui avant de se rendre à l’école. Mais un jour, elle réussit brillamment le concours du conservatoire : elle devra désormais poursuivre ses études musicales à Lille et quitter Marcel.
Les années pédophiles du cinéma français
Critique : Après Marguerite Duras et Françoise Sagan, au tour de l’écrivaine Raphaële Billedoux de passer à la réalisation. Après Après trois romans à succès (elle a reçu le prix Interallié en 1976 pour Prends garde à la douceur des choses), l’autrice poursuit en 1979 son rapprochement avec le 7e art après notamment avoir occupé la fonction de script sur L’imprécateur de Jean-Louis Bertuccelli. Jean-Claude Fleury et Serge Lasky ne redoutent pas de produire son projet a priori sulfureux. Ne sortent-ils pas de la production de Laura les ombres de l’été du très à la mode David Hamilton, photographe réalisateur qui défraiera la chronique des années plus tard pour son attrait pour les adolescentes. La pédocriminalité n’est pas un sujet à la fin des années 70 où littérature et cinéma regorgent d’histoires de Lolitas. Première, le mensuel numéro 1 du cinéma ne verra d’ailleurs dans le film de Billetdoux rien d’original dans cette histoire…
Réalisée par une femme qui ne met jamais en scène des fantasmes refoulés, La femme enfant se distingue évidemment de la démarche esthético-sensuelle d’un Hamilton qui sera tout simplement accusé de viol. L’autrice joue davantage avec les codes littéraires, cherchant à octroyer aux personnages une dimension métaphorique. Aussi, de l’érotisme dans ce film tous publics (selon le CNC), il n’y en aura pas, l’écrivaine réalisatrice préférant la pudeur et les sous-entendus qui la sauvent du scandale si fréquent en ce temps.
Pourtant, pour relater l’amour entre un jardinier marginal et muet d’une quarantaine d’année et une jeune fille dite de 11 ans-14 ans pendant les événements du film, elle engage l’ogre Klaus Kinski. L’acteur à la réputation notoire s’avérait être un père incestueux et un pédophile notoire dans la vraie vie. Elle s’en mordra les doigts tant ce dernier, fidèle à sa réputation nauséabonde, sera odieux. L’acteur allemand écrira dans ses mémoires n’avoir accepté ce film que pour coucher avec la jeune cinéaste (sic). La réalisatrice, en revanche, protègera la jeune actrice de 14 ans, la comédienne Penelope Palmer, vue coup sur coup dans trois longs français importants entre 1980-1981 (La femme flic, Malevil) : elle y est d’une incroyable justesse au cœur de cet austère récit de misère affective qui veut l’attifer d’une certaine maturité forcément déplacée.
Un drame austère aux images étonnantes de beauté
L’amour fou relaté à l’écran, entre un homme dont le trauma originel nourrira le retard mental et les débordements de violence, et une jeune fille en quête de l’affection que ses parents d’un autre temps, sournoisement incarnés par Hélène Surgère et Michel Robin, lui refusent, parvient à ne jamais tomber dans le sordide quand d’autres cinéastes de l’époque, souvent hommes, mais pas que (La petite allumeuse de Danièle Dubroux, avec Roland Giraud et Pierre Arditi) n’éviteront pas dans leur complaisance
L’ambiguïté des relations entre la jeune adolescente et Kinski père, toujours véhément de folie, malgré une certaine discipline à l’écran, déplaît forcément au spectateur contemporain qui a depuis imprimé les notions d’emprise et de consentement, et saura remettre en question la notion d’amour telle qu’elle est présentée à l’écran.
Néanmoins les cinéphiles reconnaîtront l’incroyable vision de cinéma d’une jeune réalisatrice qui pare sa première œuvre d’une beauté imparable. D’une maestria visuelle automnale infiniment triste, La femme enfant investit son époque, loin de toute modernité, avec l’acuité d’un peintre, profitant d’une photographie réjouissante signée Alain Derobe qui travaillera avec… David Hamilton sur Premiers désirs trois ans plus tard. Décidément, on ne s’en sort pas. De même, la musique de Vladimir Cosma contribue également énormément à l’ambiance mortifère de ce récit initiatique d’une enfant qui comprend qu’elle doit tout quitter pour survivre à ce mouroir lugubre d’une France au passé douteux. Nul doute que Laurent Boutonnat a pu y trouver quelques sources d’inspiration tant l’esthétique ressemble à ses premiers clips. D’ailleurs, cette œuvre fut d’emblée sélectionnée au festival de Cannes, dans la section Un Certain Regard, et beaucoup promettait alors une belle carrière cinématographique à son auteure. Mais le rejet du public en décidera autrement dans une production cinématographique qui laissait peu d’espace aux femmes cinéastes.
Box-office de La femme enfant
Reçu de façon clivante, La Femme enfant est programmé par Gaumont cinq mois après Cannes, le 24 septembre 1980. Le film trouve 13 écrans à Paris-Périphérie, dont 8 en intra muros : le Marignan Pathé, le Clichy Pathé, le Berlitz, le St-Germain Village, le Montparnasse 83, l’Entrepôt, les 3 Murat, et le Paramount Galaxie. Il restera 4 semaines à l’affiche sur la capitale, avec une première semaine décevante à 11 084 entrées. La semaine qui suit lui est fatale. Le drame perd 6 salles pour une exploitation parisienne exclusive. La femme enfant chute à 5 567 entrées. En 3e semaine, on retrouve encore le film de Raphaële Billetdoux à La Clef, le Montparnasse 83 et au St-Lazare Pasquier pour 893 spectateurs. En 4e semaine, sur deux écrans, la chronique trouve encore 1 581 curieux pour un total de 20 891 spectateurs.
L’échec se reproduira à l’échelle nationale, avec un total de 73 000 entrées.
Après des éditions VHS chez Polygram et Fil à Film et une copie restaurée en DVD chez LCJ à la fin des années 2000, La femme enfant est désormais disponible en VOD. L’occasion de regretter la carrière cinématographique si brève de Raphaële Billetdoux. Elle abandonnera la réalisation et ne sera adaptée qu’une seule fois, en 1989, avec Mes nuits sont plus belles que vos jours de Zulawski.
Les sorties de la semaine du 24 septembre 1980

Affiche © Landi – © Gaumont, Les Films de l’Alma, G.P.F.I. Tous droits réservés.